Les grands faiseurs d’opéras Lully

Lully

Vers le milieu du XVIIIe siècle, un gamin d’une douzaine d’années, grattant une mauvaise guitare dans les quartiers populaires de Florence, fut remarqué par le chevalier de Guise, qui le ramena comme page à Mlle de Montpensier. L’enfant, fils d’un pauvre meunier, n’eut pas l’heur de plaire à la Grande Mademoiselle, qui l’envoya aux cuisines comme sous-marmiton : Jean-Baptiste Lully commençait dans la chaleur des fourneaux et le fumet des sauces sa carrière parisienne ; il allait devenir le premier des grands compositeurs d’opéras de son pays d’adoption.

Vif, malin, intrigant, il ne tarda pas à faire parler de lui. Il avait chansonné irrespectueusement Mademoiselle qui le renvoya. Mais il s’arrangea pour entre dans la musique du roi comme garçon portant les instruments. Les sons de son propre violon devaient bientôt aller jusqu’aux oreilles du monarque. Le souverain  le chargea de créer un nouvelle bande-celle des 24 violons étant complète, -qu’on baptisa les « Petits violons ». Les nouvelles recrues, tous camarades de Lully, avaient une conduite qui, à l’inverse de leur génie musical, ne tenaient pas compte de la mesure. Ils étaient si souvent appréhendés par le guet que la prison de corps de garde, où ils passaient de fréquentes nuits s’est appelée depuis, le « Violon »

Son adresse et son esprit tiraient Lully de tous les mauvais pas. Chaque fois, la faveur de Louis XIV lui revenait sans réticence. Car il savait comment faire rire le monarque. Jouant Pourceaugnac, il se jeta dans l’orchestre pour échapper à la poursuite des apothicaires, et cassa le clavecin. Briguant la place de secrétaire du roi qui conférait la noblesse, il interpréta le Muphti du « Bourgeois Gentilhomme » avec tant de gaieté et de verve, que le roi, pleurant de rire, le félicité.  « Messire, j’avais dessein d’être secrétaire du roi, Maintenant qu’ils m’ont vu jouer une farce, les secrétaires de Votre Majesté ne voudront plus me recevoir… » – « Ce sera pourtant bien de l’honneur pour eux, s’écria Louis XIV, allez voir de ma part Monsieur le Chancelier… » Et Lulli obtint le poste malgré l’opposition de Louvois. On vit quelques jours plus tard à l’Opéra ses nouveaux collègues en costume noir assister à une représentation, eux dont les mœurs austères leur avaient jusqu’alors interdit l’entrée des théâtres.

Ses procédés sans vergogne ne lui auraient valu que critiques et jugements méprisants, s’ils ne lui avaient servi à réaliser un projet d’envergure : prendre la direction de l’Académie Royale de Musique. Premier acte : aidé par Mme de Montespan, il élimine l’abbé Perrin et prend sa place. Deuxième acte : il trahit son meilleur ami, Molière, avec lequel il avait conclu  un traité pour obtenir à eux deux le privilège de l’Opéra. Quarante-huit heures avant le jour convenu, Lully partit pour Versailles, et en revint seul bénéficiaire. Pourtant l’amitié qui liait les deux Jean-Baptiste remontait à leurs débuts ; depuis la « Princesse d’Elide », première ébauche de l’Opéra du Grand Siècle., Lully écrivait la musique de tous les intermèdes des comédies de Molière. Pour faire échec à une rivalité possible de l’auteur, il obtint du roi une ordonnance qui interdisait plus de dix vois et six violons sur la scène d’un théâtre. La mort même ne mit pas un terme à sa mesquinerie puisque Molière disparu, il se fit attribuer son théâtre du Palais-Royal.

De tous ceux qui avaient à se plaindre de lui, Boileau fut son plus coriace adversaire. Il écrivit :

En vain par sa grimace, un bouffon odieux

A table nous fait rire et divertit nos yeux.

Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre

Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre,

Ce n’est plus qu’un cœur bas, un coquin ténébreux.

Son visage essuyé n’a plus rien que d’affreux ;

C’était en effet, un petit homme d’assez mauvaise mine, et d’apparence fort négligée. Des petits yeux bordés de rouge, qu’on avait peine à voir, brillaient d’un feu sombre plein d’esprit et de malignité ; son visage respirait la bizarrerie, l’inquiétude et l’humour. Il était très sale. Il était brusque aussi. Il avouait qu’il aurait tué quiconque aurait dit que sa musique ne valait rien.  Il en oubliait presque de se montrer courtisan. Un jour qu’on lui rapportait que Louis XIV s’ennuyait de la longueur d’un entracte, il dit : »Le roi est bien le maître, il peut s’ennuyer autant qu’il lui plaira. » Brutal avec ses subordonnés, il lui arriva plus d’une fois de casser son violon sur le dos d’un musicien qui avait fait une fausse note. Mais il payait ensuite l’instrument et invitait à dîner sa victime.

Comme Louis XIV, il savait choisir ses collaborateurs. Compositeur, directeur, régisseur, chorégraphe, il enseigna aussi le chant et dessina des machines ; il choisit les meilleurs musiciens, renforça les violons et les hautbois avec des basses, des tambours et des timbales. Il avait ordonné aux musiciens d’accorder leurs instruments avant l’arrivée des auditeurs. Pour former les chanteurs, il allait écouter la Champmeslé à la Comédie Française, retenait ses intonations et sa diction. Imprésario de génie, il découvrit des artistes : il enleva Mademoiselle Rochois aux cuisines du « Plat d’Etain » pour en faire son « Armide ». Et il engagea le charretier Tifène après l’avoir entendu jurer mélodieusement contre ses chevaux qui refusaient d’avancer.

Il s’était attaché l’auteur dramatique Quinault pour 4. 000 livres par an. En échange de cette somme modique, Lully obligeait Quinault à recommencer de nombreuses fois les poèmes de ses opéras. Avant d’être représentés, les ouvrages devaient en effet passer par plusieurs jurys. Le compositeur présentait au  roi quelques sujets. Le roi en choisissait un. Quinault faisait un canevas sur lequel Lully composait. Quand la pièce était finie, elle était soumise à l’Académie Française, où siégeaient leurs ennemis : Boileau et Perrault. Ainsi en avait décidé Colbert. Toutes ces censures n’empêchaient pas que les œuvres fissent parfois un four devant le Roi. « Armide » échoua à la première représentation. Le lendemain, Lully voulu l’entendre pour lui seul. Le roi, ayant appris cette fantaisie, ordonna une nouvelle exécution et toute la Cour cria au génie.

En quinze ans, le petit Florentin composa dix-neuf partitions. « Je ne crois point qu’il y ait d’autre musique du ciel » écrivait Mme de Sévigné. On devait lui reprocher pourtant des mélodies vides et plates, la pauvreté et l’incorrection de son harmonie. C’est qu’il n’écrivait la plupart du temps que le chant et la basse, laissant à ses secrétaires le soin de remplir les parties intermédiaires. Si ces partitions nous semblent parfois mornes et sans vie, la faute en est certainement à l’exécution théâtrale qui a évolué. Du temps de Lully, le récitatif était beaucoup plus vif que du temps de Rameau. Il semble incroyable que le Grand Siècle, si fécond et si difficile sur le chapitre du talent, se soit laissé abuser à ce sujet.

Un accident  stupide devait mettre fin à cette vie comblée. Lully avait cinquante –quatre ans lorsque, conduisant son orchestre dans le Te Deum composé pour fêter la convalescence du roi, il se donna, dans son énervement, un coup de canne sur le pied. La blessure s’envenima. Sa faible constitution et son penchant pour l’ivrognerie aggravèrent son état. Le chevalier de Lorraine était venu lui rendre visite. La femme de Lully, Madeleine Lambert, fille du célèbre chanteur s’écria : « Oh, vraiment, vous êtes fort de ses amis. C’est vous qui l’avez enivré le dernier et qui êtes cause de sa mort. » Lully la fit taire : »Si j’en réchappe, c’est lui qui m’enivrera le premier. » Mais il n’en réchappa  pas. Le prêtre appelé à son chevet lui refusait l’absolution s’il ne brûlait  pas son dernier opéra, « Acis et Galathée ».Le moribond s’exécuta devant le jeune duc de Vendôme qui se désolait, mais il le rassura : « Paix, Monseigneur, je sais ce que je fais, j’en ai une copie. »

A sa femme et à ses six enfants, il laissait une fortune de 630.000 livres qu’il avait amassées autant par ses indélicatesses que par son avarice. On se rappela alors que son surnom à la cour était « Lully le Ladre ».

 

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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