Barbe-Bleue

Barbe-Bleue
Barbe-Bleue

Adapté du conte de Perrault. Les études comparatives des folkloristes tendent à montrer que Barbe-Bleue serait un conte propre à la France. Les motifs de la chambre interdite et l’objet taché de sang qui révèle la désobéissance se retrouvent dans d’autres contes. Signalons deux motifs qui sont constants dans la tradition orale mais absent dans le texte de Perrault : l’héroïne fait prévenir sa famille par un animal messager : elle se retire dans sa chambre sur l’ordre de son mari, non pour prier, mais pour revêtir sa robe de mariée ou bien pour se déshabiller. Pour gagner du temps, elle dialogue avec son mari en énumérant les parties des vêtements qu’elle met. Le procédé est le même que dans le jeu Loup y es-tu ? en beaucoup plus angoissant.

Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent et des carrosses tout dorés ; mais par malheur cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si lait et si terrible, que femmes et filles fuyaient devant lui. Une de ses voisines avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu’elle voudrait bien lui donner. Mais ni l’une ni l’autre ne voulurent prendre pour mari un homme qui avait la barbe bleue. Ce qui les dissuadait encore plus, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait pas ce qu’elles étaient devenues.

Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les emmena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies, dans l’une de ses maisons de campagne. Pendant huit jours, ce ne fut que promenades, parties de chasse et de pêche, danses et festins ; on ne dormait pas et on passait toute la nuit à s’amuser.

Enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un homme charmant. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut. Au bout d’un mois, Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au mois, pour une affaire importante. Il la pria de bien s’amuser pendant son absence, de faire venir ses amies, et de les emmener à la campagne si elle voulait.

  • Voilà, lui dit-il les clés des chambres, voilà celle de la vaisselle d’or et d’argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres-forts, où se trouve mon or et celles des coffrets où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Quant à cette petite clé, elle ouvre la chambre au bout de la grande galerie de l’appartement du bas ; ouvrez tout, allez partout, mais pour cette petite chambre, je vous défends d’y entrer. S’il vous arrive de l’ouvrir, ma colère sera terrible.

Elle promit de respecter exactement tout ce qui venait d’être ordonné. Barbe-Bleue, après l’avoir embrassée, monta dans son carrosse et partit pour son voyage.

Les voisines et amies n’attendirent pas qu’on les envoyât chercher pour aller chez la jeune mariée, tant elles étaient impatientes de voir toutes les richesses de sa maison. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les salons, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne s’amusait pas à voir toutes ces richesses, car elle était trop impatiente d’aller ouvrir la petite chambre de l’appartement du bas.

Sans considérer qu’il n’était pas poli de quitter ses invitées, elle y descendit par un petit escalier et avec tant de précipitation qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Arrivée à la porte de la petite chambre, elle songea un instant à l’interdiction que son mari lui avait faite et au malheur qui pourrait lui arriver à cause de sa désobéissance ; mais la tentation était si forte qu’elle ne put la surmonter. Elle prit donc la petite clé, et ouvrit en tremblant la porte de la chambre. D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées ; après quelques instants, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se reflétaient les corps de plusieurs femmes mortes, attachées le long des murs. Elle réalisa alors que c’étaient toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées et qu’il avait égorgées, l’une après l’autre. Elle pensa mourir de peur, et la clé, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba des mains. Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clé, referma la porte et monta dans sa chambre pour se remettre un peu.

Ayant remarqué que la clé de la petite chambre était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s’en allait pas. Elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable, il y demeura toujours du sang, car la clé était magique ; il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on enlevait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

Barbe-Bleue revint de son voyage le soir même, et dit qu’en chemin il avait reçu des lettres, lui apprenant que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminé à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son rapide retour. Le lendemain, il lui redemanda les clés, et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.

-Pourquoi, lui dit-il, la clé de la petite chambre n’est-elle pas avec les autres ?

-Je l’ai sans doute laissée là-haut sur ma table, dit-elle.

-Ne manquez pas, dit Barbe-Bleue de me la donner bientôt.

Après plusieurs retards, il fallut apporter la clé. Barbe-Bleue la regarda et dit à sa femme :

-Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clé ?

-Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

-Vous n’en savez rien, reprit Barbe-Bleue, je le sais bien, moi ; vous avez voulu entrer dans la petite chambre ! Eh bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était ; mais Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu’un rocher.

-Il faut mourir, Madame, lui dit-il, et tout de suite !

-Puisqu’il faut mourir, lui dit-elle, en le regardant, les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.

-Je vous donne un demi-quart d’heure, repris Barbe-Bleue, mais pas un moment de plus.

Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit :

-Ma sœur Anne, monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point. Ils m’ont promis qu’ils viendraient me voir aujourd’hui, et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.

La sœur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :

-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Et la sœur Anne répondait :

-Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.

Cependant Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, cirait de toutes ses forces à sa femme :

-Descends vite, ou je monterai là-haut.

-Encore un moment, s’il vous plaît, lui répondait sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas : -Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Et la sœur Anne répondait :

-Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.

-Descends donc vite, criait Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut.

-Je viens répondait sa femme.

Et puis elle criait :

-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

-Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière, qui vient de ce côté-ci.

-Ce sont mes frères ?

-Hélas, non, ma sœur, c’est un troupeau de moutons

-Ne veux-tu pas descendre, criait Barbe-Bleue.

-Encore un moment, répondait sa femme.

Et puis elle criait :

-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

-Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui vienne de ce côté-ci, mais ils sont encore bien loin encore… Dieu soit loué ! s’écria-t-elle, un moment après, ce sont nos frères ; je leur fais signe tant que je peux de sa hâter.

Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout éplorée et tout échevelée.

-Cela ne sert à rien, dit Barbe-Bleue, il faut mourir.

Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il se prépara à lui trancher le cou. A ce moment-là, on frappa si fort à la porte que Barbe-Bleue s’arrêta net. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main coururent droit à Barbe-Bleue. Il reconnut les frères de sa femme, l’un soldat dans les dragons, l’autre mousquetaire ; il voulut s’enfuir mais les deux frères le poursuivirent et l’attrapèrent avant qu’il n’ait pu gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Comme Barbe-Bleue n’avait pas d’héritiers, sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme qui l’aimait depuis longtemps ; une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères ; et le reste à se marier elle-même à un aimable seigneur, qui lui fit oublier la méchanceté de Barbe-Bleue.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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