Aménagement des cathédrales

Effets de mise en Cène.

La cathédrale est un lieu sacré. Non point vide et terrifiant, mais habité, car Dieu et ses saints y ont une résidence particulière, où ils exigent que les chrétiens viennent rendre l’hommage qui leur est dû. C’est dans ce rapport que s’inscrit son aménagement intérieur présenté par Guy Lobrichon (auteur de La religion des laïcs au Moyen-âge) in Notre Histoire 2003.

Entre le XIe et le XIIIe siècle, une surrection fantastique a fait émerger du sol français des églises nouvelles, dont les cathédrales sont les plus somptueuses. Elles remplacent des bâtiments antérieurs, et découlent rarement de créations de sièges épiscopaux. Leurs concepteurs, -nom sous lequel on distingue des utilisateurs et leurs architectes-, cherchent depuis le milieu du XIIe siècle, non seulement la lumière et le volume, mais surtout une distribution fonctionnelle des espaces ainsi qu’une circulation aisée des personnels et des visiteurs dans l’édifice. A la fin du XIIIe siècle, l’essoufflement manifeste des grands chantiers « gothiques » traduit l’arrivée à un point d’équilibre. La stratégie s’oriente vers l’occupation de l’espace plus que vers sa modification.

Les « habitants » de la cathédrale –dignitaires du chapitre, ecclésiastiques de haut rang, entourés d’un nombreux personnel –assument depuis le XIe siècle la responsabilité (théorique) de garantir la continuité de l’Eglise locale, d’élire l’évêque et de l’entourer. Ils doivent en réalité aussi répondre aux attentes d’une population laïque –visiteurs et paroissiens – presque entièrement christianisée et de mieux en mieux organisée. A partir du XIe siècle, à l’époque où les orientaux, byzantins ou russes, parent leurs églises d’iconostases, la règle de la chrétienté latine veut que la cathédrale, comme toute église, soit matériellement séparée en deux parties. Le chœur est ainsi réservé aux ecclésiastiques, évêque, chanoines et clercs de service, tandis que la nef représente l’espace des laïcs. Entre ces deux zones s’élève une clôture, le « jubé » (du latin Jube domine benedicere, Ordonne, Seigneur….), dont le sommet est aménagé en galerie pour les lectures qui doivent être  entendues des deux côtés, et peut-être aussi pour des chanteurs. Monumental, un jubé est en place dans la cathédrale de Bourges en 1237 ; celui de Mayence date de quelques années plus tard.

De toutes les couleurs…

Le décor de l’espace le plus sacré disparaît donc à la vue des assistants, fidèles et visiteurs. Il embellit paradoxalement. Dans le chœur, souvent ponctué de statues d’apôtres et de fondateurs au XIIIe siècle (Cologne, Bamberg, à l’instar de la Sainte-Chapelle de Paris), le trône, placé dans l’axe de l’église, continue d’afficher le pouvoir symbolique de l’évêque, mais les chanoines qui jouissent  d’une fortune très concrète enrichissent leurs stalles de sculptures et de marqueteries. Il semble qu’aux XIIIe –XVe siècles, les vêtements liturgiques de tous les célébrants se teintes de couleurs inconnues dans le haut Moyen-âge, variant selon les saisons et les fêtes : le futur pape Innocent III atteste pour la première fois, peu avant 1200, les cinq couleurs du blanc, rouge, noir, violet associé au noir, et vert ; il est vrai que les Irlandais connaissaient huit couleurs liturgiques au VIIIe siècle.

Des tentures permanentes, des draperies brodées et des tapisseries pour les grandes fêtes, s’élèvent au-dessus des stalles et forment une enceinte magnifique autour de l’autel principal. Celui-ci est décoré sur sa face antérieure de plaques sculptées, souvent  d’orfèvrerie comme la Table d’or à Sens (fondue pour payer les guerres du roi au XVIIIe siècle). Le bas de l’autel peut être recouvert de parements illustrés –celui qui aurait appartenu à la cathédrale de Narbonne (soie peinte engrisaille), date d’environ 1375 – et surmonté d’un retable dont le  modèle venu d’Italie se répand au XIIIe siècle. Les embellissements servent l’apparat d’une communauté resserrée autour de son évêque et néanmoins autonome.

Quand la foi se nourrit d’un peu de visible

Conscient de son pouvoir sur la cité et dans le diocèse, doté d’un espace qui lui est propre, le chapitre cathédral suscite une activité jusque-là confinée dans un cercle étroit de spécialistes : le chantre, important dignitaire et parfois le premier dans le chapitre, mène la danse, s’entoure de chanteurs qu’il forme sur le livre et non plus selon d’obscures traditions non-écrites. Il a fallu créer pour eux le lutrin qui supporte un livre, cet instrument pédagogique et communautaire par excellence.

Les laïcs – les principaux contributeurs à la construction, directement ou par la commande de messes privées – ne peuvent se satisfaire d’une évolution qui les disqualifie. Ils exigent  bientôt des compensations. Or les Romains l’ont enseigné, le sacré s’accommode avec le sensible et, les savants débats sur le Corps du Christ l’ont assuré, la foi se nourrit d’un peu de visible. La généralisation du déambulatoire et des chapelles rayonnantes qui l’ornent en couronne, l’autel des saints patrons qu’on adosse à l’autel majeur du côté du déambulatoire, l’ostension de l’hostie, tempèrent le regret de ne pas voir les mystères célébrés dans le chœur. Apparaît alors un nouveau mobilier, révélateur d’une scénographie étudiée, pensée pour fasciner. Le dispositif essentiel concerne l’Eucharistie, qui unit mystérieusement le Christ, l’Eglise, et chacun des membres de l’assemblée. Depuis 1196-1201, l’évêque de Paris a ordonné l’élévation de l’hostie au moment sacré de la messe, afin que les laïcs puissent voir le Corps du Christ sous l’espèce physique du pain ; le Concile de Latran IV (1215), en définissant la « transsubstantiation », a contribué à diffuser rapidement le nouvel usage qui va de pair avec l’autre innovation : la communion obligatoire une fois l’an.

Le théâtre de la cathédrale change au fil du temps

La chronologie montre que, de l’élévation de l’hostie à la « monstrance » dont les exemplaires conservés remontent au XIVe siècle, il y a plus d’un pas ; mais l’existence de reliquaires portatifs de même forme dès les années 1220-1230 suggère que des ostensoirs eucharistiques ont pu exister dès l’introduction du rite de  l’élévation. C’est pourquoi le tabernacle du XIIIe siècle n’est pas fixé à l’autel, mais a l’apparence d’une couronne d’argent suspendue au-dessus de l’autel, agrémentée de tours, d’anges ou d’apôtres, au centre de laquelle se trouve le réceptacle de l’hostie. Parfois, il prend forme de colombe dominant un grand luminaire symbolisant la Jérusalem céleste descendue sur terre pour l’illuminer. Le tout pouvant être descendu ou relevé grâce à un filin et une poulie, devient visible en permanence depuis la nef. Il en va de même pour les reliquaires des saints qui protègent l’église et la communauté du diocèse : les châsses perdent leur apparence traditionnelle de boîtes ouvragées et prennent désormais celle d’une église, ou de la relique corporelle qu’elles contiennent (bras-reliquaire), voire d’un char mobile. Car les reliquaires sortent fréquemment de l’espace sacré, emporté dans un périple à travers la nef et même la cité, lors de rituels de dévotion, d’hommage ou de protection.

Le théâtre de la cathédrale change au fil du temps liturgique et de l’histoire vécue. Symbolique de cette animation, la statue de la Vierge à l’Enfant qui trônait devant le jubé se métamorphose au cours du XIIIe siècle : elle s’est levée de son siège et, debout, montre son Fils. Point de chaise ni de bancs : le peuple se tient  debout, face au jubé, surtout pour le sermon qui est un moment essentiel de la messe puisqu’en dehors du bref instant de l’élévation de l’hostie, il entend sans rien voir de l’action liturgique. Ce sermon dominical ou festif est prononcé sans doute du haut du jubé, parfois d’une chaire mobile (Amiens, 1294) qu’on avance devant le jubé ou sur le parvis. Les chaires fixes ne s’implantent guère dans les cathédrales françaises qu’au XVIIe siècle, alors qu’en plein XIIIe siècle, les artistes italiens y dépensent le meilleur de leur art. Parfois, aux XIVe et XVe siècles, le prédicateur exploite des panneaux peints analogues à de petits retables d’autels ; il n’est pas impossible d’ailleurs que les retables primitifs représentant  La Vie et les miracles de saint François d’Assise aient eu cette destination.

La grande activité des confréries laïques…

Les laïcs des élites urbaines s’impliquent davantage dans la gestion et l’animation à partir de la fin du XIIe siècle, grâce aux confréries qui les réunissent en fraternités de dévotion (et de secours mutuel) dans l’une ou l’autre des chapelles de la cathédrale, toujours sous contrôle ecclésiastique. Une part importante, mais humble, de leur activité, consiste à entretenir le « luminaire », un cierge ou plusieurs brûlant sans fin devant le jubé et la statue de la Vierge Marie. Ils prennent part aux grandes processions dont le cortège mené par l’évêque et le chapitre cathédral irrigue la ville, de la cathédrale vers les paroisses environnantes, pour la Fête-Dieu instaurée en 1264 ou les fêtes des saints patrons, occasion d’arborer les richissimes croix de procession. Ils financent, de façon plus ostentatoire et valorisante mais éphémère, les machineries qui font monter la Vierge Marie en Assomption, virevolter les anges et les encensoirs (tel le Botafumeiro de Saint-Jacques de Compostelle) au long de câbles tendus certains jours à travers la cathédrale, ainsi que les « misteres » représentés sur le parvis. Le labyrinthe lui aussi, qui se répand dans l’une des travées au centre de la nef dans plusieurs cathédrales et grandes abbatiales, dessine l’itinéraire probable de danses (caroles) aujourd’hui lettres mortes, mais destinées sans nul doute à rassembler hommes et femmes de l’assemblée dans une communion bénéfique.

… et la récompense qu’elles en reçoivent

Une participation aussi soutenue mérite récompense. C’est ainsi qu’au XIIIe siècle, des laïcs s’immiscent parmi les bénéficiaires de sépultures en cathédrale, jusqu’alors exclusivement ecclésiastiques. Les rois consentent à déléguer cœur (Charles V à Rouen, 1368) ou chairs (Philippe III à Narbonne, 1285 et nouveau tombeau en 1344), ailleurs qu’à Saint-Denis, mais les grands notables s’empressent par la suite de bénéficier de tels privilèges, inhumés le long des bas-côtés lors de funérailles qui s’achèvent en sordide partages des cierges et draperies au bénéfice des chanoines et des marguilliers.

Tout en décorum, images, couleurs, scènes vivantes et bruyantes, communion des morts avec les vivants, la cathédrale connaît  chaque jour une animation qui culmine dans l’exubérance du chant polyphonique. Ce n’est certes pas un hasard que celui-ci prenne son envol dans les espaces de la cathédrale gothique, à Notre-Dame de Paris autour de 1200 et se répande comme une traînée de poudre, d’une cathédrale à l’autre dans l’Europe entière. On alterne alors parties chantées et parties jouées sur l’orgue. Cet instrument très ancien, qui accompagna longtemps les rites d’entrée de l’empereur dans la salle d’audience du palais à Rome, à Constantinople, et les cérémonies royales dans les palais de Pépin le Bref et de Charlemagne, migra naturellement du palais vers la maison du plus haut Seigneur. Il soutient et complète en effet la mise en valeur de la voix dans l’espace sacré. Monumental, hydraulique ou pneumatique, doté de gigantesques tuyaux et d’un buffet décoré, il est installé en nid d’hirondelle près du jubé, comme à Strasbourg au plus tard en 1292 (celui qui fonctionne aujourd’hui date de 1489-1491). Plus mobile, réduction peut-être du grand orgue, l’orgue positif convient mieux au chœur ; il apparaît représenté au porche de la cathédrale de Leon, au milieu du XIIIe siècle, et Jan van Eyck le décrit somptueusement sur l’un des panneaux de l’Agneau mystique.

Les clercs du XVIIIe siècle ne supportaient plus les aménagements médiévaux. Ils remplacèrent les jubés par de hautes grilles et mirent au placard les tapisseries précieuses, afin de recréer l’illusion visuelle des grands espaces pour des liturgies de plus en plus confinées dans les églises. Au milieu du XIXe siècle, ils entreprirent de signifier dans l’espace de la nef l’ordonnance hiérarchique de la société des chrétiens : les bancs et les chaises marqués au nom des familles dominantes manifestaient ainsi le pouvoir des élites donatrices sur le sol et au-dessus, sur la terre comme au ciel. La division à l’infini de l’espace cathédral entre clercs et laïcs et entre catégories de laïcs a pris fin tout récemment, dans la seconde moitié du XXe siècle.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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