Bernard Joubert et la censure

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« La liberté s’use ne pas être utilisée… »

Que pense un historien de la censure en France ? Quel est moins important aujourd’hui que la peur qu’elle suscite : pour Bernard Joubert, auteur d’un Dictionnaire des livres et journaux interdits, les vrais censeurs sont les éditeurs…

Le Point : vous faites partie de ceux qui disent que la censure d’État n’existe quasiment plus. Pourquoi ?

Bernard Joubert : la censure administrative a été mise en veille parce qu’elle n’était plus tenable du point de vue du droit et de la morale. La France a dû supprimer l’article 14 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, après avoir été condamné, en 2001, par la cour européenne des droits de l’homme, sur plainte de l’association basque Ekin, dont le livre Euskadi en guerre avait été interdit par Charles Pasqua en 1988. Même pour les sujets qui fâchent, et la pédophilie en état, il n’y a plus d’interdictions administratives. Prenez Rose bonbon, de Nicolas John – Gorelin, édité par Gallimard en 2002 et qui raconte l’histoire de deux pédophiles qui montent Peter Pan en comédie musicale pour attirer leurs proies. La polémique a été énorme, on a même eu droit à des communiqués du ministre de l’intérieur. Mais il ne s’en est suivi ni interdiction ni procès, Gallimard a même du réimprimer, et Rose bonbon, sans avoir été censuré, est devenu un livre important dans l’histoire de la censure.

Le Point : de nombreux ouvrages demeurent pourtant interdits par l’État…

Bernard Joubert : tant qu’un arrêté n’a pas été abrogé, il reste balayer de deux points en théorie, des centaines d’œuvres sont encore impossibles à montrer au public. Mais personne ne s’en préoccupe. Ainsi, Les larmes des roses de Georges Bataille, édité par Pauvert en 1961. L’interdiction n’a jamais été levée, ce qui n’a pas empêché les reparutions car les arrêtés visent une édition particulière, non l’œuvre elle-même.

Le Point : les interdictions par voie de justice ne vous semblent-t-elles pas aussi grave que la censure d’État ?

Bernard Joubert : elles sont en tout cas plus difficiles à mettre en œuvre. Auparavant, il était courant de voir paraître au journal officiel des listes de dizaines de livres interdits par le ministère de l’intérieur. Il suffisait d’indiquer dans l’arrêté que les ouvrages avaient un caractère licencieux, faisait place aux crimes, était de nature à nuire aux intérêts de la France ou de ne rien préciser du tout, et le tour était joué. Le seul recours était de se plaindre d’un excès de pouvoir devant le conseil d’État, la procédure quasiment vouée à l’échec. Devant les tribunaux de droit privé, il y a un débat public. Même si son auteur et son œuvre sont condamnés financièrement, un livre ne disparaît pas forcément des ventes. Si en 1996, Le Grand secret du Dr Gubler lui avait valu d’être condamné à payer de lourds dommages et intérêts à la famille de François Mitterrand, la cour européenne des droits de l’homme a depuis considérer qu’il était abusif d’empêcher l’existence de ce livre.

Le Point : le coût financier incite pourtant les éditeurs à la prudence…

Bernard Joubert : personnellement, je suis scandalisé par la mode du caviardage des romans, notamment parce que je laissais pour une grande part au raisonnable. Les éditeurs ont peur parce que leurs avocats leur ont instillé cette peur par une présentation alarmiste de la situation. Or, combien de romans érotiques ou pornographiques, par exemple, ont été condamnés ces dernières décennies ? Zéro. Pourtant les professionnels du livre sont persuadés que la censure officielle a, depuis le nouveau code pénal de 1994, faire rendre gorge à de nombreux éditeurs à cause du contenu sexuel de leurs livres. Ainsi, il ne serait plus possible d’éditer un roman comme Lolita. Il faut donc couper des scènes changer l’âge  des personnages. Or non seulement des romans bien plus érotiques à continue de paraître – comme un roman sentimental, le dernier Robbe-Grillet, par exemple – mais le Sénat, en 1997, a rejeté un amendement contre l’incitation à la pédophilie parce que, précisément, celui-ci aurait pu être appliqué à des œuvres littéraires telles que Lolita. Beaucoup de loi, entendant protéger l’enfance ont été voté, mais aucune n’avait pour but de contrôler l’âge des personnages de romans.

Le Point : est-ce qu’on n’assiste pas à une forme de schizophrénie ? La société veut préserver la liberté d’expression, mais dans le cadre du politiquement correct…

Bernard Joubert : schizophrénie me semble le mot juste, en particulier pour l’imagerie pornographique et sa possible accessibilité aux mineurs… À l’heure d’Internet, il n’y a pas de sens à vouloir cacher aux mineurs des estampes japonaises du XVIIIe siècle, quoi que dise la loi. Pourtant, la BNF a interdit l’accès de l’exposition sur son « enfer » aux moins de 16 ans. Les éditeurs doivent avoir conscience que la liberté s’use de ne pas être utilisée. Jean-Jacques Pauvert n’a attendu aucune autorisation pour publier Sade, histoire d’O… Et c’est pour cela qu’il est aimé.

Propos recueillis par François Gauvin le  Point 2009

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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