Clément VII contre les luthériens

Contre les luthériens et Charles Quint le pape doit faire face à une alliance inattendue. Face à Rome et à ses excès, à ses papes dévergondés et querelleurs, l’empereur Charles Quint soutient le mouvement protestant initié par Luther et qui en moins d’un siècle gagne la moitié de l’Europe. Les papes doivent réagir : Clément VII subit le sac de Rome en 1727, Paul III et Pie IV engagent le dialogue au concile de Trente.

Luther

Le vaste mouvement de la réforme qui va induire au XVIe siècle la plus grande révolution européenne depuis les invasions barbares, puisque la moitié de l’Europe va changer de religion, a essentiellement des visées théologiques de réévaluation de la doctrine chrétienne afin de la libérer, de la débarrasser de tous les apports historiques. En effet, pendant quinze siècles les docteurs de l’Eglise ont interprété, commenté, glosé sur la Bible à laquelle on demandait de répondre à toutes les questions de la vie sociale et politique en oubliant que son essence est de révéler une théologie, une connaissance de Dieu.

Au XVIe siècle, le mouvement humaniste de retour aux textes originels et aux traductions d’après l’original, aidé par la découverte de l’imprimerie, va diffuser des écrits bibliques affranchis des exégèses et traduits dans les langues vulgaires compréhensibles par le plus grand nombre.

A la fin du XVe et au début du XVIe siècle, Rome est la capitale d’un Etat où la renaissance des arts et des lettres brille de tout son éclat, et le chef de cet Etat, le pape, est un prince comme les autres souverains privés de pouvoirs spirituels. La situation générale en Italie est chaotique puisque la péninsule est, depuis 1494, le champ de bataille de l’Europe entre Français et Espagnols. En outre, le conclave de novembre 1503 élit un bouillant cardinal qui prend le nom de Jules II en mémoire de Jules César. Brouillon, querelleur, violent, amateur d’intrigues et de reversements d’alliances, ses contemporains le jugent cause de toutes les guerres en Europe. Grand protecteur des arts cependant, il est le premier à donner à la Ville éternelle son allure de capitale. Om fait venir Michel-Ange et Raphaël, fait démolir l’ancienne basilique Saint-Pierre pour ouvrir le chantier de sa reconstruction.

En 1513, à un pape bretteur, entêté et inconséquent succède un diplomate de grande race, aimant les lettres et les arts par goût et non par raison d’Etat : Léon X Médicis, fils de Laurent le Magnifique. En 1512, Jules II avait convoqué le concile de Latran afin qu’il procède aux réformes nécessaires pour soutenir le pape contre le roi Louis XII de France. La dixième séance du 4 mai 1515, sous l’impulsion de Léon X, prend des mesures pour engager une réforme intérieure de l’Eglise qui est réclamée par de nombreuses voix dans toute la chrétienté : la vie de luxe et de débauche des moine est la première visée et l’on renforce le pouvoir de contrôle des évêques sur les couvents de leurs diocèses ; la question du cumul des bénéfices est discutée même si l’on ne parvient pas encore à une solution ; des livres réputés contraires à la Foi et aux bonne mœurs sont frappés d’une amende (au  profit de la construction de Saint-Pierre) et du bûcher.

La onzième session du concile traite toujours de la réforme du monde monastique en interdisant aux moines de calomnier l’Eglise, de prédire des faux miracles ou la venue de l’Antéchrist ou la date du jugement dernier. La douzième et dernière session reconnait la supériorité du souverain pontife sur le concile. Ce concile contient en germe tous les éléments du concile de Trente mais sans parvenir à engager un vrai changement en profondeur. En face de ce balbutiement de reprise en main un homme devient de plus en plus exigeant : Martin Luther. Né le 10 novembre 1843 à Eisleben, ce fils d’un mineur élevé à la condition d’échevin, reçoit une éducation soignée, lit les classiques latins et entre au couvent des Augustins à Erfurt. En 1512, il est prieur de Wittenberg, docteur en théologie et professeur à l’université nouvellement fondée. Comme tous ses contemporains, Luther est hanté par l’angoisse du siècle. L’agrandissement soudain de l’espace connu – l’Europe découvre l’Amérique dans les premières années du XVIe siècle – et l’introduction de découvertes scientifiques nouvelles remettent en cause beaucoup de certitudes sanctionnées par l’autorité des Ecritures. Les disettes et épidémies de typhus ou de peste, la désunion des chrétiens, les guerres qui ruinent l’Europe et la menace du Turc mahométan sont conçues comme des châtiments de Dieu, des punitions divines fulminées contre une humanité qui se livre à Satan, et certains chrétiens sont en quête d’une nouvelle voie pour trouver le salut de leur âme. Le drame personnel de Luther éclate au grand jour, le 31 octobre 1517 quand il affiche sur les portes de l’église du château de Wittenberg ses 95 thèses contre les Indulgences en affirmant qu’elles n’ont aucune valeur et qu’elles entretiennent le pêcheur dans une fausse sécurité qui n’apportera jamais le salut à son âme : malgré des deniers qui sonnent dans les troncs, l’âme du Purgatoire ne s’envolera jamais au Paradis. Convoqué à Augsbourg en octobre 1518 pour se justifier devant le légat du pape, Luther semble ouvert à un compromis mais sans renier ses thèses. En juillet 1519, lors de la dispute de Leipzig, Luther s’emporte contre le théologien Johan Eck et, le 15 juin 1520, Léon X par la bulle Exsurge Domine le somme de se rétracter dans les deux mois sous peine d’excommunication et du bûcher pour ses écrits. Le 10 décembre de la même année, Luther réplique en tonnant contre l’Antéchrist et en brûlant publiquement la bulle pontificale et des livres de droit canon. Les ponts sont coupés avec Rome.

Luther est sujet des Etats impériaux et le Très Catholique empereur Charles Quint le cite à comparaître devant la diète de Worms, le 6 avril 1521. Le voyage de Luther de Wittenberg à Worms est un triomphe à travers l’Allemagne : il devient le symbole de tous les mécontentements allemands contre Rome, contre l’empereur, contre l’organisation sociale encore féodale. Excommunié par Léon X le 3 janvier 1521, Luther est mis au ban de l’Empire le 26 mai 1521. Devenu un enjeu politique, il se réfugie au château de la Wartburg chez Frédéric le Sage, Electeur de Saxe, et publie toute une série d’écrits théologiques qui constituent les fondements de la Réforme. Il attaque l’Eglise visible qui est humaine et non divine, il réaffirme que le simple baptême fait de tout chrétien un prêtre qui peut interpréter les Ecritures ; seuls trois sacrements (baptême, pénitence, communion) fondés par le Christ doivent subsister ; seule la Foi est une promesse de salut, et les œuvres ne sont que des exercices de discipline.

Le 1er décembre 1521, Léon X meurt et deux cardinaux se partagent les faveurs du Sacré Collège : Jules de Médicis et Alexandre Farnèse mais l’empereur impose son ancien précepteur, le cardinal Adrien Dedel d’Utrecht qui prend le nom d’Adrien VI. C’est le dernier pape non italien avant Jean-Paul II. Détesté des Romains et peu apprécié des princes, Adrien VI meurt très vite de malaria. Le 19 novembre 1523, le conclave choisit le cardinal Jules de Médicis, le pape Clément VII. Le cousin de Léon X a les mêmes goûts pour les arts, les beaux textes et la musique, mais il est lent et craintif et il manque cruellement de talent diplomatique. La rivalité politique et l’animosité personnelle entre François 1er et Charles Quint atteignent des sommets vers 1525 et Clément VII ne sait pas user de son pouvoir pour modérer ces antagonismes. Il se laisse engluer dans la politique francophile des Médicis de Florence et il entre dans la ligue de Cognac contre Charles Quint, signée le 22 mai 1526 par le roi de France, Venise, Florence, les Suisses et le duc de Milan, avec l’aide financière d’Henry VIII d’Angleterre. L’empereur, pour sa part, reprend la tactique de Philippe le Bel contre Boniface VIII : campagne de dénigrement, réaffirmation de la théorie de suprématie de l’Empire sur l’Eglise. Depuis la conquête de l’empire colonial, il veut être maître du monde et imposer la monarchie universelle ; il a juré de punir le pape, de se rendre à Rome puisqu’il est l’héritier des Hohenstaufen et qu’à ce titre, (sauf Venise) lui appartient.

Au début de l’année 1527, une armée allemande de 14 000 lansquenets mercenaires se rassemble à Trente sur la frontière entre l’Empire et l’Italie ; elle fait la jonction en Lombardie, avec les hordes peut disciplinées et avides de pillage du connétable de Bourbon. Ces pillards fondent sur Rome qu’ils atteignent le 5 mai 1527. Le lendemain l’assaut est donné, le connétable est tué par l’orfèvre Benvenuto Cellini et la soldatesque privée de chef met la ville à sac. Incendies, pillages, profanations, viols, massacres, destruction d’objets d’art, etc. L’armée impériale quitte la ville le 16 février 1528 en emportant un butin énorme, la population de Rome est passée de 90000 habitants à mois de 30000. D’abord réfugié dans son château Saint-Ange, Clément VII est ensuite prisonnier de l’empereur qui justifie tout ce qui est arrivé par la volonté divine de punir une ville de perdition, et la nécessité de rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César, c’est-à-dire lui-même… ce qui est à César ! la propagande impériale veut inscrire dans l’Histoire que le Christ a fondé l’Eglise et que Charles Quint l’a restaurée dans la pureté et la Foi. En décembre 1527, déguisé en paysan avec, dans ses vêtements, les pierres précieuses cousues par Benvenuto Cellini, Clément VII fuit Rome pour Orvieto. Fin novembre 1529, Clément VII et Charles Quint se retrouvent à Bologne et après quatre mois d’entretien, le 22 février 1530, le pape lui remet la couronne d’or du Saint Empire. C’est le dernier couronnement impérial par un pape ; le dernier acte du Saint Empire romain germanique.

Après son sacre à Bologne, persuadé de ne pas pouvoir maintenir la cohésion religieuse par la force, Charles Quint veut tenter de reconstituer l’unité et la réconciliation religieuse de ses Etats, aussi réunit-il la diète d’Augsbourg le 21 juin 1530. Après quelques mois de discussions qui ont parfois abordé les rives du compromis, les protestants dirigés par Melanchton et les délégués impériaux se séparent le 22 septembre sans qu’aucun camp n’ait cédé. La diète ordonne aux luthériens de se soumettre. Seul un concile peut désormais résoudre les intransigeances de chacun. Pendant ce temps, en Angleterre, se noue un autre drame où la religion est pris en otage par Henry VIII : voulant faire annuler son mariage avec Catherine d’Aragon, tante de l’empereur, et lassé des résistances pontificales, le roi d’Angleterre se proclame, en 1533, chef suprême de l’Eglise d’Angleterre et rompt les liens avec Rome.

Le 25 septembre 1534, s’éteint avec Clément VII le dernier pape de la Renaissance auquel beaucoup ont reproché de ne pas avoir convoqué un grand concile général face à la tourmente de le Réforme luthérienne, calviniste et anglicane. Dès le 15 octobre 1534, le cardinal Alexandre Farnèse est élu pape sous le nom de Paul III. Partisan éclairé d’Erasme, favorable à la réforme intérieure de l’Eglise par la négociation avec les protestants, défenseur des Indiens d’Amérique contre la brutalité espagnole, ouvert aux théories nouvelles (Copernic lui dédie son De Revolutionibus orbium coelestium qui professe l’héliocentrisme), Paul III est un amateur d’art fastueux et le père de deux fils, Pier-Luigi et Ranuccio, qui feront beaucoup parler d’eux !

Le concile avorté de Mantoue : face à la vague protestante, il veut engager le dialogue en s’entourant dès 1535 d’un groupe de cardinaux dit érasmiens qui veulent promouvoir une politique de tolérance pour maintenir l’entente entre les chrétiens. Ils veulent introduire une vraie action épiscopale d’aide aux pauvres et aux malades, un véritable enseignement aux enfants par une catéchèse claire et simple, une évangélisation des villes et des campagnes par un bas clergé et des prédicateurs plus proches des préoccupations quotidiennes, une redistribution des richesses… La tentative avortée d’un concile général à Mantoue durant l’hiver 1535-1536 ne décourage pas les prélats érasmiens qui se rendent en avril 1541 à la diète de Ratisvonne : les théologiens Eck, Gropper et Julius Pflug, vont défendre le point de vue de l’Eglise face aux trois théologiens luthériens Bucer, Melanchton et Pistorius ; le cardinal Contarini est le spiritus rector de ce colloque. Ils parviennent (en ayant évité l’épineuse question de la primauté pontificale) à un accord et les membres de ce saint colloque se séparent convaincus d’avoir œuvré pour l’unification de l’Eglise. Mais le diable se met toujours en travers des actions les meilleurs et les cardinaux intransigeants (comme Gian Pietro Caraffa) d’une part, et Luther de l’autre repoussent l’union de Ratisbonne, le 31 mai 1541. La mort de Contarini (1542) puis de Paul III (1549) et l’élection du cardinal Caraffa au trône de Saint-Pierre sonnent le glas de la (ré)conciliation avec les protestants. La congrégation du Saint-Office est instituée en juillet 1542, et après bien des hésitations et des retards (montée des eaux qui fait obstacle au passage des courriers ou refus de prélats de travailler dans une ville si froide), le concile est convoqué à Trente pour le 22 mai 1542.

Finalement, c’est le 13 décembre 1545 que le pape publie une bulle où il intime l’ordre au concile général de soigner les plaies causées dans l’Eglise par les hérétiques impies. Après plusieurs années, le concile de Trente parvient en décembre 1563 à sa conclusion : après avoir redéfini tous les dogmes, tous les sacrements, tous les règlements, les décrets conciliaires établissent l’Ecclesia Triumphans du Vatican, marquée par un schisme qui repousse la moitié du monde chrétien d’Orient. Dès lors, la Réforme et la Contre-Réforme vont se heurter et plonger la fin du XVIe siècle dans les atrocités des guerres de religion ou de la répression inquisitoriale.

Lux vera in tenebris lucet, la vraie lumière brille dans les ténèbres, mais le XVIe siècle finit dans les lueurs terrifiantes des bûchers

Source : Marie F. Wallon in Historia n° 597

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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