La Danse de Jean-Baptiste Carpeaux

Charles Garnier avait décidé de placer le long de la façade de l’Opéra quatre groupes sculptés symbolisant l’Harmonie, le Drame, la Musique et la Danse. Les sculpteurs Jouffroy, Perraud et Guillaume se partagèrent les trois premiers sujets. Pour la Danse, Garnier fit appel à un de ses amis qu’il avait jadis, aux Beaux-Arts, battu dans un concours de modelage, mais qui était devenu un grand artiste : Jean-Baptiste Carpeaux.

Carpeaux était un être étrange et attachant. Maigre et massif, les yeux brûlants, la moustache militaire, il portait une cravate bleue, des gants verts, une cape à la Talma et un vaste sombrero. L’Empire était bourgeois, mais les Arts se voulaient excentriques. C’était l’époque où Alphonse Karr vivait dans une chambre tendue de noir, aux vitres badigeonnées de peinture violette, où Baudelaire montrait à ses amis un livre relié en peau humaine.

Ecartelé entre les pressantes demandes d’argent d’une famille abusive et les exigences de son art,  Carpeaux considéra la commande de Garnier comme une aubaine. Elle le vengeait des humiliations qui lui avaient été jusqu’alors infligées. Plusieurs années auparavant, il avait projeté de sculpter un vaste bas-relief représentant « Abd el Kader rendu à la liberté » Il avait dû couvrir de pourboire le chef de claque de l’Opéra pour entrevoir l’illustre exilé dans sa loge. Le bas-relief terminé fut envoyé au Salon, mais personne ne le remarqua, tellement il était mal placé. Carpeaux n’hésite pas. Il enferme son œuvre –1m40 de haut sur 3m. de long – dans une caisse et, afin de la proposer à Louis-Napoléon devenu empereur, part pour Valenciennes, sa ville natale, que le souverain s’apprête à visiter. A l’hôtel de ville de Valenciennes, Carpeaux arrive en retard. Le couple impérial vient de partir pour Lille. A Lille, au moment où le sculpteur pénètre dans la salle de bal où trônent leurs Majestés, le parquet craque sous les pas de la trop nombreuse assistance et on doit faire évacuer la pièce. C’est finalement à Amiens, au nouveau Lycée, que Carpeaux, toujours suivi de son « Abd el Kader » parvient à voir l’Empereur. L’impératrice le félicite distraitement, mais Napoléon lui dit : « Ecrivez au ministre, je lui parlerai de vous et vous aurez la commande. »  Huit mois plus tard, la commande était confirmée. Carpeau fit le bas-relief en marbre, le confia au mouleur, mais d’autres travaux le réclamaient. Il oublia de reprendre l’œuvre qui lui avait coûté tant d’efforts.Jean-Baptiste-Carpeaux

Dispersé et tenace, Carpeaux na plus que « La Danse » en tête. Il commence par proposer à Charles Garnier une allégorie bizarre, aux personnages immobiles,  où l’on voit Adam et Eve mal conseillés par le Diable. Avec diplomatie, l’architecte de l’Opéra suggère au sculpteur l’idée d’une ronde légère autour d’un génie inspirateur. En cinq minutes, les grandes lignes en sont jetées sur le papier, mais emporté par l’élan de la création, Carpeaux, ajoute chaque jour à son ébauche un nouveau personnage. Il y en aura jusqu’à dix-sept. L’artiste oublie le monument et les autres groupes. Finalement, sur ses prières, Garnier lui accorde cinquante centimètres supplémentaires. Carpeaux hâte son travail, espérant l’avoir terminé à temps pour remporter le prix de l’Empereur de 100.000 francs. Certaines parties sont bâclées, on s’en apercevra plus tard.  Le groupe est si tourmenté que le mouleur exige le tarif double pour le reproduire. Avant même d’avoir achevé son œuvre, Carpeaux se ruine à la tâche.

Il travaille dans la joie et dans la fièvre, à l’intérieur d’une guérite de paille qu’il a fait construire contre la façade. C’est là qu’il passe sa lune de miel. Lui, le petit pauvre de Valenciennes qui prenait tout enfant de la boue dans les fossés de la ville pour modeler des figurines, a épousé une jeune fille noble, Amélie de Montfort, dont le père est général, et qu’il a rencontré un soir à un bal aux Tuileries. L’Empereur a refusé d’anoblir Carpeaux, rétorquant qu’un artiste vaut mieux qu’un baron. Napoléon se souvient en riant de ce séjour à Fontainebleau où l’enragé Carpeaux à déchiqueté les meubles pour en faire des ébauchoirs et a massacré une splendide commode Louis XVI en y plantant une masse de terre glaise.

Dans la guérite de la Danse, Amélie fait de l’aquarelle ou lit des vers à haute voix. Le génie travaille dans un climat d’idylle. Pour le personnage principal du groupe, le jeune dieu de la Danse, Carpeaux a choisi le visage d’une aventurière d’une radieuse beauté, Hélène von Downing, pour l’amour de laquelle, plus tard, se tuera le célèbre socialiste allemand Lassalle. C’est un garçon-boucher qui a posé pour le corps. Les modèles qui figurent les nymphes sont si épuisés par les séances de pose que le sculpteur doit les nourrir au champagne.

En 1869, la Danse est enfin montrée au public. Charles Garnier déclare avec enthousiasme : « C’est la Marseillaise de la Danse. » On ne pouvait faire de plus grand compliment à Carpeaux, l’élève de Rude, qui ne passait jamais devant l’immortel bas-relief de l’Arc de Triomphe sans se découvrir. Mais ses contemporains sont loin de partager l’admiration de l’architecte. Et, tout de suite, le scandale éclate.

« Sitôt la danseuse de droite conduite au poste pour ivresse manifeste, le groupe s’écroulera », écrit un critique d’art. Un flot de lettres véhémentes s’abat sur Garnier, rendu responsable du sacrilège : »Vous étiez le maître de refuser cette ordure qui mériterait d’être mise en moellons, dit l’une d’elles. J’ai une femme, Monsieur, j’ai des filles passionnées pour la musique, et qui vont souvent à l’Opéra. Cela leur sera impossible  maintenant, car je ne consentirai jamais à les mener dans un monument dont l’enseigne est celle d’un mauvais lieu. «  Une autre déclare : « L’académie de musique est-elle un lupanar. Les mères écartent leurs fils de la façade de l’Opéra, car les statues de toutes les Vénus de l’Antiquité seraient mieux à leur place dans une église que ce groupe pornographique sur la façade d’un théâtre.

Dans les rues du quartier de l’Opéra, on danse la « crapaudine » par dérision, en souvenir du surnom de « crapaud » donné au sculpteur par ses camarades des Beaux-Arts. Des inconnus murmurent sur son passage qu’il est « l’Offenbach de la Danse ». Un haut fonctionnaire, qui lui avait toujours jusque-là témoigné de la bienveillance, vient lui faire une visite de condoléances et lui dit avec tristesse : « Monsieur Carpeaux, vous avez oublié que le nouvel Opéra devait être un temple… »

-Un temple ? répond Carpeaux, plein d’amertume, alors pourquoi donc mettez-vous un comptoir à la porte ? »  Mais la mesure est comble, lorsqu’on annonce un autre visiteur. C’est un confiseur qui veut reproduire « La Danse » en chocolat. Vexé par le refus de l’artiste, le confiseur s’écrie : « Votre nom aurait été dans toutes les bouches »  -« Plût au ciel, dit Carpeaux, qu’il ait été un peu moins dans les bouches et un peu plus dans les cœurs. »la-danse-de-Carpeaux

Pour fuir la vague de haine qu’il a involontairement fait lever contre son ami, Garnier s’est enfui à Saint-Jean-de-Luz. Quinze jours après son arrivée, il reçoit cette dépêche : « Groupe dégradé par malveillance, indignation générale, lettre demain, signé : Carpeaux. » Garnier revient à Paris à bride abattue et apprend ce qui est arrivé : une bouteille d’encre a été lancée dans la nuit contre le groupe, éclaboussant les figures. Près du socle, le flacon brisé porte encore son étiquette : « Encre de petite vertu »

Pour ne pas surexciter la foule et prévenir d’autres attentats, Garnier propose à Carpeaux de voiler la Danse avec des panneaux de toile. Mais l’auteur s’y refuse : il veut  prendre à témoin la terre entière de l’acte de vandalisme inqualifiable dont il est victime. Une solution chimique  effacera finalement, sur le groupe, les traces du  baptême de la bêtise humaine.

A l’unanimité, le Sénat, la Chambre des Députés, les ministres et l’Empereur exigent l’enlèvement de cet objet de scandale. Ecartelé entre l’amitié et l’obéissance, Garnier demande à Carpeaux de se remplacer lui-même. Mais ce dernier, blessé au vif, refuse avec véhémence. Le sculpteur Gumery se met à l’œuvre, mais il mourra avant d’avoir terminé la Danse de rechange. La guerre de 1870 devait faire pâlir un peu les faits. Carpeaux  était parti pour l’Angleterre et les danseuses bondissaient toujours sur leur piédestal.

La malchance pourtant n’avait pas abandonné Jean-Baptiste Carpeaux.

Sa santé chancelante – on sut plus tard qu’il était atteint d’un cancer de la vessie – avait exaspéré son caractère déjà difficile et, torturé par une jalousie maladive, il avait pris en haine sa jeune femme et ses enfants. Il ne vivait plus que pour son art. Le prince impérial, dont il avait été le professeur de dessin, l’appela au chevet de Napoléon III, qui reposait, mort, dans un cercueil capitonné. A la lueur des flambeaux, Carpeaux, aveuglé par les larmes, fixa les traits de celui qui n’avait jamais cessé d’être son protecteur. Mais les douleurs qui  terrassaient le malheureux devinrent si violentes que bientôt il n’eut même plus la force de modeler. Il confiait à un ami : « Ma maison ressemble un peu au Jardin des plantes, on y entend des cris sauvages la nuit. » C’était les siens.

Le souvenir de l’échec de la « Danse » ne l’avait pas quitté. A Gounod, qui lui avait écrit pour lui exprimer son admiration, il écrivit : « Non, je ne suis pas un flambeau, c’est à peine si je suis une bûche sur laquelle on a cogné assez pour la jeter au feu après l’avoir mise en pièces et qui se consume sans flammes. » Lorsqu’il reçut l’extrême-onction, son regard s’abaissa sur le crucifix : « Comme ils l’ont arrangé ! Si je reviens à la santé, je vous ferai un Christ mieux que celui-là. Ce ne sera pas difficile…Enfin, c’est tout de même  l’image du Bon Dieu », et il le baisa à plusieurs reprises. Il s’éteignit le 12 octobre 1875, à l’aube, après avoir hurlé de souffrance pendant deux heures. Ses dernières paroles furent à peine audibles.

Les jours qui suivirent celui de sa mort, les couronnes et les fleurs s’entassèrent devant l’Opéra, au pied du chef-d’œuvre jusqu’alors méconnu. Longtemps après, le roi Edouard VII vint rendre visite à la veuve du sculpteur, désirant lui acheter un de ses bustes. Soudain, le regard d’Amélie Carpeaux s’embua de larmes. Le fils de la puritaine Victoria, le souverain de l’austère Angleterre, portait, monté en épingle de cravate, un camée qui représentait « La Danse ».

 

 

 

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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