Emmanuel Pierrat et la censure

« Aujourd’hui, un roman doit ressembler au code pénal »

La censure existe plus que jamais, même si elle émane de l’individu et non plus de l’Etat. Telle est la thèse d’Emmanuel Pierrat, avocat, spécialiste du droit d’auteur et défenseur de Michel Houellebecq, lorsqu’il fut attaqué pour islamophobie. Un adversaire de la censure suffisamment redouté pour que les éditeurs lui aient envoyé en 2007  pour lecture préalable, 10% des romans de la rentrée littéraire…

Le Point : la France est-elle un pays de censure ?

Emmanuel Pierrat : Nous sommes dans le pire pays censeur, et de loin ! Est-ce parce que le livre incarne en France des vertus symboliques plus fortes qu’ailleurs ? On lui prête en tout cas un pouvoir démesuré et les attaques contre les livres prennent ici des proportions ahurissantes, sans équivalent à l’étranger. Résultat, nous battons le record du nombre de procès par an- Etats-Unis compris – ainsi que celui des textes législatifs.

Le Point : la liberté d’expression est pourtant garantie en France par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et la Constitution…

Emmanuel Pierrat  Oui, mais « sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dit la déclaration, dans les cas déterminés par la loi » Aujourd’hui, pas moins de 450 textes législatifs entrent dans cette catégorie. L’appareil législatif français est si imposant que l’estampille « relu et approuvé par un avocat français fait presque office de blanc-seing pour publier dans d’autres pays.

Le Point : Difficile pourtant de parler de censure d’Etat…

Emmanuel Pierrat : Certes, il est vrai qu’aujourd’hui les attaques sont, sauf exception, sur l’initiative des personnes privées. Ce qui change tout : l’initiative étant privée, le danger peut surgir de partout ; l’argumentation se fait sur mesure, en fonction des plaignants. La demande elle aussi a changé : il s’agit moins d’interdire que de s’en prendre au portefeuille de l’éditeur, et les demandes de dommages et intérêts peuvent se chiffrer en millions d’euros. Les éditeurs vivent aujourd’hui avec cette menace permanente.

Le Point : les associations sont-elles de grands censeurs ?

Emmanuel Pierrat : Mon expérience me montre qu’une association attaque le plus souvent pour augmenter sa propre visibilité. Pour être attaqué, un écrivain doit donc avoir atteint un certain niveau de médiatisation. Quand  Houellebecq a été poursuivi pour islamophobie en 2001 la LICRA et le Mrap ont été tentés de rejoindre la partie civile où figurait pourtant la Ligue islamique mondiale qui veut rétablir la charia et où Jean-Marc Varaut, ancien avocat de Papon, défendait la Grande Mosquée de Paris. La Licra et le Mrap se sont finalement abstenus. La ligue des droits de l’homme, elle, n’a pas su résister… Les associations perdent parfois de vue leur objectif premier : attaquer les vrais racistes et non les écrivains.

Le Point : la censure peut pourtant permettre de lutter contre la haine raciale ou religieuse ?

Emmanuel Pierrat : je ne pense pas. Elle peut même parfois procurer une forme de légitimité à des écrits inacceptables, par exemple ceux  qui prônent les thèses négationnistes. La loi Gayssot de 1990 interdit la publication d’ouvrages remettant en cause l’existence des camps de la mort nazis. Cette loi, qui part d’une bonne intention, nourrit en fait l’argumentation des négationnistes, qui agissent sur Internet de façon très structurée. Ils se présentent comme des victimes et ont pris pour figure tutélaire le journaliste Albert Londres qui, dans les années 1930 avait dénoncé contre vents et marées le bagne de Cayenne et la traite des Noirs ou des Blanches. Ils prédisent  que dans cinquante ans, on leur donnera raison ; or comme la loi Gayssot interdit de commenter leurs écrits, il est impossible de leur apporter la contradiction

Le Point : Pourquoi, étant un opposant à la censure, avez-vous déconseillé aux éditeurs de publier un livre de Ben Laden

Emmanuel Pierrat : c’était peu après le 11 septembre 2001. Le livre présentait la transcription d’une série d’entretiens accordés  par Oussama Ben Laden à la chaîne de télévision Al-Jazzera après les attentats de 1998 contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya. Cet ouvrage représentait une source d’informations précieuses, car personne ne peut dire aujourd’hui ce que pense Al Qaida. Les éditeurs m’ont donc demandé si c’était publiable. J’ai répondu « non » parce que des associations nous auraient attaqués pour apologie indirecte de Ben Laden. Or n’importe qui, même sans culture politique, pouvait constater dans ce livre à quel point les propos de Ben Laden sont stupéfiants d’imbécillité. Ce n’est qu’une longue suite d’injures contre les Américains et les juifs.

Le Point : mais pourquoi est-on condamné aujourd’hui ? Dans le cas d’un ouvrage érotique, par exemple, qu’est-ce que va d’abord vérifier le juge ?

Emmanuel Pierrat : le consentement à l’acte sexuel, même chez des personnages de fiction. Chez Nabokov, la jeune et fictive Lolita était bien consentante, mais elle n’avait pas 15 ans, l’âge pour être au sens éclairé et légal du terme : donc c’était une victime. Quand le film Baise-moi de Virginie Despentes subit une censure de l’État, c’était la violence envers les femmes et non le caractère pornographique qui est mis en cause. C’est l’absence de consentement à l’acte sexuel qui est visé. À l’inverse, les fictions homosexuelles, qui autrefois ont été censurées, ne le sont plus s’il s’agit d’adultes consentants. Ce principe de consentement est relativement nouveau en matière de censure, et peut autoriser bien des libertés. La partouze entre adultes consentants que Camille Milet écrit dans la vie sexuelle de Catherine M. (2001) ne serait pas passée dans les années 1970.

Le Point : quel avenir pour la censure ?

Emmanuel Pierrat : un bel avenir qui fera la prospérité des avocats ! La littérature et de plus en plus aseptisée, légaliste. Aujourd’hui, un roman doit ressembler au code pénal.

Propos recueillis par François Gauvin   Le Point 2009

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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