Cagliostro : Heurs et malheurs d’un Franc-Maçon

Cagliostro, Franc-maçon et Rosicrucien

« L’homme a été fait à l’image de Dieu. Il est le plus parfait de ses ouvrages. Il lui a confié le droit de commander et de dominer les créatures, immédiatement après lui. » Cagliostro

Un mystère demeure ; comment un jeune peintre sicilien sans le sou, de bien modeste naissance a pu, au XVIIIe siècle, se muer en un personnage de premier plan, accueilli avec faveur par la noblesse dans les salons de l’Europe, et bien vu du clergé Joseph Balsamo, devenu le compte Alexandre de Cagliostro, nous étonne encore. A quoi tiennent son prestige, la considération dont il a été l’objet, sa fortune et sa célébrité ?

 

Fils d’un modeste commerçant drapier de Palerme, Joseph naquit le 2 juin 1743. Ses parents le confièrent au séminaire Saint Roch, où il reçut une pieuse éducation.

Il montra un goût vif pour la lecture et l’Histoire, pour les Arts, se livra au dessin et à l’aquarelle. Passionné par la Médecine nouvelle, les poudres, les remèdes, les vésicatoires et les pommades, il rêva de devenir guérisseur. De faire du bien.

Désirant voyager et découvrir le monde, il se rendit à Rome, où il accomplit de petits travaux et épousa une enfant de quinze ans, Lorenza Feliciani, la fille d’un ouvrier.

Tous deux partirent en catalogne, à Madrid, à Lisbonne, à Naples, avant d’aboutir à l’île de Malte. Là, un chevalier de l’Ordre de Malte les accueillit avec chaleur : un Balsamo avait été, en 1618, Grand Prieur de l’Ordre et un autre Balsamo, sénateur, en avait été le Grand Prieur.

Un certain chevalier d’Aquinot logea le jeune couple, et le présenta au Grand Maître don Manoel Pinto de Fonsesca, qui le prit sous sa protection. Prince somptueux, homme de décor et de théâtre, don Manoel Pinto montra aux jeunes Balsamo ses armures et ses tapisseries, leur donna le goût du faste et de la domination.

Malte fut pour les jeunes gens un émerveillement, leur gentillesse, leur intelligence plurent à tous. Forts des appuis reçus, ils sortirent de la misère. Joseph y apprit la Science, les vertus du rationalisme et de la philosophie, le devoir de l’action. Il lui fut conféré l’Ordre de Malte.

 

L’accès aux sociétés initiatiques

On parlait beaucoup, à Malte, de l’Hermétisme et de l’Alchimie. On révéla au jeune Joseph Balsamo les secrets de l’Art Royal et la pratique du Grand Œuvre : Pierre philosophale, fabrication de l’or, transmutations… qu’avaient recherchées Nicolas Flamel, Paracelse, Villeneuve…On lui transmit aussi le merveilleux message des rose-Croix. Don Pinto, qui en était Grand Dignitaire, déclarait : la fraternité Rose-Croix, héritée des Templiers, est la sœur de la Croix de Malte.

Admis rosicrucien, Joseph fut adoubé, consacré par le Rituel et confié à la régénération morale qui ouvre la transcendance. Cette régénération de l’Homme Nouveau engendrait un nouveau nom. Joseph prit celui de sa marraine Vicenta de Cagliostro. Il devenait désormais le comte Alexandre de Cagliostro. Lorenza devint, elle, Seraphina.

Les nouveaux comte et comtesse de Cagliostro s’embarquèrent pour l’Angleterre munis de subsides conséquents et de beaux vêtements brodés. Ils furent reçus à Londres avec éclat, comme alchimistes et Rosicruciens. C’était en mai 1776.

L’ascension du comte Alexandre se poursuivait brillamment. La Grande loge d’Angleterre lui ouvrit son Temple. Après les épreuves de l’eau, du feu, du sang, le jeune Cagliostro fut initié en avril 1877 à la loge L’Espérance, du Rite de La Stricte Observance, pour y apprendre les enseignements majeurs de la Maçonnerie.

En décembre 1877, le couple partit pour la Bavière, en mission officielle. Reçu par le Prince de Brunswick, puis par le roi Frédéric II de Prusse, par Stanislas de Pologne, fêté par le célèbre et mystique Dom Pernéty, Joseph franchit en grand initié les degrés de la Maçonnerie.

La Grande Loge de Hollande l’accueillit magnifiquement lors d’une manifestation rituelle à la Loge L’Indissoluble. Idem à Leipzig, à la Loge Minerve aux Trois Palmiers…Il fut aussi fêté au Couvent des Illuminés de Bavière, dont on sait combien ils étaient redoutables et voulaient propager la Révolution en Occident.

En Pologne, le roi Stanislas fit honorer le comte de Cagliostro à la Grande Loge de Charles aux Trois Casques, où il fut reçu plusieurs fois.

Maître élu Alchimiste, guérisseur, il fit des prédictions qui se vérifièrent. Les sectes, les clans philosophiques, les cénacles, les écoles, même, le sollicitaient.

 

Le Recours à  la magie

Il y prêchait la bonté, le sacrifice bienfaisant, l’approche transcendantale. Il savait émouvoir, avait le don de la parole, invoquait, comme dans les fameux Rites magiques, le Dieu Tout Puissant aux trente-deux noms, les Anges et les Archanges. Il voulait ouvrir la voie de la Perfection.

On le disait riche de son or alchimique, on lui accordait la Pierre Philosophale.

Les Arts Magiques venus des Egyptiens, de Moïse et de Salomon, Arts vantés par l’abbé Tritheim, par le moine anglais Roger Bacon, par le Bienheureux Raymond Lulle ou par le jésuite Guillaume Postel revenaient dans ses discours

 

Les Grandes Clavicules de Salomon étaient sa pratique coutumière, ainsi que la Conjuration du Pape Honorius, le Dragon Rouge, la Chouette Noire, que maints religieux se passaient sous le manteau, et qui promettaient, selon saint Jean, tous les pouvoirs, y compris celui d’évoquer les morts. Devant le roi Stanislas de Pologne, il effectua des passes magiques, épée en main et à genoux dans le cercle consacré.

C’est ainsi qu’il fit la connaissance du cardinal de Rohan.

De nombreux membres de la noblesse, de nombreux prélats de  l’Eglise approuvaient ces recherches. Epris d’Alchimie, latiniste émérite, le cardinal de Rohan, Prince de l’Empire, Grand Aumônier de France, jouissait d’une grande notoriété à Strasbourg.

Il vivait somptueusement en son château de Saverne. Intéressé par ce qu’on rapportait sur les pouvoir du comte Alexandre de Cagliostro, il lui rendit visite, le questionna sur certains médicaments et, bien entendu, s’entretint avec lui d’Alchimie

Au château, il avait un laboratoire et un four à cet effet. Il y convia Cagliostro, qui le subjugua par son parler, son savoir, et ses pouvoirs. Il lui fit un diamant. Le cardinal alla par curiosité assister à une tenue maçonnique présidée par le mage et se déclara très intéressé.

Cagliostro lui confia pour sa bibliothèque un bel exemplaire des Grandes Clavicules de Salomon du grand magicien Henri Cornélius Agrippa, hermétiste célèbre, qui ne quitta plus le prince-cardinal

 

Le Grand Maître du Rite Maçonnique Egyptien

Comme le mage avait prédit au cardinal une destinée étincelante à Versailles –où il rêvait d’aller- ce dernier décida de s’installer à Paris avec toute sa suite. Cagliostro et sa femme en profitèrent pour monter dans un des carrosses du convoi.

Arrivés à Paris, le cardinal descendit en son palais, non loin du Temple, mais Cagliostro et son épouse préférèrent loger ailleurs. Ils trouvèrent un petit hôtel rue Saint-Claude, près du boulevard Saint-Antoine, où ils s’installèrent.

Ce furent, pour le comte et la comtesse, de grandes heures : tout Paris vint à leur rencontre. Alchimistes et Maçons surnommèrent Cagliostro le meilleur des hommes. Il présida d’importantes tenues maçonniques.

Influencé par les Rosicruciens, il s’inspira du  Rite Egyptien, créa une Loge Mère. La Sagesse triomphante, et son Obédience fut désormais nommée Le Rite Maçonnique Egyptien. Lui-même, Grand Maître, fut salué en tant que Grand Cophte. Il nomma des Apprentis, des Compagnons, des Maîtres.

En haut lieu, ce Rite fut apprécié : le duc de Montmorency en accepta la Présidence d’Honneur comme Protecteur du Rite ; le fermier général de Laborde était Grand Inspecteur, le banquier de Saint James était Grand Chancelier, et le cardinal de Rohan un des premiers assistants.

De son côté, la petite comtesse Seraphina présida une Loge Féminine Egyptienne, où beaucoup de jolies femmes s’inscrivirent.

Le Rituel comportait des prières kabbalistiques, des invocations à Dieu et à la gloire du Grand Architecte de l’Univers. La Magie intervenait dans les appels mystiques et les prosternations, les gestes sacrés. Le mage, pendant son office, endormait une fillette, La Colombe, qui faisait des révélations, souvent exactes.

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Les orages et la foudre

Mais des nuages commençaient à assombrir l’horizon du séduisant comte. A Lyon, le Grand Maître Willermoz désapprouva le Rite. A Paris, le Convent de 1785 s’y déclara hostile et refusa d’en être. Le Grand Maître de la Franc-Maçonnerie d’alors, le dc de Chartres, ne voulut pas présenter  Cagliostro au roi à Versailles.

Une certaine évocation, rue Saint Claude, d’un banquet des morts impressionna vivement la société mondaine et les initiés : on y aurait vu les fantômes de Voltaire, du duc de Choiseul, de Montesquieu, de d’Alembert, de Diderot… on cria à l’imposture, on évoqua Faust. Cagliostro s’en indigna.

De son côté, la Faculté de Médecine se hérissa contre les pratiques médicales du comte. Elle morigéna le soi-disant guérisseur. L’affaire du Convent des Philalèthes fut également regrettable. Son président Savalette de Langes critiqua sévèrement Cagliostro.

Un vent de mécontentement soufflait déjà quand éclata la déplorable affaire du Collier de la Reine.

L’ignoble comtesse de la Motte Valois accusa Cagliostro et le cardinal de Rohan d’avoir subtilisé le fameux collier de Marie –Antoinette. Des témoins se firent connaître. Le scandale fut énorme. Le mage, sa femme et le cardinal furent enfermés à la Bastille, le 22 août 1785.

Cagliostro demeura un an en prison. Le 1e juin 1786, il fut libéré et totalement acquitté. A sa sortie, la foule l’acclama, lui et sa femme. Le cardinal eut le même sort.

Mais le roi Louis XVI mécontent de cette retentissante affaire, signa un ordre d’expulsion contre Cagliostro et sa femme : ils devaient quitter la France.

Ils s’exilèrent en Angleterre ; mais les Maçons anglais leur firent grise mine : la police, alertée par la France, était à leur trousses. Des libelles fallacieux, voire calomnieux circulaient contre eux.

Alexandre et Seraphina partirent en Suisse, à Bâle, où les Maçons les reçurent sans arrière-pensées. L’accueil fut plus réservé à Turin.

A Trente, ce fut Mgr Thun, l’évêque de la ville qui les reçut avec les honneurs. Monseigneur était féru d’alchimie, et admirait Cagliostro sans réserve.il conseilla au couple de se rendre à Rome avec sa recommandation, afin d’y rencontrer le pape Pie VI, pour lui expliquer leur Société Initiatique très Chrétienne.

Le comte et la comtesse arrivèrent à Rome le 17 mao 1789. Le malheur les y attendait. Tout d’abord, les Francs-Maçons de Rome leur consacrèrent cérémonies et réceptions splendides. Le clergé s’en émut aussitôt.  Il alerta l’Inquisition, qui accomplit sa redoutable besogne : le Rite Egyptien était une hérésie, et une magie noire !

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L’exécution romaine

Les deux époux furent arrêtés et enfermés au Château Saint-Ange. On les accusa, entre autres,  de vouloir introduire en Italie la doctrine des fameux Illuminés de Bavière et d’être des agitateurs de cette Révolution qui, en France, venait d’éclater.

Le procès du Saint Office de l’Inquisition fut féroce. Les interrogatoires impitoyables. Le mage guérisseur fut accusé de sacrilège, d’hérésie, de démonisme. Cagliostro dut abjurer, la tête voilée, à genoux devant l’église Sainte-Marie de la Minerve. Après les aveux, la supplication du pardon de Dieu.

Le jugement de la Sainte Inquisition fut implacable : le thaumaturge qui avait été fêté dans toute l’Europe fut condamné à périr par le feu, le 21 mars 1791.

Le Pape Pie VI commua la condamnation au bûcher en prison à vie. Cagliostro fut enfermé dans la forteresse papale de San Léo, sur l’Adriatique. Seraphina fut internée dans un couvent.

La captivité de Cagliostro fut un long martyr. On le traitait férocement.

« La Bienfaisance ou la Mort »

En 1795, l’armée de Bonaparte envahissait l’Italie. Certains crurent qu’elle allait libérer le mage, qui déjà criait au secours. Craignait-on son témoignage sur la révoltante injustice dont il avait été victime ? Ordre fut donné de l’étrangler dans sa cellule.

Son corps fut enterré subrepticement dans un champ, qui fut ensuite labouré. C’était le 28 août 1795. Ainsi disparut celui qui professait « Ou la bienfaisance, ou la mort »

La Compagnie de Jésus, qui toujours dans un appétit de domination collabora avec l’Inquisition, réunit les pièces du dossier, les interrogatoires, les aveux, les réquisitoires pour le publier sous le titre de : La Vie de Joseph Balsamo, connu sous le nom de comte de Cagliostro, extraite de la procédure instruite contre lui, d’après la Chambre Apostolique.

Les accusations dont Joseph Balsamo, alias Alexandre comte de Cagliostro fut victime, au nom de l’hérésie et du satanisme, étaient les mêmes par lesquelles en 1312, les Grands Maîtres du Temples avaient été livrés aux flammes, et leur Ordre dissous…

Les mêmes par lesquelles l’évêque Cauchon avait condamné Jeanne d’Arc en 1431…

Les mêmes par lesquelles Gilles de Rais, maréchal de France, avait été brûlé en 1440 et Savonarole, moine bénédiction, supplicié à Florence en 1498…

En novembre 1994, le Pape Jean-Paul II a dénoncé les erreurs manifestes de l’Eglise dans l’Histoire. Deux siècles, à un an près, après l’exécution de Cagliostro, don Lavater, dans une lettre à Goethe, disait : Cagliostro, que j’ai connu, était un saint personnage.

Par François Ribadeau Dumas  dans l’Actualité de l’histoire mystérieuse

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une grand-mère qui s’amuse tout en espérant gagner un peu d’argent

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