Groenland terre rêvée des Vikings

Erik le Rouge, un forban banni d’Islande, aborde vers l’an mil des fjords poissonneux et des forêts giboyeuses. Il va bâtir le Groenland pour cinq siècles.

Le destin des Vikings au Groenland est un iceberg d’hypothèses dérivant dans un brouillard de suppositions. Deux récits épiques, le « Dit des Groenlandais » et la « Saga d’Erik le Rouge », écrits en Islande deux siècles après les hauts faits qu’ils relatent, sont les seules sources d’information sur l’une des grandes énigmes de l’Histoire. Au IXe siècle, après s’être implantés aux Orcades, aux Hébrides, aux Shetland et en Ecosse, les Vikings découvrent les îles Féroé. En 870, ils colonisent l’Islande. Trente ans plus tard, ils atteignent accidentellement la façade orientale inhospitalière du Groenland. En 930, la République islandaise, surpeuplée, compte trente mille habitants, en majorité des éleveurs de moutons : la quête de nouveaux horizons s’impose. Les Vikings islandais et christianisés, qui utilisent le compas, se guident aussi au soleil. Ils connaissent l’étoile du Nord, les latitudes, les coutants, les migrations d’oiseaux et celles des bancs de poissons. Ils sont aussi familiers de l’inconnu : leurs traditions orales décrivent les géographies lointaines. Or, depuis des siècles, moines irlandais, marins et poètes voyageurs d’Islande récoltent des informations sur l’Arctique. Ils savent qu’à l’ouest se dressent des terres énormes, dont l’Europe méridionale continuera d’ignorer l’existence pendant cinq siècles.

En 982, Erik le Rouge, un riche colon norvégien banni d’Islande à la suite de meurtres, s’embarque avec une trentaine d’hommes à la recherche d’une terre mystérieuse, peut-être une avancée de la Scandinavie ou de la Russie. Faisant route ver l’ouest, le long du 66e parallèle, le navigateur se heurte à la côte est, distante d’environ 320 kilomètres de son point de départ. La banquise la rend inatteignable. Obliquant vers le sud, il longe des rivages inhospitaliers, porté par de puissants courants qui le mènent au futur cap Farewell. Son drakkar, long de 23 mètres et portant 130 mètres carrés de voilure, se faufile entre des promontoires énormes, gardiens de fjords profonds.

A cette époque, le climat du sud du Groenland est comparable à celui de la Scandinavie. En outre, la région bénéficie de plus d’heures de lumière que l’Islande. Sous un soleil digne du royaume de Thor, le dieu de la mythologie scandinave, l’équipage aperçoit des cascades, des pâturages et même des forêts de saules, bouleaux et sorbiers sauvages. Le gibier et les poissons abondent, il y a des myriades d’oiseaux et profusion de pierres pour ériger des murs. Chaque fjord est exploré, chaque lieu propice nommé et mémorisé. Après deux hivernages, Erik le Rouge revient en Islande. Il décrit une forme de paradis, qu’il a baptisé Groenland, la « terre verte », parce que « les gens auraient envie de s’y rendre au plus tôt si le nom était attrayant ».

En 985 ou 986, « quatorze ou quinze ans avant que le christianisme n’atteigne l’Islande », selon la saga, une armada de vingt-cinq drakkars s’éloigne du pays natal avec des familles, des vaches, des moutons, des porcs, des chevaux et des chèvres, le fer et le bois de charpente, des graines et des rêves. Seuls quatorze navires aborderont. Deux colonies sont créées. Elles seront vite opérationnelles.

Organisées en républiques, les colonies communiquent pas bateau

A son apogée, la colonie dite « de l’Est » (située en fait, tout au sud de la côte ouest) comptera cinq mille colons ; celle « de l’Ouest », localisée 400 kilomètres plus au nord, ne dépassera pas mille cinq cents âmes. Soixante-dix mille Vikings vivront au Groenland pendant cinq siècles. On a retrouvé quatre cent quarante-quatre fermes dans la colonie de l’Est, et quatre-vingts dans la seconde, aux alentours de Nuuk, l’actuelle capitale. Organisées en petites républiques, les deux colonies communiquent en permanence par bateau. La plus septentrionale est plus facilement accessible que l’autre, où les glaces printanières ont toujours mis en péril les navigateurs. Elle jouit aussi d’une  positon stratégique qui en fera la base de départ pour les expéditions vers l’Amérique et, plus tard, le Grand Nord.

 Erik le Rouge et ses compagnons forment une aristocratie patriarcale. Une poignée d’homme de pouvoir se partage un territoire englobant les communes de Narsaq, Qaqortoq et Namortalok. Chaque chef s’approprie un fjord qui porte son nom. Au bout de l’Eriksfjord (l’actuel Tunulliafiq, à Narsaq), Erik le Rouge crée son « bygd », son fief de Brattahlid, aujourd’hui Qassiarsuk.

Ces marins guerriers sont venus en fermiers. Les riches échangent des services et du bétail contre des poissons et de la viande fraîche de caribou. Les pauvres, qui élèvent quelques moutons, des chèvres, une ou deux vaches, dépendent entièrement de la pêche au filet et de la chasse au phoque. Quand le froid aura décimé le cheptel, les phoques, chassés au harpon, fourniront l’essentiel de la survie. La vie est dure et frugale dans cette société, à la fois païenne et chrétienne, qui punit de mort le crime de séduction. Les Vikings ont apporté leurs traditions culinaires. Les bovins produisent beurre et fromages, mais il leur faut beaucoup de fourrage, et les terres ne sont pas arables. La viande est bouillie dans de larges pots en terre, plus tard en bronze. On fait du pain de mousse et on mange des algues et des moules. On cueille l’angélique, l’alyme, le genièvre et les baies. Le lin est cultivé. Les femmes cousent et filent la laine épaisse des moutons. Les hommes s’occupent des bateaux, réparent leur attirail de chasseur, fabriquent des objets agricoles. Le ferronnier forge armes et ustensiles de cuisine, base du troc avec les indigènes.

Le drapeau danois flotte dans les ports groenlandais dès 1721. Objectif : prendre le contrôle du commerce de la pêche et accentuer la colonisation

Une bulle papale de 1053, mentionne  le Groenland pour la première fois. Cette terre, qui ne sera pas reconnue comme une île avant le XIXe siècle, est incluse dans l’évêché de Hambourg. En 1408,les registres d’uneéglise islandaise mentionnant un mariage à l’évâché de Gardar (Igaliku) seront la dernière trace écrite de la présence viking au Groenland. Au début du XIIIe siècle, la colonie del’Est comtera deux monastères et dix-sept chapelles. Comme en Islande, l’église est une forme d’entreprise privée. Les impôts sont distribués entreles pauvres, le propriétaire terrien et le clergé. Les chapelles de Brattahlid et d’Herjolfes appartiennent à de grosses fermes. La cathédrale de Gardar, où se tient l’ « alping », l’assemblée générale au pouvoirjudiciaire etlégislatif, et lariche églisedeHvalsey, bâtie au XIVe siècle, resteront propriétés séculières jusqu’à la fin de la colonie.

Si les fermiers ne connaissent pas la monnaie, ils sont assez prospères pour supporter le coût d’un évêque, et même pour financer… les lointaines croisade vers Jérusalem. Ils expédieront à Bergen, en Norvège, ivoire et fourrures, article des plus précieux. Durantlesdeux premiers siècles de la conquête, le Groenland est resté régulièrement relié à l’Islande, la mère patrie. La route maritime est connue. A partir de 1261, les liens directs avec Reykjavik s’affilochent. En effet, un nouvel évêque a persuadé les colons de jurer allégeance à lacouronne norvégienne. Le commerce sera d’abord prospère avec la Norvège, puis les relations se distendront irrévicablement.

En foulant le sol de leur nouvelle patrie, les Vikings avaient trouvé des habitations en ruine, des embarcations abandonnées et pas âme qui vive. Un siècle avant leur arrivée, les Esquimaux, affectés par le manque de phoques et de caribous, avaient déserté le sud du Groenland. Mais ils préparaient leur retour. Tout porte à croire que les relations entre indigènes et colons ont été le plus souvent pacifiques et de bon intérêt. On troquait le fer et le bois, les couteaux et les ustensiles de cuisine contre les défenses, les peaux, les fourrures. Des troubles ont-ils éclaté sur les riches territoires de chasse du Nordsera, les baies de Disko et de Melville, réservoirs du morse, du narval et de l’ours ? Vers 1350, quand Ivar Bardaarson, nouvel évêque du Groenland, part visiter la colonie de l’Ouest, il découvre un spectacle saisissant : des bâtiments précipitamment abandonnés, le bétail livré à lui-même. Selon des annales islandaises du XVIe siècle, les Esquimaux l’auraient attaquée et détruite en 1379. Les archéologues situent sa fin entre 1360 et 1400. Avec sa chute, les Vikings ont perdu leur base de départ pour l’Amérique. L’île de Baffin n’est qu’à 360 kilomètres à l’ouest. Rien n’indique une issue violente ou une épidémie.

Personne ne sait pourquoi les colons ont un jour disparu.

Pourquoi ses habitant sont-ils partis brusquement ? Où sont-ils allés ? L’énigme reste entière. Elle est le prélude à un plus grand mystère. Car, de toute part, les périls menacent. Non seulement les Esquimaux se sont établis partout, mais, plus grave, le climat se refroidit. La détérioration a commencé vers 1250. Le froid est revenu un siècle plus tard, ruinant les pâturages, décimant les troupeaux, modifiant les migrations des phoques et des poissons. C’est l’agonie des colons.

En 1492 , le pape Alexandre VI fait état dans une bulle de l’abandon du christianisme au Groenland. Le souverain pontif estime qu’aucun vaisseau n’a abordé l’île depuis quatre-vints ans. Les historiens s’appuieront longtemps sur cette estimation pontificale. La datation est impossible, mais les faits sont avérés : condamnée par son isolement, ruinée par l’indiffétence norvégienne, dépassée par les progrès de la navigation qui ont ouvert denouvelles routes, la colonie s’est effacée du monde.

Sources : GEO 1990 ( ?)

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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