Le Loup et le Chien de Jean de la Fontaine

Le Loup et le Chien(1)

Un loup n’avait que les os et la peau,

Tant les Chiens faisaient bonne garde.

Ce Loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli(2), qui s’était fourvoyé(3) par mégarde.

L’attaquer, le mettre en quartier,

Sire Loup l’eût fait volontiers ;

Mais il fallait livrer bataille ;

Et le mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le Loup donc l’aborde humblement,

Entre en propos(4), et lui fait compliment

Sur son embonpoint(5) qu’il admire.

« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,

D’être aussi gras que moi, répartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres(6), hères(7), et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? Rien d’assuré : point de franche lippée(8) ;

Tout à la pointe de l’épée.

Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »

Le Loup reprit : »Que me faudra-t-il faire ?

-Presque rien dit le Chien : donner la chasse aux gens

Portant bâton, et mendiants(9) ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire :

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs(10) de toutes les façons,

Os de poulets, os de pigeons ;

Sans parler de mainte caresse. »

Le-Loupe-et-le-ChienLe Loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.

« Qu’est-ce là ? Lui dit-il.- Rien.- Quoi ! Rien ?

-Peu de chose.

-Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

-Attaché ? dit le Loup, vous ne courrez donc pas

Où vous voulez ? – Pas toujours mais qu’importe ?

-Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encore.

loup-et-le-chien-1

1 Esope, Babrius, Phèdre, Avianus (le Loup e tle Chien)

2 Dont le poil a du lustre comme celui des animaux ien nourris

3 Egaré hors de sa route,

4 En conversation

5 Etat heureux de sa santé

6 «  Se dit proverbialement d’un homme pauvre qui n’est capable de faire ni bien ni mal » (Dictionnaire de Furetière, (1690)

7 Homme sans considération et sans fortune

8 « « Vieux mot qui ne se dit pas seul et qui n’entre que dans le burlesque ; il signifie bouchée, repas » (Dictionnaire de Richelet, 1680). Au XVIe siècle, une repue franche est un repas qui ne coûte rien.

9 Portants et mendiants sont deux participes qui s’accordent avec le nom selon l’habitude du XVIIe siècle

10 Restes de repas

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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