Notice sur l’Avare de Molière

Circonstances et date de la représentation de l’Avare

L’année 1668 fut, dans la carrière de Molière, une année de dur travail. Le 13 janvier, Amphitryon avait été créé au théâtre du Palais-Royal, et le succès de cette pièce se maintint pendant toute la première partie de l’année. Molière travaillait sans doute dès ce moment à l’Avare, mais il dut s’interrompre pour satisfaire au désir de Louis XIV, qui voulait célébrer par de fastueux divertissements le traité d’Aix-la-Chapelle, conclusion heureuse de la guerre de Dévolution. C’est pour ces fêtes de Versailles que Molière écrivit George Dandin, représenté probablement le 18 juillet devant le roi. Puisqu’il ne pouvait être question de reprendre Tartuffe, interdit pour la seconde fois en 1667, Molière dut se hâter de terminer l’Avare pour pouvoir offrir au public une pièce n nouvelle au début de la saison théâtrale, qui commençait en automne. Il est possible que l’obligation d’aller vite en besogne ait déterminé Molière à écrire sa pièce en prose plutôt qu’en vers.

La première représentation eut lieu le dimanche 9 septembre 1668, au théâtre du Palais Royal. Molière tenait le rôle d’Harpagon ; Louis Béjart était La Flèche, dont il est dit (acte premier, scène III) qu’il était « boiteux », comme l’était l’acteur lui-même. On est moins sûrs des autres interprètes : il est probable que la femme de Molière jouait Elise, que La Grange faisait Cléante, que Mlle de Brie était Marianne et qu’Hubert était maître Jacques.

D’après le registre de La grange, la recette du 9 septembre, Lagrange, la recette du 9 septembre se monta à  1069 livres, ce qui était un succès fort honorable ; mais aux représentations suivantes, le public vint moins nombreux, et après une série de neuf représentations, s’échelonnant jusqu’au 7 octobre, Molière retira provisoirement la pièce de l’affiche. Ce demi-échec s’explique mal : on ne peut croire que le public qui avait applaudi les  Précieuses ridicules  et Don Juan, ait mésestimé la comédie sous prétexte qu’elle était en prose et non envers. L’intrigue parut-elle mal construite. Certains effets comiques furent-ils considérés comme marqués d’une outrance au bon goût ? C’est possible, puisque, dans sa gazette en vers, Robinet, qui a lui-même trouvé le spectacle divertissant, remarque que la pièce a recueilli surtout les suffrages des gens « de l’esprit plus bizarre », toujours curieux des œuvres qui sortent du commun.

Molière-l-AvareL’Avare, donné deux fois devant la cour à Saint-Germain-en-Laye en novembre 1668 et en août 1669, fut repris onze fois en 1669, six fois en 1670, six fois en 1671 et huit fois en 1672. Ce nombre honorable de représentations, dont les recettes allèrent en croissant, montrent que du vivant de Molière, la pièce remonta un peu dans l’estime du public. Par la suite, le succès de l’Avare ne fit que s’affirmer : la Comédie –Française en a donné 2153 représentations de 1680 à 1967, à peu près à égalité avec le Médecin malgré lui ; de toutes les colonies de Molière, sur le Tartuffe a été joué un plus grand nombre de fois. Tous les grands comédiens se sont essayés au rôle d’Harpagon ; les créations qu’en ont faites au XXe siècle, Charles Dullin et Jean Vilar sont particulièrement intéressantes.

Dès 1672, il y eut en Angleterre une adaptation assez libre de l’Avare, par Shadwell, sous le titre de The Miser. Plus fidèle est la traduction de Fiedling, jouée à Londres en 1733.

Analyse de la pièce

(Les scènes principales sont indiquées entre parenthèses.)

ACTE PREMIER. Trois projets de mariage.

L’action se passe à Paris, chez Harpagon, riche bourgeois veuf et père de deux  enfants, Cléante et Elise. Elise est secrètement fiancée à Valère, gentilhomme napolitain qui lui a sauvé la vie et s’est introduit chez Harpagon en qualité d’intendant ; de son côté, Cléante voudrait épouser une jeune fille sans fortune, Marianne, dont il est épris. Le frère et la sœur craignent que leurs projets de mariage ne se heurtent à l’opposition irréductible d’Harpagon, dont ils déplorent la tyrannie et l’avarice. Harpagon lui-même est rongé d’inquiétude : il a enterré dans son jardin une somme de dix mille écus d’or et il redoute d’être volé. Obsédé par cette crainte, il chasse brutalement, après l’avoir interrogé et ouillé, La Flèche, le valet de Cléante (scène III). Rencontrant ensuite ses enfants, il leur apprend qu’il a l’intention d’épouser Marianne, de marier Elise avec un vieillard de ses amis, Anselme, et de donner pour femme à Cléante, « Une certaine veuve » (scène IV). Comme Elise repousse énergiquement le parti que son père a choisi pour elle, Harpagon demande à Valère d’intervenir pour la convaincre, ce qui met l’intendant dans un plaisant embarras.

ACTE II. Les bonnes affaires d’Harpagon.

Cléante, qui cherche à emprunter quinze mille francs, apprend que son prêteur réclame un taux exorbitant et prétend inclure dans le montant du prêt un amas de vieilleries hétéroclites évaluées à un prix déraisonnable (scène première). Tandis qu’il s’indigne contre ces conditions draconiennes, Cléante découvre que l’usurier avec qui il songe à entrer en affaire n’est autre qu’Harpagon. Le père et le fils s’adressent mutuellement de violents reproches (scène II). Frosine, entremetteuse qu’Harpagon a chargée de négocier son mariage avec Marianne, l’informe que la mère de la jeune fille donne son consentement, et elle lui fait croire que Marianne a une prédilection pour les vieillards. Pourtant l’absence de dot tourmente Harpagon. Frosine essaie de lui démontrer que les habitudes d’économie de la jeune fille pauvre constituent le plus avantageux des apports, mais Harpagon ne se laisse pas convaincre, et il reste sourd aux sollicitations de Frosine qui lui demande un peu d’argent (scène V).

ACTE III. La réception de Marianne.

Harpagon, qui doit offrir un dîner à Marianne, multiplie les recommandations à ses domestiques pour réduire le plus possible la dépense, et Valère se joint à lui pour prêcher l’économie au cocher-cuisinier, maître Jacques (scène première). Celui-ci se querelle avec l’intendant, reçoit des coups de bâton et jure de se venger. Cependant, conduite par Frosine, Marianne arrive, toute tremblante. L’aspect d’Harpagon la rebute et son trouble augmente quand arrive Cléante, en qui elle reconnaît le jeune homme qui lui a fait la cour. Les deux amoureux se font comprendre l’un à l’autre leurs véritables sentiments, en usant d’un langage à double sens, dont Harpagon ne saisit pas la vraie signification. Mais il à peine à contenir sa fureur lorsque Cléante lui ôte une bague de diamant pour l’offrir en son nom à Marianne (scène VII). On annonce alors la visite d’une personne que l’avare s’empresse d’aller recevoir, car elle lui apporte de l’argent.

ACTE IV. Rupture entre père et fils.

Au moment où Frosine explique à Cléante et à Marianne un stratagème qu’elle a imaginé pour décider Harpagon à renoncer à son projet de mariage, l’avare survient brusquement et surprend son fils en train de baiser la main de Marianne. Soupçonnant une intrigue, il feint d’avoir renoncé à la jeune fille pour inciter Cléante à lui confier ses véritables sentiments. Le jeune homme tombe dans le piège et avoue à son père qu’il est amoureux de Marianne et lui a fait la cour. Harpagon furieux menace de frapper son fils (scène III). Maître Jacques intervient et réconcilie Harpagon et Cléante en prenant à part chacun d’eux pour lui faire croire que l’autre renonce à Marianne (scène IV). Après son départ, le malentendu se révèle, et la querelle reprend avec plus de violence entre Cléante et Harpagon qui finalement chasse son fils après l’avoir déshérité et maudit (scène V). On voit alors paraître La Flèche portant la cassette d’Harpagon qu’il a dérobée. L’avare s’est aperçu du vol ; affolé, désolé, furieux, assoiffé de vengeance, il exprime dans un monologue comique els sentiments qui le bouleversent (scène VII)

ACTE V. chacun retrouve son bien.

Un commissaire de police, convoqué par Harpagon, interroge maître Jacques, qui pour se venger de Valère, l’accuse d’avoir dérobé la cassette et laisse croire qu’il a des preuves irréfutables du vol (scène II). L’intendant arrive, et l’avare le presse d’avouer son crime. Valère croit qu’il s’agit de ses fiançailles secrète avec Elise ; il proteste e l’honnêteté de ses intentions et le quiproquo se prolonge pendant toute la scène (scène III). Quand enfin la vérité se fait jour, Harpagon, au comble de la fureur, menace d’enfermer sa fille et de faire pendre l’intendant. L’arrivée du seigneur Anselme provoque alors une explication générale. Pour se disculper, Valère dévoile son identité et raconte son histoire. On découvre ainsi qu’il est le fils d’Anselme, lequel est aussi le père de Marianne. Seize ans plus tôt, un naufrage avait dispersé les membres de cette famille de l’aristocratie napolitaine. Grâce à cette reconnaissance romanesque, tout s’arrange. Un double mariage unira Valère et Elise et Cléante et Marianne ; Anselme pourvoira aux besoins des deux ménages et paiera tous les frais ; harpagon retrouvera sa « chère cassette ».

l-avare-Molière

LE SUJET DE « L’AVARE »

Molière, qui s’était directement inspiré de Plaute pour écrire Amphitryon, conçut sans doute l’Avare en relisant par la même occasion une autre comédie de l’auteur latin, l’Aulularia (comédie de la petite marmite). En voici le sujet ; un pauvre diable, Euclion, a découvert dans sa cheminée une marmite pleine d’or qu’y avait déposée secrètement son grand-père, et depuis ce jour, il vit dans la crainte d’être volé. Il soupçonne sa vieille servante Staphyla de l’épier pour s’emparer du trésor ; il accueille avec méfiance son riche voisin Mégadore, qui vient lui demander la main de sa fille Phaedra. Pourtant, il finit par consentir au mariage, mais en stipulant que Mégadore épousera Phaedra sans dot et qu’il paiera seul tous les frais de la cérémonie. Euclion ne se doute pas que la jeune fille aime son cousin Lyconide, qui s’apprête à l’enlever. Des cuisiniers arrivent pour préparer le festin du mariage, mais Euclion, les entendant parler de la marmite, croit qu’il s’agit de son trésor et les chasse à coups de bâton. Pour mettre son or en lieu sûr, il le transporte dans le temple de la Bonne Foi ; or, il a été surpris par Strobile, l’esclave de Lyconide. Mais Strobile n’a pas le temps de dérober la précieuse marmite : Euclion reparaissant tout à coup, soupçonne l’esclave, qu’il fouille consciencieusement, mais sans résultat évidemment. Euclion transporte alors son trésor dans le bois du dieu Silvain ; cette fois, Strobile, qui a continué sa surveillance, réussit à s’emparer de l’or. En découvrant le vol, Euclion se lamente dans un monologue désespéré. Puis, comme Lyconide vient à passer, il le soupçonne et le presse de questions ; le jeune homme s’imagine que son intrigue avec Phaedra a été découverte, et ses effort pour se justifier provoque un quiproquo comique, Euclion rapportant au trésor tout ce que le jeune homme dit au sujet de sa fille. Averti ensuite par Strobile de ce qui s’est passé, Lyconide veut rendre la précieuse marmite à Euclion.

Là s’arrête la comédie de Plaute, dont le texte est incomplet. Dans le dénouement ajouté au XVe  siècle, par l’érudit Urceus Codrus, Lyconide épouse Phaedra après avoir rendu le trésor à Euclion.

Les emprunts de Molière à l’Aulularia sont évidemment nombreux : la méfiance d’Harpagon à l’égard de La Flèche (acte premier, scène III) se manifeste exactement de la même façon que celle d’Euclion à l’égard de Strobile. L’idée du mariage sans dot (acte premier, scène V) vient aussi de Plaute, tout comme celle de la collation offerte à Marianne (acte III) s’inspire du festin prévu dans l’Aulularia. Valère tient dans la pièce de Molière à peu près la même place que Lyconide, surtout dans la scène du quiproquo, où il parle de son amour tandis que l’avare imagine qu’il s’agit de sa cassette (acte III, scène III) ; car le vol du trésor se trouve aussi chez le comique latin, ainsi que le monologue de l’ « avare volé ». Dans ce dernier morceau, Molière semble toutefois avoir aussi quelque dette à l’égard d’une comédie de Larivey, intitulée Les Esprits (1579) et imitée elle-même, du moins pour ce passage, de l’Aulularia de Plaute.

D’autres pièces encore ont fourni à Molière des éléments de son Avare. Dans la Belle Plaideuse (1655) de Boisrobert (1592-1662), un jeune homme, obligé, comme Cléante, d’emprunter de l’argent, se voit proposer par le prêteur des conditions exorbitantes et reconnaît finalement son propre père dans l’usurier qui l’exploite. Enfin, dans une comédie italienne de l’Arioste, I Suppositi (les Supposés), comme d’ailleurs dans plusieurs canevas de la Commedia dell’arte, on trouve une jeune fille de riche bourgeoisie amoureuse d’un jeune homme pauvre entré comme valet au service de son père (rôle de Valère) et jalousé par un autre domestique de la maison. Au dénouement, le jeune homme retrouve son père, homme de bonne condition, et peut épouser celle qu’il aime.

Riccoboni, dans ses Observations sur la comédie et Le génie de Molière (1736), cite encore d’autres sources et en conclut qu’ « on ne trouvera pas dans toute la comédie de l’Avare quatre scènes qui soient inventées par Molière » ; et beaucoup de critiques, sans aller jusqu’à nier l’originalité de  l’œuvre, ont trouvé que ces inspirations si diverses créaient l’impression d’un ensemble composite et un peu décousu, dont les éléments se liaient mal entre eux. Aurait-on cette impression si l’on ignorait les sources où Molière a puisé ? En fait, celui-ci n’a demandé à ses prédécesseurs qu’un certain nombre de situations comiques, et encore certaines d’entre elles, sont tellement traditionnelles qu’on ne peut parler d’imitation. Il lui restait à intégrer ces situations dans l’action de sa comédie et à les adapter au caractère de ses personnages, et il y a parfaitement réussi.

L’action dans « l’Avare »

L’Aulularia suggérait à Molière le cadre traditionnel  d’une action comique : un père accepte pour sa fille un mariage mal assorti, sans tenir compte de ses sentiments. Molière crée une situation double en donnant aussi à son avare un fils, menacé également d’être marié contre son gré, et il imagine enfon qu’Harpagon songe à se remarier, justement avec cette Marianne dont son fils est tombé amoureux. Ce point de départ compliqué nécessite une exposition assez longue, assez pesante, qui occupe à peu près tout l’acte premier, à l’exception de l’intermède de la scène III entre Harpagon et La Flèche ; mais cette scène amorce elle-même le vol de la cassette. Trois problèmes semblent donc solliciter le spectateur : Elise, épousera-t-elle Valère ? Est-ce Cléante ou Harpagon qui obtiendra la main de Marianne ? Le trésor de l’avare sera-t-il dérobé ? En fait, cette dispersion de l’action n’est qu’apparente ; car le sort d’Elise passe très vite au second plan. La jeune fille ne rend d’ailleurs pas à son frère la confidence que celui-ci lui fait de son amour pour Marianne (acte premier, scène III) ; aucune manœuvre commune n’est ourdie entre le couple Elise-Valère et le couple Cléante-Marianne. Après avoir opposé à son père un refus plein de fermeté (acte premier, scène IV) et avoir ébauché avec Valère un plan de résistance (acte premier, scène V), Elise n’entendra plus  son père lui parler de son mariage avec le seigneur Anselme jusqu’à l’arrivée de celui-ci, à la scène V de l’acte V ; mais alors tout s’arrangera rapidement dans la reconnaissance générale.

Ce qui est le véritable ressort de l’action, c’est la lutte entre le père et le fils. Les péripéties de cette querelle jalonnent les trois actes qui sont au centre de la comédie : déjà abasourdi d’apprendre que son père songe à épouser Mariane (acte premier, scène IV), Cléante est outré de découvrir en son père l’usurier qui le gruge (acte III, scène I et II) ; il se venge en déclarant son amour à Mariane sous le nez de son père, en offrant à la jeune fille une riche collation aux frais d’Harpagon et en lui passant au doigt la bague précieuse qu’il vient d’ôter au vieillard. Mais à l’acte IV, Cléante, inquiet de ne trouver auprès de Frosine et de Mariane elle-même qu’une aide un peu illusoire, (scène première) se fait duper par Harpagon, celui-ci lui extorque son secret (scène III). L’hostilité entre père et fils confie alors à la haine (scène V). Comment s’étonner que Cléante devienne sans hésiter (scène VI) le complice de La Flèche, qui, en volant la cassette, a mis à exécution le projet élaboré à l’acte premier ? Cléante possède enfin le moyen de chantage qui contraint Harpagon à choisir entre son amour et son avarice (acte V, scène VI). Ce vol de la cassette, en faisant peser d’injustes soupçons sur Valère, a permis accessoirement à Harpagon de découvrir l’intrigue entre son intendant et sa fille (acte V, scène III) : de ce côté aussi, la situation demande donc une solution.

Il y a donc dans l’Avare une intrigue cohérente, dont la progression aboutit à un  dénouement logique : comment Harpagon préférerait-il Mariane à sa cassette ? On pourrait même imaginer un Cléante triomphant et exigeant de son père qu’il accorde à Valère la main d’Elise, s’il veut rentrer en possession de son trésor. Pourquoi Molière a-t-il alors fait intervenir un dénouement romanesque, qui enlève à Cléante une part de sa victoire ? Car il est évident que tout va s’arranger dès le moment où Anselme reconnaît ses propres enfants dans Valère et Mariane. Cette conclusion farcie d’aventures invraisemblables ne déplaisait sans doute pas aux spectateurs du XVIIe siècle, et son caractère artificiel n’est critiqué qu’à partir du XVIIIe  siècle. Un tel dénouement, que Molière avait déjà utilisé dans l’école des femmes, reste dans la tradition de la comédie latine et de la comédie italienne. Dans l’allégresse générale qui est de règle à la fin d’une comédie, chacun trouve le bonheur auquel il a droit, y compris Harpagon, qui recouvre sa chère cassette.

Les caractères dans « l’Avare »

L’intrigue, dans l’Avare est donc solidement construite ; il n’en est pas moins vrai qu’elle a été d’abord conçue pour mettre en relief le personnage d’Harpagon. Sur ce point aussi, la création de Molière a été discutée. Harpagon reste l’avare traditionnel : comme l’Euclion de Plaute, et comme l’avare de la fable (cf. La Fontaine, IV 20, l’Avare qui a perdu son trésor), il enfouit son or et tremble qu’on ne vienne lui dérober. Mais en même temps, il s’adonne à l’usure : malgré sa prudence, il prend donc des risques pour accroître sa fortune. Enfin, Harpagon est amoureux, ce qui semble mal s’accorder avec la méfiance et l’égoïsme propre à l’avarice. Ces trois aspects d’Harpagon sont-ils compatibles ? Si Molière s’était contenté de juxtaposer en un seul personnage trois types conventionnels de la comédie, le thésauriseur, l’usurier et le vieillard amoureux, son Harpagon aurait manqué de cohérence. Mais son invention est  infiniment plus habile. L’obsession de l’or reste aux yeux de Molière le trait fondamental de l’avarice, et le désespoir d’Harpagon privé de sa cassette confine à la folie. Mais il fallait donner à cet avare type son actualité. C’est pourquoi Molière en fait un bourgeois parisien soucieux de mener un train de vie conforme à sa condition : il a domestique et carrosse, porte diamant au doigt et se préoccupe du qu’en-dira-t-on ; il prétend se conduire selon ce bon sens, qui est une qualité essentielle de l’esprit bourgeois et prend à témoin Valère (acte I, scène V), puis maître Jacques (acte IV, scène IV) de l’extravagance où sont tombés sa fille et son fils. Père de famille, il se donne bonne conscience en imposant à ses enfants de riches mariages : n’est-ce pas plus raisonnable que de voir l’un épouser une pauvre orpheline et l’autre un modeste intendant ? Quant aux qualités d’économie, qui font aussi partie des vertus traditionnelles de la bourgeoisie, il croit bien les conserver face aux prodigalités de Cléante. Aussi le ridicule du personnage éclate-t-il surtout à l’acte III, quand Harpagon veut offrir à sa « fiancée » une réception qui soit conforme aux convenances, mais à condition que cela ne coûte guère. D’ailleurs, s’il veut se remarier, ce n’est ni par passion ni par caprice de vieillard, mais bien plutôt parce qu’il ne messied pas à un bourgeois de son âge de se montrer au bras d’une jeune femme ; mais faudrait-il aussi que ce fût une bonne affaire. Sa colère de découvrir en Cléante son rival, est moins celle d’un jaloux que celle d’un père autoritaire qui se voit bravé par son fils. On a reproché à Molière de n’avoir ouvert aucune perspective sur le passé d’Harpagon, sur ses activités professionnelles. Mais que sait-on de la profession d’Arnolphe, de Chrysale ou d’Orgon ? Molière reste aussi discret sur Harpagon ; on sait seulement qu’il expédie des « dépêches » (acte II, scène V), ce qui semble prouver qu’il s’occupe d’affaires importantes, sans autre précision. En tout cas, Harpagon n’est pas un usurier de profession : l’usure n’est, pour lui, qu’une activité « parallèle », clandestine, une manière de s’adonner en cachette à son vice et d’exercer sa rapacité. Harpagon ne manque donc pas de vérité psychologique. On a parfois supposé que Molière avait pu s’inspirer de quelque modèle vivant, soit du lieutenant criminel Tardieu, célèbre pour sa ladrerie, assassiné par des voleurs en 1665, soit de son propre père Jean Poquelin. Mais il n’est pas besoin de chercher une clef au personnage d’Harpagon. La vérité du personnage vient d’ailleurs : Molière a accumulé sur Harpagon tous les traits de l’avarice, pour en faire un personnage type ; en même temps, il lui a donné une réalité bien vivante : en effet, Harpagon veut tenir sa place dans la vie sociale ; mais inconscient de son avarice, il ne peut plus être qu’une affreuse caricature de père, d’amoureux, de maître de maison. Certaines remontrances qu’il fait à son fils pourraient être raisonnables de la part d’un autre père, elles deviennent bouffonnes venant de lui, et ses colères font rire. S’il est un amoureux grotesque, c’est qu’il a perdu le sens au point de croire qu’une jeune femme, même si elle est résignée à faire un mariage de raison, puisse être attirée par un vieillard sale et sordide. La démence qui s’empare de lui après le vol de sa cassette révèle qu’il est complètement détraqué par son vice.

En face d’un personnage si puissamment conçu, les autres ont moins de relief. Les deux couples d’amoureux, Valère-Elise et Cléante-Mariane, sont bien décidés à triompher d’Harpagon ; aucun doute à avoir sur la sincérité de leurs sentiments, dont ils s’entretiennent en termes délicats. Mais aucun trait net ne les caractérise. Elise semble raisonnable et douce, mais on comprend qu’elle tienne énergiquement tête à un père tel qu’Harpagon. Valère, gentilhomme déguisé  par amour en intendant, joue fort bien son rôle de flatteur, mais on n’en saurait conclure qu’il est enclin à l’hypocrisie. Quant à la révolte de Cléante, elle est, on l’a vu, au centre de l’action ; ici encore, c’est l’influence d’Harpagon qui détermine le personnage, beaucoup plus que son propre caractère. Chez Marianne, jeune fille raisonnable elle aussi, l’amour est plus indécis et timide. Tendrement dévouée à sa mère et capable d’accepter pour lui complaire un mariage contraire à ses propres inclinations, elle démontre ainsi indirectement que l’égoïsme d’Harpagon est bien la seule cause de l’antipathie témoignée par Elise et par Cléante à leur père.

Parmi les autres personnages, La Flèche, héritier du rôle de Strobile, dans la comédie de Plaute, n’est qu’un valet impertinent et sans scrupule, d’un type très traditionnel. Rien de bien original non plus dans Frosine, entremetteuse cupide et sûre de ses talents mais capable de s’attendrir sur le sort des jeunes amoureux en détresse ; sa présence chez Harpagon, comme celle de maître Simon, révèle les compromissions de l’avare avec les milieux les plus louches. Maîtres Jacques est de beaucoup le plus intéressant des personnages secondaires. Le cocher-cuisinier d’Harpagon a son franc-parler, sans être pour cela très courageux sous la menace des coups de bâton : par là il s’apparente à beaucoup d’autres valets de comédie, mais sa conscience professionnelle, également répartie sur ses deux fonctions, et surtout l’affectueuse fidélité qui le lie à un maître pourtant peu généreux contribuent à lui donner une personnalité originale. Si sa querelle avec Valère est un ressort de l’intrigue, elle se justifie aussi sur le plan psychologique : maître Jacques, se laissant prendre aux apparences, soupçonne Valère de favoriser les penchants de son maître à  l’avarice. Et il est persuadé qu’Harpagon peut être ramené à la raison : il est sans doute le seul à croire qu’il reste quelque chose d’humain dans l’avare.

La morale dans « l’Avare »

Puisque le Tartuffe n’a pu pratiquement être représenté avant 1669, l’Avare est la première comédie « bourgeoise » où Molière montre les ravages que peut faire dans une famille le vice du maître de maison. S’il n’a plus d’autorité, c’est qu’il ne possède plus les qualités morales nécessaires pour tenir son rang. L’égoïsme l’a rendu inhumain. Au dénouement, il ne se soucie plus guère de son propre mariage, il est débarrassé de ses enfants sans qu’il lui en coûte rien ; il restera seul avec sa chère cassette : loin d’avoir tiré la leçon des événements, il reste dominé par son vice incorrigible et inconscient. Selon une anecdote connue, un avare, ayant assisté à la comédie, fut tout heureux d’y trouver d’utiles leçons d’économie : cette histoire, réelle ou imaginée, ne contredit pas les intentions de Molière, qui semble ici comme ailleurs peu optimiste sur la possibilité de corriger certains vices lorsqu’ils ont profondément faussé l’équilibre de la nature humaine.

Faut-il en déduire qu’Harpagon, voué jusqu’à la mort à la solitude, est digne de pitié, donc tragique ? C’est le point de vue de J.-J. Rousseau (voir Jugements), reprochant à Molière d’avoir ridiculisé les liens de famille les plus sacrés. Certes, Cléante n’est pas irréprochable, mais nulle part Molière ne le donne comme exemple ; à supposer que certains mauvais penchants se développent en lui, n’est-ce pas la faute de son père ?

Harpagon ne saurait donc être pitoyable, mais il est certainement odieux. La répugnance qu’il fait naître ne sort-elle pas du domaine de la comédie ? Mais le ridicule confine toujours à l’odieux lorsqu’un personnage est poussé à un tel point de laideur morale. La comédie de Molière ne s’interdit pas de provoquer un rire rinçant où s’exprime le dégoût pour un vice monstrueux.

Le comique et le style

La manière caricaturale dont Molière à conçu son Harpagon l’entraîne à multiplier les procédés comiques faciles mais toujours efficaces. Coups de bâton et bouffonneries alternent avec les quiproquos de toute espèce. Les mots de nature, comme le sans dot (acte premier, scène V), fixent en termes indélébiles l’image de l’avare. Il n’y a pas de comédie de mœurs où Molière ait poussé si loin la puissance comique. Peut-être même l’accueil  peu enthousiaste que reçut la pièce en 1668, s’explique-t-il par la réserve d’un public qui jugeait peu conformes à la bienséance certains traits de farce trop grossiers. Aujourd’hui encore, on trouve exagérée la curiosité d’harpagon faisant montrer à La Flèche ses « autres »  mains (acte premier, scène III) ; Molière a beau modifier ici la réplique d’Aulularia, dont il s’est inspiré, la plaisanterie s’adapte mal au goût du public moderne. Quant au monologue d’Harpagon (acte IV), il vient lui aussi de Plaute ; mais s’il semblait normal au public romain qu’un personnage s’adresse directement aux spectateurs, ce procédé n’appartient plus au XVIIe siècle qu’à la parade du théâtre forain et aux bouffonneries de la commedia dell’arte… En outrepassant ici les limites ordinairement permises de son temps, Molière, loin de s’être laissé entraîner par une imitation trop fidèle de son modèle latin, a sans doute voulu accentuer encore le caractère exceptionnel de son personnage. L’avarice fait perdre la raison à Harpagon ; quand on lui a volé son trésor, il devient absolument fou, et, en prononçant son monologue, il sort de l’univers fictif des personnages de théâtre pour prendre contact avec le monde des vivants, où il n’a pourtant pas de place.

Quant au style de l’Avare, il a été plus tard critiqué pour ses négligences par les amateurs de beau langage et par Fénelon. Il ne faut cependant pas en conclure que le public de 1668 ait aussi un peu boudé la comédie parce qu’elle était non en vers, mais en prose. Molière avait lui-même déjà usé de cette liberté dans les Précieuses ridicules et dans Don Juan. D’autre part, les quelques vers blancs qu’on relève ici, comme dans toutes les comédies en prose de Molière, ne prouvent pas qu’il avait déjà rédigé certaines scènes en alexandrins ; pourquoi ne pas penser plutôt qu’un écrivain habitué à la poésie retrouve parfois spontanément dans sa prose le rythme du vers ? En fait, la prose de l’Avare, apparaît aujourd’hui comme étonnante de vie et de mouvement ; malgré quelques imperfections, le dialogue garde, surtout dans les scènes où paraît Harpagon, un ton primesautier et spontané. Le langage des jeunes amoureux nous paraît, surtout lorsqu’ils sont entre eux, tantôt plat, tantôt affecté. Mais ce n’était peut-être pas l’impression des spectateurs de 1668. Ils sentaient sans doute mieux que nous l’intention de Molière exprimant l’opposition des générations par la différence du langage. Ce faisant, Molière ne faisait que confirmer son goût pour le style « naturel ».

 

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