Grégoire VII contre Henri IV d’Allemagne

Grégoire VII contre Henri IV d’Allemagne

la reine Mathiilde

Devenu pape sous le nom de Grégoire VII, le moine Hildebrand entreprend de réformer la chrétienté et d’y supprimer tous les abus. C’est ainsi qu’il se trouve confronté au tout jeune empereur d’Allemagne Henri IV. 

Grégoire VII humilie Henri IV d’Allemagne

Nous sommes au XIe siècle, à une époque où l’église entreprend l’une de ses nombreuses réformes en profondeur, réforme qui va opposer la papauté à l’Empire, sous le nom de « querelle des Investitures ».  Comme tout ce qui rapporte de l’argent, l’Eglise est la proie des appétits humains. La situation des curés étant source de profits enviables, non seulement les curés se marient mais ils font hériter leurs fils de leur cure.

Il existe un abus plus grave car situé au sommet ; les souverains, et à leur tête l’empereur, vendent les hautes charges ecclésiastiques, en particulier les évêchés dont les souverains n’accordent « l’investiture » que contre des sacs d’écus… Il n’y a guère que le clergé régulier, monastères et couvents qui échappe dans une faible mesure (car on vend les abbayes mais tout de même pas les moines ni les moniales) à la corruption universelle. Précisément dans l’un des monastères parmi les plus prospères et les plus réputés, Cluny, se trouve un moine nommé Hildebrand, né en 1013. En dépit de son nom à consonance germanique, il a vu le jour en Toscane, à Sonna, et, comme le Christ, dans la maison d’un honnête artisan charpentier.

Très tôt, Hildebrand a résolu de se faire prêtre, laissant à ses frères l’entreprise paternelle. Dans le monastère où son père l’a placé pour qu’il effectue ses études de théologie, sa vive intelligence et l’énergie de son caractère le font remarquer par le prieur qui envoie Hildebrand à Cluny, estimant que cet être d’élite doit être formé par des intelligences supérieures.

A Cluny, ses études terminées, le père abbé décide que la carrière d’Hildebrand commencera dans la diplomatie et il le charge d’une mission à Rome. Là, Hildebrand se lie à d’autres esprits élevés, en particulier le moine Gratien, qui devient Grégoire VI, en 1044, Hildebrand a 31 ans. Plusieurs pontifes se succèdent rapidement : Clément II, Damase II, puis Léon IX. Ce pontife remarque Hildebrand et le nomme cardinal ; le moine a alors 40 ans. Après le grand Léon IX passent encore : Victor II, Etienne IX, Benoît X, Nicolas II, Alexandre II, Honoré II, antipape, qui doit céder la place à un prêtre au-dessus de tout soupçon. Ce dernier est âgé alors de 60 ans ; il prend le nom de Grégoire VII et sera canonisé.

Depuis son noviciat à Cluny, Hildebrand enrage de voir l’Eglise amoindrie, humiliée du haut en bas de sa hiérarchie : les prêtres mariés, les cures passant de père en fils, les charges ecclésiastiques vendue au plus offrant. Il décide que, sous son pontificat, seront « nettoyées les écuries d’Augias » et, dès son élection, il se met courageusement au travail.

Dans la principauté allemande de Souabe, est né, en 1050, un jeune prince appelé Henri, comme son père, alors empereur d’Allemagne sous le nom d’Henri III. Sa mère, française est Agnès d’Aquitaine, fille d’un grand feudataire du roi de France. En 1056, Henri III meurt, laissant la couronne à son fils qui, en dépit de son jeune âge, est élu empereur, car la couronne est élective. Sa mère se trouve normalement régente, mais les oncles de l’enfant-empereur, les ducs de Saxe et de Bavière, qui voudraient bien coiffer la couronne, s’emparent de la régence et renvoient Agnès dans son pays. Les ducs mettent l’empire au pillage et naturellement vendent les dignités ecclésiastiques.

Quand il atteint 18 ans, Henri secoue la tutelle de ses oncles. Il entre carrément en guerre contre eux pour être enfin le maître chez lui ; il a 25 ans, en 1075, quand une dernière victoire lui permet d’écarter définitivement la tutelle abusive de ses deux oncles.

Deux ans plus tôt, à Rome, le conclave a porté Grégoire VII au pontificat suprême. Deux rudes jouteurs vont s’affronter que séparent des tempéraments et des formations opposés : l’un est un prêtre très conscient de ses devoirs, l’autre, un prince qui a reçu la couronne par élection mais a dû ensuite la conquérir de haute lutte. Grégoire a décidé de frapper fort et, à la tête directement. Tout d’abord, le pontife commence à faire le ménage » chez lui. Il réunit en 1074, à Rome même un concile visant à supprimer « la simonie » (achats des charges ecclésiastiques) et à imposer la chasteté aux clercs. Il fait décréter que « ceux qui obtienne les églises à prix d’argent perdent ces églises ». Il interdit aux prêtres mariés de célébrer les offices et aux fidèles d’y assister. Pour obtenir des résultats dans toute la chrétienté, Grégoire VII nomme des légats qui tiennent des « conciles locaux », où ils déposent les évêques simoniaques, les prélats chasseurs et batailleurs et mettent, à leur place, de vrais pasteurs d’âme. Mais les princes et le haut clergé, intéressés à ce que les abus s’éternisent, deviennent des « alliés objectifs » pour que les décisions du concile restent lettres mortes.

Au concile de Rome, il décrète aussi qu’aucun prélat ne peut recevoir d’un laïc un évêché ou une abbaye sous peine de déchéance. Par « laïc », il convient d’entendre princes, rois, empereurs. Si l’un d’eux passe outre, il sera frappé d’excommunication et son territoire d’« interdit », c’est-à-dire qu’aucun sacrement (baptême, confession, communion, mariage, extrême-onction, ordination) ne pourra y être valablement conféré. Cette mesure doit fatalement opposer le pape et Henri de Hohenstaufen, dont le trésor est à sec en raison des luttes menées contre ses oncles. Il a trop besoin d’argent pour ne pas continuer à vendre les évêchés de son Empire. Il le fait donc sans vergogne. Afin de défier le pape, l’empereur, lui aussi, convoque un concile, l’assemblée de Worms, où « ses évêques » déposent Grégoire VII. Deux des prélats simoniaques se chargent d’aller porter le décret de déposition à Rome même, où ils ne se privent pas d’insulter le pontife. Celui-ci réplique en excommuniant Henri IV et en déliant ses sujets de leur serment de fidélité envers lui. Or, dans la société féodale, tout repose sur ce serment.

Cette mesure provoque en Allemagne une émotion à laquelle l’empereur ne s’attend pas : il se voit abandonné de tous. Cependant, le pape, à la tête d’une armée s’avance, dit-on sur l’Allemagne. De plus, une étrange rumeur court dans le royaume : Henri IV de Hohenstaufen préfère, dit-on, les garçons aux filles. Calomnie ou médisance, ses oncles se servent de cette circonstance pour tenter de démolir leur neveu dans l’esprit de ses sujets. Peine perdue. Mais la campagne de dénigrement, à laquelle s’ajoute maintenant l’excommunication, porte tardivement ses fruits et fragilise le trône du jeune empereur. Henri IV se sent mal assuré sur un trône vacillant. Peut-il compter sur l’armée, gagnée par des désertions, alors que le pape approche, appuyé, lui, sur les troupes solides de la « grande comtesse » Mathilde, souveraine de la Toscane, qui a pris fait et cause pour le pape ? Le jeune empereur de 27 ans décide qu’il est préférable de traiter. Il dépêche un émissaire. Quelles sont les conditions du pape ? L’envoyé impérial trouve le pontife et sa nombreuse et puissante escorte à Canossa, place forte appartenant à la « grande comtesse » et dressée sur un roc de l’Apennin.

Les pieds nus, la corde au cou

Nous sommes en janvier 1077. La neige entoure la forteresse et à travers la campagne toute blanche, des tâches brunes, celles des loups affamés et, dans le ciel de coton, des corbeaux croassant dans l’espoir de prochaines agapes. « La folie des hommes va-t-elles leur fournir pâture ? » se demande le jeune chevalier envoyé en mission en gravissant la côte de Canossa. « Qu’il vienne en pénitent, répond Grégoire VII, à l’émissaire de l’empereur. Je lui dirai ce que je veux qu’il fasse pour lui accorder mon pardon ». Aux derniers jours de janvier, l’empereur apparaît sous les murs du château, en costume de pénitent, soit en chemise blanche, la corde au cou, les pieds nus. Pendant trois jours, Grégoire le fait attendre puis fait abaisser le pont-levis. C’est le 28 janvier 1077. Prosterné aux pieds du pape, le représentant du pouvoir temporel s’humilie, promettant de rendre la liberté à l’Eglise d’Allemagne et sollicitant sa réconciliation avec « son bon et saint père ». Le cœur du pontife est-il sincèrement ému ? Le vieillard ouvre grand les bras au jeune pêcheur repentant. Henri IV retrouve sa couronne. Mais pas la paix. Les princes allemands, prenant le pape au mot, ont élu un autre empereur, Rodolphe de Souabe, contre lequel Henri doit se battre à mort pendant plusieurs années. Mais dans la turbulente Europe féodale, d’autres princes s’opposent à la réforme de Grégoire VII, qui, demeurant inflexible, meurt le 25 mai 1085, à 72 ans. Il n’a pas démordu de ses positions, mais doit se croire vaincu en expirant, à cause des épouvantables désordres soulevés par sa réforme, désordre au milieu desquels Henri IV, ayant récupéré son Empire, prend à nouveau parti contre la papauté. Pourtant ce grand pape (canonisé en 1606) a donné l’impulsion, et l’Eglise finira par se débarrasser de la corruption qui la gangrenait. Toutefois, l’espoir de Grégoire VII d’en terminer rapidement avait été déçu : la querelle des guelfes, partisans du pape, et des gibelins, partisan de l’empereur, va diviser l’Allemagne et l’Italie (la brouille entre les parents de Roméo et ceux de Juliette en est un des épisodes) jusqu’au XVe siècle et ne va prendre vraiment fin qu’en raison de l’irruption dans le nouveau paysage européen d’un ennemi commun, le protestantisme.

Source : Dominique Nidas in Historia septembre 1996

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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