Fable de La Fontaine La Besace

La Besace (1)

Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire

S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur,

Si dans son composé(2) quelqu’un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur ;

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause(3),

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Etes-vous satisfait ?- Moi, dit-il ; pourquoi non ?

N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?

Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché :

Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché(4) ;

Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. »

L’ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.

Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;

Glosa(5) sur l’éléphant, dit qu’on pourrait encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;

Que c’était une masse informe et sans beauté.

L’éléphant étant écouté,

Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles ;

Il jugea qu’à son appétit(6)

Dame baleine était trop grosse.

Dame fourni trouva le Ciron(7) trop petit,

Se croyant pour elle, un colosse,

Jupin(8) les renvoya s’étant censurés tous,

Du reste, contents d’eux. Mais parmi les plus fous

Notre espèce excella ; car tout(9) ce que nous sommes,

Lynx(10) envers nos pareils, et taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :

On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Le fabricateur (11)souverain

Nous créa besaciers(12) tous de même manière,

Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui ;

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,

Et celle de devant pour les défauts d’autrui.

 

 

1 Esope (fable 337, L’Homme qui portait une besace). Babrius (L’Homme à la besace). Phèdre (Les Vices des Hommes). Avianus (Le Singe et Jupiter). Avianus a fourni à La Fontaine la scène de comédie par laquelle commence la fable, Esope et Phèdre lui ont indiqué l’allégorie de la fin ;

2 Dans les éléments qui le composent, dans sa constitution.

3 Le singe est le plus laid des animaux

4 Il n’est pas achevé

5 Critiqua

6 A son goût

7 Très petits insectes

8Surnom familier de Jupiter, le mot est fréquent au XVIe siècle même dans la poésie sérieuse.

9 Tout reste au singulier s’accordant avec ce, mais le sens est bien tous ;

10 Le lynx passait, dans l’antiquité, pour avoir la vue très perçante, la taupe pour être aveugle. Rabelais (III XXV) parle d’une « Lamie, laquelle… en public, entre le commun peuple voyant plus pénétramment qu’un lince, en sa maison propre  était plus aveugle qu’une taupe : rien ne voyait » ;

11 Expression,  d’origine platonicienne, le Créateur ;

12 Le mot paraît être de l’invention de La Fontaine. L’Académie ne l’admit qu’en 1762, avec une nuance péjorative ;

 

 

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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