Histoire de l’Armée du Salut

 (Condensé du livre de Richard Collier 1985 chez Plon Paris)

L’Armée du Salut : il y a cent ans, le pasteur William Booth pénétrait pour la première fois dans les bas quartiers de Londres avec ses cuivres et ses tambourins. Bravant la fureur des tenanciers de tavernes et de maisons closes, il faisait renaître l’espoir au cœur des déchus et des miséreux, au grand scandale de l’Angleterre victorienne. L’Armée du Salut venait de naître.

Quelques années plus tard, un jour de février 1881, la fille ainée du général qui commandait cette armée, Katie Booth, âgée de vingt-trois ans, débarquait en France avec deux amies. Leur ample jupe pincée à la taille et leur curieux chapeau de paille amusèrent les gavroches et firent sourciller les protestants de l’Oratoire, si bien que le préfet de police conseilla à Katie de rentrer chez sa mère. Mais rien ne pouvait décourager l’énergique jeune fille. Elle établit quai de Valmy le siège de l’Armée du Salut en France et, surnommée « la maréchale » par les Parisiens, accomplit jusqu’à épuisement de ses forces un immense travail.

L’idéal de William Booth, de sa famille et de leurs adeptes était si contagieux qu’aujourd’hui l’Armée du Salut compte 25 000 officiers à plein temps dans le monde, mène son combat pacifique dans 71 pays et répand ses messages d’espoir en 147 langues. Dans Général après Dieu, Richard Collier retrace les débuts de cette grande croisade avec un don de narrateur et un sens de l’anecdote qui ont fait de ses premiers livres, La Nuit où Londres brûla et Miracle à Dunkerque, de grands succès de librairie.

 

 

Général  Après Dieu

 

Un  homme à la haute stature, en redingote et chapeau à larges bords, la barbe au vent, remontait Mile End Road, une rue des quartiers est de Londres. Parvenu devant la façade en brique de la taverne « Au Mendiant aveugle », il s’arrêta et prit en main le livre qu’il portait sous le bras.

-Il y a un Ciel pour tous les habitants des quartiers de l’est, déclara-t-il, pour tous ceux qui prendront le temps de réfléchir et de reconnaître dans le Christ leur Sauveur.

Des huées et une bordée de  jurons s’élevèrent de la taverne, mais, dans la foule dépenaillée et crasseuse qui se pressait autour de lui, certains, malgré eux, l’écoutaient. Le révérend William Booth parlait avec un étrange accent des Midlands mais sa voix avait quelque chose de convaincant et dans ses yeux gris brillait une flamme qui forçait l’attention.

Mais bientôt, parti de la foule, un œuf passa en sifflant, toucha son but et le charme subtil fut rompu. Du jaune d’œuf dégoulina sur la joue de Booth. Il se recueillit, puis s’enfonça à grand spas dans l’ignoble quartier.

Cet homme de trente-six ans, évangéliste itinérant, était arrivé à Londres récemment. Cela se passait en juillet 1865, sous le règne de la reine Victoria. L’Angleterre était alors le pays le plus riche et le plus puissant du monde, et pourtant des bas quartiers innommables s’étaient multipliés dans sa capitale. Les quartiers de l’est, surtout, étaient un labyrinthe sordide om 500 000 personnes s’entassaient à raison de 720 à l’hectare, « un énorme tas de fumier » sur lequel les riches faisaient  « pousser leurs champignons » selon l’amère définition d’un de ses misérables habitants.

Le dos vouté, ses longs bras ballants, Booth déambulait à travers la populace sale et hurlante. Les tavernes se succédaient, devant chacune il voyait des hommes silencieux, farouches, s’empoigner et se battre ; des marchandes d’allumettes et d’oranges lui barraient le chemin ; des marchandes de fleurs irlandaises, aux pieds nus marbrés de boue, geignant pour lui soutirer de l’argent, et des enfants aux visages de loups cherchaient leur pitance dans les caniveaux.

Il voyait des bambins de cinq ans ivres morts sur le seuil des buvettes. Une boutique sur cinq était un débit de boissons, au comptoir presque toujours doté de marches afin que les plus petits marmots pussent l’atteindre. Tous ces débits offraient le verre de gin à un sou. La ville empestait le tannage, la fumée des cheminées, l’eau croupie, les infiltrations de gaz et la crotte ; la Tamise elle-même était surnommée « La Grande Infection ». Plus de 350 égouts se déversaient dans  ses eaux gris-jaune et, sur une distance de 3 kilomètres, entre Westminster et London Bridge, un banc d’immondices, haut de près de 2 mètres, s’avançait jusqu’à 3 mètres dans le fleuve. La maladie et la mort régnaient partout. Trois épidémies de choléra s’étaient déclarées depuis 1832.

La condition des indigents avait toujours tourmenté Booth. Marchant à grands pas dans cet enfer humain, il eut la certitude que s’il lui avait été donné de voir de ses yeux cette jungle atroce, ce n’était pas par hasard, mais pour une raison précise. Sa femme, Catherine devait raconter plus tard qu’il était minuit quand la clef grinça dans la serrure du logement qu’ils occupaient dans l’Ouest de Londres. Booth pénétra dans la salon, le regard flamboyant, l’âme encore brûlante des horreurs de Mile End Road, et il lança :

-Ma chérie, j’ai trouvé mon destin !

« William l’opiniâtre »

A ces mots, Catherine aurait bien pu éprouver une glaciale appréhension. Six enfants dormaient au premier étage et elle en attendait un septième. Ils joignaient à grand-peine les deux bouts, et, si son mari avait maintenant l’intention de passer sa vie chez les indigents des quartiers est de Londres, l’avenir menaçait de devenir vraiment précaire. Mais Catherine était aussi zélée que William et elle partageait ardemment son idéal.

-Nous avons toujours mis notre confiance dans le Seigneur, lui dit-elle. Faisons-le cette fois encore.

Ces deux jeunes êtres avaient depuis longtemps pris modèle sur John Wesley, le fondateur du méthodisme, un frêle petit pasteur qui avait, un siècle auparavant, prêché dans les rues la bonne parole aux pauvres et aux déchus, à ceux qui n’avaient jamais mis les pieds dans une église.

-N’allez pas seulement, disait-il à ses disciple, à ceux qui ont besoin de vous, mais à ceux qui en ont le plus grand besoin.

Ce conseil avait séduit Booth.

En apprentissage chez un prêteur sur gages de Nottingham, le jeune garçon avait pu observer de bonne heure la dégradation et la misère. A l’âge de quinze ans,  il s’était fait méthodiste et avait commencé à évangéliser les vauriens et la racaille Deux ans plus tard, il rassemblait un groupe de pouilleux des « bas-fonds », le quartier le plus immonde de Nottingham, et scandalisait les fidèles de la chapelle wesleyenne de Broad Street en amenant ces gueux à l’office du matin.

Si, d’aventure, ils venaient à la chapelle, les miséreux étaient censés entrer par une porte latérale et s’asseoir sur des bancs durs, derrière une séparation qui les dissimulait. Mais, insoucieux des regards glacés des directeurs de fabriques, des commerçants et de leurs épouses en grande toilette « William l’opiniâtre », ainsi qu’on l’appelait, poussait ses protégés vers les meilleures places.

A vingt ans, Booth se rendit à Londres et s’installa dans le quartier sud pour exercer sa profession de prêteur sur gages. Mais il passa la plus grande partie de son temps à prêcher, vivant de maigres économies et vendant ses meubles pour joindre les deux bouts. C’est là qu’il rencontra Catherine Mumford et s’éprit d’elle. Cette petite brunette était la fille d’un carrossier du lieu, prédicateur méthodiste à ses heures. Emotif et d’humeur changeante, tantôt exalté, tantôt effondré, Booth trouva dans cette aimable fille pondérée une parfaite compagne.

Encouragée par elle, il s’inscrivit, pour y étudier la théologie, à une école dépendant de l’église méthodiste et connue sous le nom de Nouvelle Association. Le jour de son inscription, il prêcha dans une chapelle du voisinage et convertit quinze personnes. Ses sermons étaient empreints d’une ferveur fulminante. Un jour, comparant les pêcheur de ce monde à des naufragés que le Christ seul peut sauver, il s’élança d’un bond sur le siège de sa chaire et se mit à agiter violemment son mouchoir comme un signal de détresse.

Bientôt à la Nouvelle Association, où pourtant l’ardeur ne manquait pas, on trouva qu’il allait trop vite et trop loin. Ce prédicateur itinérant avait converti en quelque mois 1 700 personnes, mais ses méthodes procédaient plutôt de la vigueur américaine que de la dignité victorienne. La Nouvelle Association coupa court à ses voyages et l’affecta à un poste fixe.

En 1858 – il n’avait pas encore trente ans – il fut consacré pasteur. Mais, contrairement à ses espérances, on lui confia de nouveau un poste sédentaire. Finalement, en 1861, le cœur et l’esprit irrésistiblement attirés vers les foules incroyantes des grandes villes anglaises, Booth se démit de ses fonctions ecclésiastiques et se lança dans l’expérience qui allait le conduire dans les taudis de Mile End Road.

La bataille commence

Il fallait l’extraordinaire feu sacré qui l’animait pour survivre à ces premières années passées dans les quartiers de Londres. Plus tard, évoquant cette période, Catherine racontait que William rentrait chaque soir en titubant de de fatigue. Souvent ses vêtements étaient déchirés, sa tête enveloppée de pansements sanguinolents. Il avait reçu une pierre ou bien on l’avait jeté à terre et il s’était blessé à la tête.

L’accès des chapelles ordinaires lui étant interdit, il louait une salle de bal et y apportait des chaises, à 4 heures du matin, le dimanche, quand les violoneux avaient fini de racler leurs instruments. Les réunions du soir avaient lieu, en semaine, dans un vieil entrepôt à l’intérieur duquel, par les hautes fenêtres, les gamins lançaient des pierres, de la boue et des pétards. Pendant un certain temps, il prêcha même dans un grenier à foin si exigu que son haut-de-forme touchait presque le plafond.

Pour l’aider dans son œuvre qu’il avait baptisée la « Mission chrétienne », Booth avait enrôlé ses enfants. William Bramwell, son fils aîné, assuma au début la plus grosse partie de la tâche. A l’école, ses camarades se moquaient de ce grand garçon pâle qu’un début de surdité isolait du monde et amenait à se replier sur lui-même. On l’appelait « Saint William », et des brutes s’étaient un jour acharnées à lui cogner la tête contre un arbre « pour en faire sortir la religion ». Mais, tout jeune, Bramwell semblait déjà pressentir sa vocation er, encore adolescent, il se dépensait du matin au soir pour « la cause ».

Lentement, la mission de Booth commençait à se développer. Il créa des avant-postes dans d’autres quartiers et, par la suite, attira un petit groupe de convertis à qui il confia diverses fonctions. Ces douze années-là furent néanmoins pour lui arides et stériles. Les résultats étaient décourageants. La Mission chrétienne manquant d’un élément de séduction qui attirât les regards. Elle n’était qu’une société de plus parmi les 500 autres qui s’occupaient des indigents.

Or, un matin de mai 1878, Bramwell et Georges Railton, un infatigable auxiliaire de la mission, furent convoqués de bonne heure dans la chambre à coucher de Booth. Ce dernier, qui relevait d’une grippe, arpentait la pièce, vêtu d’une longue robe de chambre jaune, tout en leur donnant ses instructions pour la journée. En l’écoutant, Railton parcourut rapidement les épreuves du rapport annuel sur l’œuvre qui allait être envoyé à l’impression. La déclaration préliminaire était brève et hardie. Railton la lut à voix haute : « La Mission chrétienne est une armée de volontaires recrutés parmi les multitudes qui vivent sans Dieu et sans espoir en ce monde. »

A cette époque, un groupe de citoyens connus sous le nom de « Volontaires » avait formé une armée à temps partiel. Ils s’étaient attiré pas mal de railleries dans les journaux, et Bramwell, alors âgé de vingt-deux ans, fut choqué par cette association d’idées.

-Volontaires ! s’écria-t-il, je ne suis pas un volontaire. Je suis un soldat de carrière ou rien du tout !

Booth s’arrêta net et fixa un long moment son fils d’un regarde dénué d’expression ; puis il saisit brusquement une plume et la tint un moment en suspens au-dessus des mots »Armée de volontaires ». Enfin, il barra résolument « de volontaires » et écrivit à la place « …du Salut ». C’est ainsi que, fortuitement, naquit l’Armée du Salut. Elle comptait alors exactement 88 membres.

Gagner le diable de vitesse

Ce nouveau nom convenait parfaitement aux disciples de Booth. Au cours des dernières années, ils étaient devenus de plus en plus militants. L’esprit militaire se donne désormais libre cours. Le journal de l’Armée devint le War Cry (Cri de Guerre). Pour le « soldat » de l’Armée du Salut, prier n’était plus simplement s’agenouiller, mais se conformer à un exercice militairement réglé. « Feu de salve », tel était l’ordre qi déclenchait un « Alléluia ! » énergique. Le Ciel étant le but suprême, les salutistes ne mouraient pas, ils étaient « promus  à la gloire ». Certains convertis se déclaraient « lieutenants » ou les « capitaines » de Booth, et l’un de ses ardents disciples le proclama général.

Cependant, l’organisation était toujours dirigée par un comité composé de 34 membres, système incommode et très peu militaire, qui s’opposait à une forte direction.

-S’il y avait eu des comités à l’époque de Moïse, fulminait Booth, les enfants d’Israël n’auraient jamais traversé la Mer Rouge !

Ce « militarisme » grandissant triompha en 1878. A la conférence annuelle, que l’on nommait maintenant le « Congrès de guerre », la mission abolit le système du comité et investit Booth des pouvoirs absolus, faisant de lui un général de fait aussi bien que de nom.

Les méthodes de l’Armée du Salut ne tardèrent pas à susciter des commentaires dans toute l’Angleterre. Booth était le seul prédicateur à distribuer des programmes disant : »Si vous avez bu, venez quand même ! » De fait, beaucoup de ses premiers convertis étaient d’anciens ivrognes, et le travail qu’ils accomplissaient auprès d’eux laissait présager les méthodes pratiques et efficaces que les Alcooliques Anonymes devaient mette au point plus tard.

La ferveur de ses sermons et les images frappantes par lesquelles il faisait entendre son message semblaient galvaniser les gens.

-Regardez, disait-t-il, cet homme qui descend le fleuve. Il est en canot, les chutes du Niagara sont devant lui. Il est emporté par le courant…, les rapides se sont emparés de son embarcation…, il va, il va…Mon Dieu ! il a basculé…, et il n’a pas donné un seul coup d’aviron !  C’est ainsi que les gens se damnent. Ils vont de l’avant, ils n’ont pas le temps, ils ne pensent pas, ils négligent leur salut…, ils sont perdus !

Quand l’inspiration lui manquait, il trouvait d’autres moyens pour gagner la foule. Un jour, désespérant d’un auditoire apathique, il fit appel à un vieux camelot, un romanichel  récemment converti. Quand cet homme commença en balbutiant son témoignage candide, un silence inhabituel tomba sur l’assemblée et Booth comprit immédiatement la leçon.

-Il va falloir que je brûle tous les sermons que j’ai écrits, dit-il à Bramwell et que je parle comme ce romanichel.

Son but, à l’origine, était d’amener les convertis dans les églises. Mais il s’aperçut que nombre d’entre eux ne voulaient pas y aller. Aux yeux des indigents, les vieux sanctuaires de pierre comme la cathédrale St. Paul ou l’abbaye de Westminster étaient des lieux réservés aux riches. Plus d’un bedeau  jetait un regard réprobateur aux fidèles qui n’étaient pas en habits du dimanche. ; or, dans les réunions de Booth, pas un homme sur trente ne possédait un faux col. Il résolut donc de ne plus s’évertuer à envoyer des convertis, hommes ou femmes dans des églises qui ne désiraient pas les recevoir. Il les rassemblerait lui-même pour les consacrer au relèvement de leurs semblables.

L’Armée du Salut manquait encore, pourtant, de je ne sais quel magnétisme profond que Booth lui-même ne pouvait définir. Or, il advint qu’il en fit la découverte par pur hasard dans la paisible ville de Salisbury, célèbre par sa cathédrale. Inquiet du traitement brutal que la racaille de l’endroit infligeait aux salutistes, Charles Fry, un entrepreneur du lieu, offrit à Booth ses services et ceux de ses trois fils ; ils étaient prêts à servir de gardes du corps. Il jouait du cornet à piston et ses fils d’autres cuivres, mais ce détail était, à l’origine, purement accessoire. Pourtant, réflexion faite, ils apportèrent leurs instruments pour accompagner les chants, et c’est ainsi que naquit la première fanfare de l’Armée du Salut.

Booth approuva l’effet produit, et les fanfares ne tardèrent pas à se multiplier. La plupart des hommes choisissaient le premier instrument venu et apprenaient à en jouer de leur mieux, bien qu’il leur arrivât souvent de rater plus d’accords qu’ils n’en réussissaient. Le concertina, le tambourin et la grosse caisse faisaient fureur. Bramwell jouait de l’harmonica. D’autres faisaient sonner des cloches de boueurs, soufflaient dans des cors de chasse ou grattaient de la guitare. Si quelque chose manquait aux musiciens de ces premières fanfares, ce n’était certes pas la vigueur. Ils défilaient sans relâche, soufflant dans leurs cornets à piston, battant du tambour comme des possédés.

Puis, un beau jour, Fred, l’ainé des frères Fry et Herbert Booth, âgé de dix-sept ans, le troisième fils de l’évangéliste, mirent des paroles nouvelles sur de vieux airs. Sur l’air de La Marseillaise, on avait tôt fait d’apprendre :

 

Allons ! Enfants de la lumière,

Par le ciel mis en liberté…

 

Et de reprendre au refrain :

 

Aux armes, combattants !

Formez vos bataillons !

Marchons, marchons,

Au nom de Dieu !

Sauvons, sauvons, sauvons !

De vieilles chansons renaissaient, dotées de paroles chrétiennes. Les Ecossais, pour leur part, résistaient difficilement à certain cantique entrainant dont ils avaient chanté l’air à la louange du whisky.

Les  « fous » de Dieu

Les critiques pouvaient reprocher à Booth de réduire la religion à un spectacle de music-hall, mais ses musiciens allaient porter la guerre au démon sur son propre terrain. Il y eut bientôt 400 fanfares salutistes exécutant un répertoire de 88 airs à succès.

L’effet était celui d’un clairon sonnant l’appel. Hommes et femmes s’attroupaient pour s’enrôler sous la bannière de Booth. Et ces gens-là n’étaient pas des hésitants. La conversion se faisait parfois attendre, mais quand elle se produisait, le converti renonçait au monde et embrassait la croix du Christ, prêt à proclamer son message « à propos et hors de propos ».

Une recrue, originaire du Nord, Billy Herdman, se joignit à la troupe ; c’était un illusionniste, spécialiste de « l’évasion » dont les tours égayaient le sermon sur « les trappes qui donnent sur l’enfer. » a Leicester, Sarah McMinnies, la « Serveuse sauvée », « ouvrait le feu », selon la nouvelle terminologie salutiste. Il y avait aussi l’ « heureuse Hannah », les « Allègres Poissoniers » et l’ »Ardent Elie, le Ramoneur tempérant de Rugby », qui avait appris par cœur de longs passages de la Bible, bien qu’il ne sût pas lire et qu’il tint souvent le livre à l’envers. Tous étaient farouchement voués à une cause : le salut  de l’humanité. Des esprits supérieurs pouvaient se moquer de leur vulgarité et de leur ignorance, mais leur absence même de connaissances livresques, jointe à une grande sincérité, leur donnait un naturel qui plaisait aux gens.

Au printemps de 1880, les disciples de Booth commencèrent à porter l’uniforme, privilège obtenu après un entrainement des plus spartiates. Aujourd’hui, les cadets de l’Armée du Salut, obtiennent leur grade  après avoir passé un an dans une « école militaire » et accompli deux ans de stage comportant des cours et des examens. Leur vie dure et discipliné n’est cependant qu’un pâle reflet de celle des temps héroïques. Levés  au point du jour, ils frottaient les marches de pierre de leurs casernes, ciraient les chaussures, lavaient les carreaux, faisaient leurs lits. Leurs cours étaient pratiques de A à Z. on y apprenait à répondre aux questions embarrassantes, à servir de cible, dans les réunions de plein air, aux gens qui lançaient des œufs pourris, à affronter les défis injurieux des cabaretiers. Booth prévenait les candidats que la réalité serait bien plus dure encore.

A une promotion de jeunes gradés, il déclarait d’un air sévère :

-Je vous condamne tous aux travaux forcés, pour le restant de votre existence terrestre.

Quand il y avait de l’argent, on touchait un modeste salaire, mais, au Congrès de guerre historique qui lui avait conféré le pouvoir suprême, Booth décréta que les autres dépenses de l’armée devraient être couvertes avant les salaires. Ces règles strictes lui garantissaient un « commando » capable de triompher de toute opposition, armée de fanatiques résolus à tirer les gens de la nuit de l’alcoolisme et de la débauche, et à affirmer leur présence. Le général voulait ce qu’il appelait de « pieux casse-cou », et il fut servi.

-Pour sauver des âmes, déclarait Catherine Booth, j’acceptais volontiers de passer pour folle aux yeux du monde.

Les soldats faisaient leur cette déclaration.

Le lieutenant Theodore Kitching, un doux quaker, avait débuté dans l’existence comme maître d’école, ce qui ne l’empêcha pas, pour attirer l’attention des foules, d’entrer allégrement dans Scarborough juché sur un âne caparaçonné d’écarlate. Pour vendre ses exemplaires du War Cry, il emprunta une cloche de réfectoire qu’il agitait énergétiquement en parcourant les rues. Un autre salutiste prenait la parole dans toutes les réunions, vêtu d’un tricot rouge dont le devant droit était orné de l’écusson de l’Armée du Salut et dont le dos portait l’inscription : « Le diable est un menteur. » Des jeunes filles des quartiers est de Londres barrirent tous les records en paradant dans les rues (à l’instigation de Booth lui-même) vêtues de chemises de nuit pardessus leurs uniformes.

Surmontant sa timidité, Bramwell lui-même attirait des foules en mimant un sermon qu’il adressait  à son chapeau ou bien il se levait d’un cercueil porté par six hommes pour déclamer les célèbres paroles de saint Paul : « O Mort, où est ton aiguillon ? »

Faire sensation, faire du battage, n’était pas pour eux une fin en soi. Sitôt qu’ils avaient attiré la foule par leurs tactiques de cirque, ils se lançaient dans un plaidoyer passionné en faveur du bien et de la réconciliation avec Dieu.

« Mettez-vous dans leur peau… »

Le zèle missionnaire de Booth entraîna bientôt l’Armée du Salut à l’étranger. Des avant-postes furent établis aux Etats-Unis, au Canada et en Australie. Kate, la fille ainée de Booth, « ouvrit le feu » personnellement en France, où les différences de culture et de tournure d’esprit lui réservaient plus d’un traquenard. Désirant lancer une édition française du War Cry, Kate estima que l’affection portée aux pauvres par l’Armée du Salut s’exprimait de façon heureuse par le titre d’Amour. On l’en dissuada sur-le-champ. Une jolie fille comme elle, parcourant les boulevards en criant « Amour, un sou ! », ne manquerait pas de provoquer, lui dit-on, quelques malentendus. On changea promptement le nom du journal et l’on adopta : « En avant ! »

Finalement, l’Armée du Salut s’implanta dans presque tous les pays d’Europe et d’Amérique, mais il s’agissait là de pays déjà chrétiens. La vraie mise à l’épreuve survint en 1882, quand fut prise la décision de porter jusqu’en Inde, parmi les hindous et les musulmans, cette guerre du salut.

« N’oubliez pas que, selon toute vraisemblance, vous serez absolument seuls, disait une notice qui circulait chez les volontaires pour l’Inde. Dans les villages, attendez-vous à n’avoir aucun mobilier. Vous devrez apprendre à faire la cuisine à l’indienne, à laver vos vêtements dans la rivière avec les habitants du pays. Il faut laisser derrière vous, pour toujours, vos conceptions et vos habitudes anglaises. »

Booth s’exprima de façon  plus nette et plus concise encore quand, donnant ses dernières instructions au major Frederick Tucker, chef de la Mission indienne, il lui dit :

-Mettez-vous dans leur peau, Tucker.

Mais ce ne furent pas les Indiens qui, pour commencer, résistèrent à l’armée de Booth. Le gouverneur de Bombay s’opposa fanatiquement à l’intention avouée des salutistes de vivre à la manière des Indiens. A son avis, estomper la ligne de démarcation entre les castes risquait de compromettre la domination de l’Angleterre et il s’était juré de harceler Tucker jusqu’à ce qu’il quittât la ville.

Les réunions en plein air et les défilés dans les rues furent interdits. Quand Tucker refusa de céder, on le mit en prison. Pendant cinq mois, une sorte d’état de guerre régna entre le gouvernement et l’Armée du Salut. Finalement, le ministère des Affaires indiennes à Londres dut s’en mêler et donner l’ordre de mettre fin à la persécution des salutistes.

Pour les soldats de Tucker, qui avaient reçu des renforts d’Angleterre, aucun sacrifice n’était trop grand s’il permettait de conquérir des âmes. « Alléluia ! écrivait chez lui un nouvel arrivé. Je n’ai pas dormi dans un lit depuis que je suis ici. Je couche par terre. J’ai les pieds enflés et meurtris après cette première semaine de travail, mais la joie qui se lit sur le visage des convertis est une ample compensation à tout. »

A la mode indienne, ils portaient la robe safran de la renonciation et marchaient pieds nus ou dans des sandales. Pour atteindre les Tamils de l’Inde méridionale, les hommes se rasèrent la tête, ne gardant qu’un rond de cheveux torsadés en natte. Ils portaient sur le front la marque spéciale de la « caste » de l’Armée du Salut, rouge, jaune et bleu. Quand ils travaillaient auprès des intouchables, ils se faisaient intouchables eux-mêmes et supportaient les humiliations et l’ostracisme. L’arme unique à laquelle ils devaient leur victoire était l’exemple qu’ils donnaient. Un cas typique est celui d’Elisabeth Geikie. Cette belle jeune fille aux yeux bleus, originaire de Dundee, habitait, dans la jungle, une case minuscule dont les murs de pisé s’ornaient –unique touche intime- d’illustrations découpées dans le War Cry. Des villageois lui amenèrent un homme à demi-fou de souffrance. Elisabeth se pencha pour l’examiner et remarqua qu’une énorme épine, dont seule la pointe minuscule dépassait, était enfoncée dans le pied du malheureux. La jeune fille ne possédait pas d’instruments de chirurgie, mais elle avait de bonnes dents. Elle s’agenouilla, mordit l’épine et l’arracha.

Le lendemain, cet homme et sa femme devenaient salutistes. Ils ne comprirent jamais très bien les sermons d’Elisabeth, mais ils avaient compris que, pour guérir une blessure, cette femme blanche n’avait pas hésité à poser ses lèvres, la partie la plus sacrée du corps sur un pied, sa partie la plus méprisable.

Partant de là, Elisabeth allait remporter plus tard un triomphe spectaculaire. Sourde aux mises en garde, elle se dissimula dans le temple de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, le soir de la fête annuelle de l’automne. Elle entendait, au village, le bruit des tam-tams et les éclats de rire avinés. Bientôt, une foule d’hommes et de femmes chargés d’offrandes apparurent dans la clairière baignée de lune. A leur stupéfaction, ils virent Elisabeth debout sur la plus haute marche du temple, théâtralement drapée dans un sari rose saumon, les bras étendus. Elle les admonesta :

-Vous êtes maintenant les serviteurs du Dieu vivant. Agenouillez-vous, nous allons prier.

Il y avait dans cette foule beaucoup de gens qu’elle avait soignés du choléra ou assistés à l’occasion d’une naissance, des miséreux qu’elle avait nourris et réconfortés. Ils ne l’avaient jamais vue rechercher autre chose que leur bien. Mettant donc leurs offrandes de côté, ils s’agenouillèrent pour prier. Beaucoup d’autres devaient le faire à leur suite en ce lieu qui, aujourd’hui encore, abrite une salle de réunions de l’Armée du Salut.

Pourquoi les salutistes acceptaient-ils si volontiers de s’exposer au danger, à la pauvreté, à l’humiliation ? Quand on lui posait la question, Booth avouait :

-Je ne peux pas les arrêter. C’est eux qui le veulent.

De  ce dévouement extraordinaire sont nés les 26 hôpitaux et dispensaires, et les 2 léproseries que l’Armée du Salut dirige actuellement en Inde.

Difficultés croissantes

Les succès de l’Armée du Salut et son influence grandissante lui attirèrent des ennemis acharnés. Les cabaretiers et les tenanciers de maisons closes étaient particulièrement furieux du préjudice causé par Booth à leurs affaires, et, vers 1885, ils prirent part à une contre-attaque en règle.

Dans toute l’Angleterre, les salutistes se trouvèrent en présence d’une populace déchainée. Des voyous arrosaient les défilés de goudron et de soufre brûlants. A Whitechapel, de jeunes salutistes furent attachées ensemble et bombardées de charbons ardents. A Hucknall, un cadet fut frappé si férocement qu’il demeura trois jours sans connaissance. A Plymouth, 40 hommes armés de vases de nuit débordants prirent d’assaut l’immeuble de l’Armée du Salut et inondèrent d’urine James Dowdle, le « Chef de train racheté ». Constamment, les réunions s’achevaient dans le plus grand désordre.

Soucieux de la sécurité de ses disciples et particulièrement ému par le péril que couraient les « officières », Booth leur conseilla d’abord la prudence. Toutes les réunions devaient avoir lieu dans des locaux fermés ; on abandonnerait les rues à la canaille. Mais la prudence n’était pas précisément la règle de conduite de l’Armée du Salut, et porter l’Evangile dans les rues avait pour les salutistes un attrait irrésistible.

-Si le diable ne nous attaque pas, déclara la capitaine Ada Smith, une des jeunes filles les plus petites que l’école militaire ait jamais eu à former, c’est à nous de l’attaquer.

Ses ardentes paroles eurent gain de cause, et Booth admit qu’il fallait affronter ouvertement l’opposition. Cette décision valut aux salutistes d’innombrables et navrantes batailles, mais, finalement, au bout de plusieurs mois, l’opinion publique força la police à protéger les salutistes. Dès lors, les opposants se dispersèrent.

Des soucis de ce genre et les exigences d’un organisme en expansion commençaient à éprouver la santé de Booth. Il souffrait presque constamment de dyspepsie et ses assistants le trouvaient souvent irritable et bourru. Il se contentait d’un petit déjeuner léger, un œuf à la coque accompagné d’une rôtie et d’une tasse de thé sans sucre, et déclarait d’un ton rageur qu’il aimait son thé comme sa religion : bouillant. Il mangeait trop vite et souffrait continuellement de l’estomac.

Catherine était son grand réconfort. Quand il rentrait chez lui, épuisé, il lui arrivait de prendre la main de sa femme et de lui dire simplement :

-Kate, prions ensemble.

Après quoi, il se relevait, armé d’n nouveau courage.

Le jeune Theodore Kitching, l’ex maitre d’école quaker, n’oublia jamais un après-midi où il prit le thé en compagnie de Catherine, qui reprisait paisiblement les chaussettes de son mari. Soudain, une voiture s’arrêta devant la maison ; Catherine se leva d’un bond et se précipita vers la porte, comme une jeune mariée. Kitching l’entendit crier :

-Oh ! William ! Que je suis contente de te voir !

A l’instant même, elle s’empressa, lui tendit les pantoufles de laine tricotée qu’elle avait faites elle-même et se mit à lui caresser la main et les cheveux. Il s’assit près d’elle. Kitching ému, quitta la pièce sur la pointe des pieds. Ces amoureux avaient cinquante-cinq ans, ils allaient bientôt célébrer leurs trente ans de ménage.

Booth pouvait aussi trouver du réconfort auprès de ses enfants, qui avaient consacré leur vie à Dieu. Quand ils étaient rassemblés dans la cuisine  serrés les uns contre les autres, parlant avec animation de convertis et de recrues, après une réunion du soir, ce spectacle ne manquait jamais de l’émouvoir. A vingt-huit ans, Bramwell était encore le chef d’état-major de son père, mais les autres occupaient aussi des postes importants. Kate et Herbert étaient en France, Emma sur le point de partir pour l’Inde, Ballington dirigeait le foyer d’entrainement des hommes en Angleterre, et Evangeline, à la chevelure flamboyante, à l’éloquence, impétueuse, promettait d’accomplir de grandes choses. Née trois ans après le début de la croisade de son père dans es quartiers est de Londres, Lucy, la huitième des enfants, avait maintenant seize ans ; dans moins de dix ans, elle serait partie pour l’Inde. Seule Marian, alors âgée de vingt ans, était de santé trop délicate pour jouer un rôle actif dans le combat.

En 1884, l’Armée du Salut comptait 900 postes d’évangélisation dont plus de 260 à l’étranger. Sur les 500 officiers qui se trouvaient outre-mer, 90 seulement étaient originaires d’Angleterre, les autres avaient été recrutés dans leur pays d’origine. Le quartier général, un bâtiment de six étages, était une ancienne académie de billard située Queen Victoria Street ; 80 personnes, débordées de travail, recevaient et envoyaient près de 2 000 messages par jour. L’Armée du Salut avait un budget annuel de 30 000 livres sterling.

Le clergé s’était mis à faire des avances à Booth. L’archevêque d’York reconnaissait qu’il y avait des gens que l’Eglise anglicane était dans l’impossibilité de toucher ; une enquête effectuée à Londres à cette époque, révéla que 17 000 personnes fréquentaient les réunions du soir organisées en semaine dans les baraquements de l’Armée du Salut, alors que les cultes célébrés dans les églises n’en groupaient que 11 000. L’archevêque alla jusqu’à proposer une fusion de l’Armée du Salut et de l’Eglise anglicane. Mais Booth ne voulut rien savoir : il entendait ne pas perdre un iota de son autorité de fer. Selon lui, c’était précisément parce qu’elle était mobile, et parce qu’elle bravait les conventions, que l’Armée du Salut avait fait le tour du monde.

-Nous n’avons pas de réputation à perdre, disait Booth.

« Une maladie répugnante »

Aucun des combats entrepris par l’Armée du Salut ne fut plus spectaculaire que sa lutte pour libérer les prostituées d’Angleterre et faire cesser un trafic éhonté de jeunes filles adolescentes. Depuis 1881, Booth dirigeait un refuge créé par lui pour les péripatéticiennes repenties de Londres, et, en trois ans, quelques 800 jeunes femmes y avaient séjourné. La chose en soi avait cependant fort peu de retentissement sur l’énorme trafic de la traite des blanches.

Or, un jour du printemps d e1885, une jeune personne âgée de dix-sept ans, qui s’appelait Annie Swan, se présenta au quartier général. Vêtue d’une robe d’un rouge éclatant, symbole de la prostitution, elle étreignait de façon tout à fait incongrue un recueil de cantiques de l’Armée du Salut. Elle demanda à voir le général.

Branwell la reçut à la place de son père et l’écouta. Cette petite villageoise du Sussex était venue travailler à Londres comme domestique et elle était tombée dans un piège adroitement préparé. Son uniforme d’employée de maison ne comprenait ni petit bonnet blanc ni rubans, mais bien la jupe de soie rouge, car la « maison bourgeoise » était une maison close dont les pensionnaires étaient des filles, prisonnières comme elle.

Après avoir vérifié son histoire, Branwell décida de s’adjoindre un allié influent, William Stead, rédacteur en chef de la Gazette de Pall mall et ardent défenseur des bonnes causes. Stead demeura incrédule jusqu’au jour où trois prostituées pâlottes, âgées de moins de seize ans, lui exposèrent elles-mêmes l’angoisse et le remords dans lesquels elles vivaient. Il n’en fallut pas plus. Il forma sur-le-champ une commission secrète et entreprit une étude approfondie de la traite des blanches.

Il découvrit que, sur cent cas successivement examinés, un tiers des malheureuses impliquées avaient été prises en otage avant seize ans accomplis. La  ville de Londres à elle seule abritait  80 000 filles publiques. Ce trafic rapportait à ses bénéficiaires 8 millions de livres sterling par an.

Il apprit que le commerce des vierges, les « filles neuves » dans le langage des proxénètes, constituait l’une des plus grandes sources de profit qui existât. L’appât le plus fréquemment employé était celui auquel avait succombé Annie Swan : petites annonces demandant des jeunes filles de la campagne disposées à se placer comme domestiques à Londres. Mais, quelle que fût la ruse, le sort de la jeune fille ne variait pas. On la droguait, on l’enlevait et on la gardait prisonnière dans une maison close jusqu’à ce qu’elle se soumît aux ordres de la tenancière.

Selon la loi de cette époque, les filles de plus de treize ans (âge nubile) n’avaient aucun recours légal. Mais des fillettes plus jeunes encore se trouvaient entraînées dans cet odieux trafic car, sans une ordonnance d’habeas corpus, les policiers n’avaient pas le droit de pénétrer dans une maison de prostitution pour les y rechercher, et ces ordonnances étaient difficiles à obtenir. Des milliers de jeunes filles étaient expédiées à l’étranger dans des maisons de tolérance. Les plus récalcitrantes étaient droguées, puis expédiées de l’autre côté de la Manche, dans des cercueils cloués dotés de trous d’aération. Parfois la victime se réveillait au milieu du voyage et s’arrachait les ongles contre du bois qui ne cédait pas.

L’enquête de Stead dura six semaines, et son premier article parut le 6 juillet 1885. L’édition s’enleva immédiatement. On se passait les numéros de main en main au prix faramineux de 30 sous. Bernard Shaw, l’un des critiques attachés à l’équipe de Stead, emporta lui-même dans le Strand, l’une des rues principales de Londres, un paquet de Gazette dont il vendit tous les exemplaires. La réaction fut violente. Beaucoup prirent Stead pour un simple pornographe, et, le lendemain, comme suite à ce tollé, le ministre de l’Intérieur lui demanda de ne pas publier la suite de l’enquête.

Stead s’obstina. Mais, le jour où parut le troisième article de la série, le succès de la croisade sembla menacé ; une foule énorme se rassembla devant les bureaux de la Gazette. Il ne s’agissait pas d’hommes assoiffés de justice, mais d’un ramassis d’apaches recrutés par les trafiquants de la traite des blanches et prêts à prendre d’assaut l’immeuble.  Une pluie de pierres et de briques s’abattit, les vitres volèrent en éclats avant que l’on pût disperser la populace.

Stead crut la situation désespérée. L’après-midi même, on avait déposé une motion à la Chambre des communes en vue de reprendre le débat sur un projet de loi permettant d’élever l’âge légal de la puberté, ou âge nubile. Il fallait absolument que le public pût lire son troisième article. Il décida d’envoyer un message au général Booth, dans l’espoir de trouver de l’aide auprès de lui.

Au centre de Queen Victoria Street, le messager de Stead fut promptement introduit auprès du général qui l’écouta en silence tassé dans son fauteuil de bureau.

-Dites à Mr Stead, déclara-t-il, que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’aider.

Puis, il écrivit de sa main, les mots suivants : « Allez-y ! Chaque coup porte. Les foules sont remplies d’horreur, elles réclament à grands cris et avec une angoisse insistante que ce projet de loi soit voté. Cette fois, nous allons attirer tous les regards sur cette répugnante maladie. »

Dans toute l’Angleterre, l’armée de Booth s’employa à maintenir à son point culminant l’indignation publique. Le général dirigea lui-même des réunions publiques dans plusieurs villes. En dix-sept jours d’une action ininterrompue, l’Armée du Salut, ayant lancé une pétition, obtint 393 000 signatures en faveur de l’élévation de l’âge nubile. Cette pétition, un énorme rouleau de papier qui, déployé, mesurait plus de quatre kilomètres de long, fut présentée au Parlement à la fin de juillet et, quelques jours après, ayant soigneusement vérifié les résultats de l’enquête de Stead, une commission de cinq parlementaires les déclara authentiques ; le gouvernement se devait d’agir. La loi portant l’âge nubile à seize ans et donnant à la police le droit de pénétrer à l’improviste dans les maisons closes suspectes fut votée à une majorité écrasante.

Booth, exultant, écrivait dans le War Cry : »Nous remercions Dieu du succès dont Il a couronné les premiers efforts faits par l’Armée du Salut pour améliorer les lois du pays. »

Effectivement, le prestige de l’Armée du Salut s’en trouva extraordinairement accru. Un bienfaiteur de longue date força Catherine à accepter 2 000 livres sterlings pour que l’action en faveur des filles tombées pût continuer sans désemparer.  En moins de cinq ans, Booth allait créer 13 foyers, abritant plus de 300 filles, en Grande-Bretagne et 17 à l’étranger, ce qi laissait présager le total atteint au milieu du XXe siècle : 119 foyers abritant chaque année un total de 4 000 filles.

Au milieu de la vie

Un soir d’hiver, en 1887, le général Booth inaugura une nouvelle salle de réunion, dans le Kent, et ne reprit que vers minuit le chemin de son domicile. Au moment où son fiacre franchissait à grand bruit la Tamise, sur le pont de Londres, une vision effroyable frappa son regard : dans les encoignures du pont, des dizaines de sans-abri se pressaient les uns contre les autres n’ayant, pour seul rempart contre le froid, que des haillons et des morceaux de journaux.

Ce spectacle le bouleversa et, le lendemain matin, quand Bramwell vint au rapport, il l’interpella :

-Sais-tu que des hommes dorment toute la nuit sur les ponts.

La nouvelle ne causa aucune surprise à Bramwell, qui en convint, mais il fut piqué au vif par le ton de reproche de son père. Il répliqua que l’Armée du Salut ne pouvait pas s’attaquer à tous les maux de la société.

D’un geste furieux, Booth balaya l’argument et donna, ce matin-là, à son fils, un ordre qui devait avoir de grandes répercussions sur l’avenir de l’Armée.

-Il faut faire quelque chose ! lui dit-il. Va, cherche un entrepôt et chauffe-le. Trouve de quoi couvrir ces gens. Mais attention, Bramwell, pas de sensiblerie !

Les rapports de ses lieutenants dispersés dans la ville révélèrent bientôt à Booth que le spectacle du pont de Londres n’était pas une exception. Dans l’ensemble du pays près de 3 millions de personnes traînaient une existence lamentable, dans des conditions inhumaines. Pour tous, le général revendiqua le « régime du cheval de fiacre », c’est-à-dire le droit, dont jouissait tout canasson londonien, de manger, de coucher sous un toit et de travailler.

L’entrepôt de Bramwell, destiné à abriter ces épaves humaines, ne fut qu’un premier pas. En 1888, l’Armée du Salut ouvrait son premier « dépôt » de ravitaillement à bon marché. Cette entreprise n’avait rien à voir avec la charité « au petit bonheur » des soupes populaires dont Booth se méfiait. Il s’agissait d’un restaurant vendant des portions au plus juste prix ; le hachis Parmentier à trois sous et le gâteau roulé à la confiture pour un sou constituaient des plats typiques. On offrait aussi le gîte. Pour quatre sous, on obtenait du savon, une serviette de toilette, l’accès à un lavabo et un lit dans un dortoir chauffé. Booth inaugura cette nouvelle campagne, de plus en plus absorbante, dans des circonstances atroces. Au début de 1888, juste au moment où naissaient les projets d’action sociale de l’Armée, on s’aperçut que Catherine avait un cancer. Elle subit une opération, mais les progrès du mal ne purent être enrayés.

Booth était de ces êtres que la souffrance des autres émeut profondément ; celle de sa femme l’atteignait au plus intime de lui-même. Pourtant, si grands que fussent ses soucis personnels, ils ne pouvaient le détourner des misères d’autrui. Afin que l’Angleterre tout entière connût la situation révoltante des couches inférieures de la population, il se mit à travailler à un exposé fondé sur ses notes personnelles et sur les dossiers de ses officiers. Souvent, en sortant de la chambre de sa femme, il éclatait en sanglots, et pourtant il trouvait la force de se remettre à l’ouvrage. Jour et nuit, il griffonnait et remaniait son texte, ne s’interrompant que pour prier :

-Mon Dieu ! Au secours ! Assistez ma bien-aimée !

Catherine elle-même se plaignait mélancoliquement de mourir dans une maison qui ressemblait « à un hall de gare », mais elle savait mieux que personne qu’il était absolument impossible de se dérober à la tâche entreprise. A toute heure, des officiers allaient et venaient ; des messagers, porteurs de télégrammes urgents, carillonnaient à la porte ; la chambre à coucher de Catherine était devenue le lieu des débats où l’action sociale prenait tout son essor. Dans la maladie comme dans la santé, Catherine demeurait « la mère » de l’Armée du Salut.

Son martyre dura deux ans, mais sa foi demeura inébranlable. « Ne vous préoccupez pas de votre mort, écrivait-elle à des amis. Appliquez-vous seulement à bien vivre, et mourir vous sera facile. » Une seule pensée l’attristait, avoua-t-elle à son mari, celle « de n’être pas là pour le soigner dans ses derniers moments. »

Le 2 octobre 1890, elle commença à décliner. William s’assit auprès d’elle. Elle lui prit la main, et il sentit qu’elle retirait sa mince alliance en or pour la lui passer au doigt.

-Par ce signe, lui dit-elle, nous avons été unis dans le temps et, par lui, nous voilà unis pour l’éternité.

Booth acquiesça silencieusement. Il n’aimerait pas d’autre femme de ce côté-ci du paradis.

Deux jours plus tard, Catherine mourait dans ses bras en prononçant le nom de son mari. A son enterrement, des banderoles blanches flottaient aux mâts et un insigne blanc brillait au bras de chaque soldat. C’était la coutume à l’Armée du Salut : on ne portait pas le deuil en noir ; Catherine était au ciel et le blanc, signe de jubilation, était le symbole de sa « promotion à la gloire ».

Dans les ténèbres de l’Angleterre

Peu après la mort de sa femme, Booth publia un volume sur les bas-fonds anglais intitulé In Darkest England (Dans les Ténèbres de l’Angleterre), allusion ironique à un récent succès de librairie de l’explorateur Henry Morton Stanley, In Darkest Africa. Ce livre, composé en réalité par son vieil allié dans la guerre contre la traite des blanches, William Stead, exposait un plan qui ne représentait rien de moins que la tentative de Booth pour appliquer la morale chrétienne à la civilisation industrielle. Pour la première fois, quantité de gens qui ne voyaient encore dans le général qu’un évangéliste, parmi tant d’autres, en plus excentrique, découvrirent l’œuvre qu’il avait accomplie dans les bas quartiers, ses dépôts de ravitaillement, ses dortoirs pour les sans-abri. Et ils apprirent que ce n’était là que les premiers éléments d’un vaste programme.

Travailleurs et employeurs n’avaient pas de points de contact. Booth ouvrit donc en Angleterre la première «des « Bourses du travail », un service public qui allait par la suite fournir un emploi à d’innombrables chômeurs.  Découvrant que 9 000 personnes environ disparaissaient  à Londres chaque année, il créa le bureau des personnes disparues, ses 10 000 officiers jouant éventuellement le rôle de détectives. Il rêvait d’une exploitation agricole où les épaves humaines, pourvues d’un travail honnête et d’un cadre agréable, pourraient accomplir des pas de géant sur la voie du salut. Il voulait créer une « banque du pauvre » qui accepterait des dépôts minimes. Il offrait une assistance judiciaire aux indigents et envisageait de créer un plan d’émigration permettant de fonder outremer une colonie peuplée de familles auxquelles on donnerait une nouvelle raison de vivre.

Pour réaliser ce programme, il lança un appel au public ; il lui fallait un capital de 100 000 livres sterling et un apport régulier de  30 000 livres par an.

Ce plan audacieux fit de lui l’homme dont on parlait le plus en Angleterre. En moins d’un mois, il se vendit 90 000 exemplaires de son livre In Darkest England. Moins d’un an plus tard, 200 000 exemplaires avaient été enlevés. La controverse allait bon train. Des esprits critiques se moquaient, qualifiant ce plan d’ »utopie puérile ». personne, selon eux, n’avait jamais pu faire d’un fainéant un membre utile de la société. Booth ignorait tout des fluctuations des cycles économiques, il allait gêner le libre courant de la main-d’œuvre, empiéter sur les droits de l’individu et ouvrir la porte au socialisme. Ses détracteurs ne s’en prenaient pas seulement à son livre, mais à sa personne. William Booth n’était à leurs yeux qu’un « charlatan », un « hypocrite », un « gredin sensuel, malhonnête et fourbe. »

Des attaques personnelles de ce genre indignaient Bramwell, mais son père n’y attachait pas d’importance.

-Dans cinquante ans, disait-il, la façon dont ces gens nous traitent aujourd’hui ne comptera guère. Mais ce qui comptera toujours, c’est la façon dont nous aurons traité l’œuvre de Dieu.

Il ne crut jamais que son plan était l’unique solution à tous les problèmes, mais il fallait bien se lancer.

-Quand le ciel tombera, sans doute n’aurons-nous plus qu’à ramasser des alouettes, répondait-il à ceux qui le critiquaient. Mais en attendant… ?

Dès 1890, et pendant les dix années qui suivirent, la nécessité de trouver du travail pour les chômeurs se fit sentir, et l’Armée du Salut se lança elle-même  dans les affaires pour créer des emplois et sauver ainsi les ouvriers de la misère. Booth explora de nombreuses voies : fabrication des briques, triage des papiers, ébénisterie.

Les abus qu’il découvrait, il les dénonçait. Une enquête révéla par exemple, que de nombreux fabricants d’allumettes traitaient leurs employés comme des esclaves. L’un des cas étudiés par l’Armée du Salut était celui d’une mère et de ses deux enfants, âgés de moins de neuf ans, qui travaillaient seize heures par jour pour gagner 2 shillings (environ 1,40 franc français d’aujourd’hui). N’ayant pas le temps de s’arrêter, ils mangeaient tout en travaillant.

Et le pire était que la plupart des fabricants employaient du phosphore blanc pour enduite la tête des allumettes. Les émanations de ce produit étaient extrêmement toxiques. Les salutistes découvrirent que des quantités de femmes souffraient de graves maux de dents. A leur insu, le phosphore attaquait leurs mâchoires. Tout le côté du visage devenait bientôt vert, puis noir, et un pus fétide s’écoulait. Ce mal, le Phosy Jaw, ou nécrose phosphorée des maxillaires, avait toujours une issue fatale.

Pour combattre ce genre de pratiques, l’Armée du Salut ouvrit une fabrique aérée et bien éclairée. Ses allumettes, nommées « Lueurs dans les ténèbres de l’Angleterre », étaient enduites de phosphore rouge inoffensif et l’on en sortit jusqu’à 6 millions de boîtes par an. La campagne dura dix ans. Finalement, l’industrie des allumettes fut obligée de renoncer à l’emploi du phosphore blanc, et l’Armée du Salut, sa mission accomplie, ferma sa manufacture.

« Je me battrai jusqu’à la dernière extrémité ! »

Cet homme, dont la paroisse avait été autrefois les quartiers déshérités de Londres, se mit à parcourir les voies que ses soldats lui avaient ouvertes dans le monde entier. Il se rendit aux Etats-Unis, en Allemagne, en Palestine, en Australie, en Nouvelle-Zélande, regrettant seulement de ne pouvoir inspecter le travail d’avant-garde réalisé par son armé en Alaska et à Java. « En avant pour les âmes, et allons chercher les pires ! » avait-il dit à ses recrues, et, à ses yeux, aucun pays n’était trop lointain, aucun peuple trop barbare ;

Hommes d’Etat et têtes couronnées rivalisaient maintenant pour honorer William Booth. En 1898, il prononça la prière d’ouverture du Sénat des Etats-Unis ; 1904 le vit au palais de Buckingham, où le roi Edouard VII lui déclara :

-Vous faites une Bonne, un grande œuvre, général Booth.

Au roi, qui s’informait de quel œil les Eglises voyaient maintenant son armée, Booth répondit :

-Sire, elles m’imitent.

Le roi lui demanda d’écrire quelque chose dans son album d’autographes et Booth traça ces mots :

Certains hommes ont la passion de l’art,

D’autres ont la passion de la célébrité,

D’autres encore ont la passion d el’or,

Ma passion à moi, ce sont les hommes.

Il ne perdit jamais son naturel. En octobre 1905, quand il fut fait « bourgeois » de la ville de Londres, il refusa de se rendre triomphalement en voiture à la résidence officielle du lord-maire par les rues où ses officiers et lui-même avaient secouru les pauvres. Il fit le trajet à pied. Un groupe de soldats marchaient à ses côtés jusqu’à ce que Bramwell, frappé par le symbolisme de la scène, leur dit :

-Reculez, reculez, laissez-le marcher seul.

Tout à coup, Booth enleva son chapeau haut de forme et la foule vit sa belle chevelure blanche tout ébouriffée parla brie. Bien des gens, émus par la vue de ce vieux monsieur majestueux, pleuraient sans vergogne sur son passage.

A soixante-quinze ans, Booth se montrait toujours infatigable. Sa journée commençait à 6 heures du matin et se poursuivait à un rythme frénétique jusqu’à minuit, ou plus tard encore. Il n’avait jamais assez de temps. il lui arrivait de réveiller ses assistants au milieu de la nuit pour les envoyer faire une course ou leur dicter un texte ;

Intéressé par les possibilités qu’offrait l’automobile, il employa ce moyen de locomotion pour une tournée en Angleterre qui dura vingt-neuf jours. Il devait effectuer sept voyages semblables en huit ans, accumulant des milliers de kilomètres au compteur et prenant la parole dans des centaines de réunions. Avec son cache-poussière vert foncé qui lui tombait jusqu’aux chevilles et la casquette qui remplaçait son huit-reflets de soie, il devint une véritable institution nationale. Dans toute l’Angleterre, quand sa poussive Napier blanche aux roues rouges pénétrait dans une ville, la foule se pressait.

Il était obsédé par tout le travail qui restait à faire. Parfois, la nuit, Bramwell le trouvait, marchant comme un fou, les bras croisés, une serviette humide autour du front, hanté par le souci des pauvres, des malades et des pêcheurs.

-Je voudrai  faire davantage pour les sans-abri, répétait-il sans cesse à son fils. Pas seulement pour ceux d’ici, mais pour ceux de tous les pays. Occupe-toi des sans-abri, Bramwell !! Promets-le-moi !

Et Bramwell promettait, mais Booth avait toujours le dernier mot :

-Prends garde… si tu ne le fais pas, je reviendrai te hanter !

Courageux jusqu’au bout, il lutta obstinément contre l’idée que sa course était achevée. Au cours d’une tournée en Allemagne – il avait quatre-vingt-un ans – il repoussa avec mépris le fauteuil confortable qu’on lui offrait.

-C’est bon pour un vieillard, dit-il.

Mais sa santé déclinait rapidement. Il souffrait d’une double cataracte et était presque aveugle. Fin janvier 1912, sous les yeux de son fils horrifié, il buta et tomba la tête la première dans l’escalier. Par miracle, il ne se blessa pas. En mai de la même année, il avouait pourtant aux 7 000 salutistes entassés dans l’Albert Hall, à Londres, qu’il allait entrer « en cale sèche pour réparations ». Il ne s’agissait, ajoutait-il, que d’une interruption momentanée.

-Tant qu’il y aura, comme aujourd’hui des femmes qui pleurent, je me battrai, dit-il à la foule. Tant qu’il y aura, comme aujourd’hui, des petits enfants qui ont faim, je me battrai. Tant que des hommes iront en prison et n’en sortiront que pour y retourner, je me battrai. Tant qu’il restera une âme obscure privée de la lumière de Dieu, je me battrai… je me battrai jusqu’à la dernière extrémité.

Ce fut son dernier discours, son plus grand peut-être. Trois mois plus tard, le 20 août 1912, il s’éteignait à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Des officiers de l’état-major arrivant au Q.G. le lendemain matin, virent un simple avis fixé sur la fenêtre : «  Le général a posé son épée. »

 

« Il aimait les gens comme nous »

En soixante années d’évangélisation, Booth avait couvert 8 millions de kilomètres et fait près de 60 000 sermons. Son dynamisme irrésistible avait incité 16 000 officiers à se placer sous sa bannière et prêcher en 34 langues dans 58 pays. Sa mort fut ressentie partout comme un deuil.

Curant les trois jours où sa dépouille demeura exposée, 150 000 personnes défilèrent devant le cercueil du vieux guerrier et, le jour des obsèques, les bureaux de la ville demeurèrent fermés, volets clos. Les drapeaux de tous les pays s’inclinèrent sur son passage. Des couronnes, offertes par le roi et la reine et par des chefs d’Etat du monde entier, avaient été déposées près de sa tombe.

Les obsèques eurent lieu dans un grand hall d’exposition des quartiers ouest de Londres, et 40 000 personnes assistèrent au service funèbre. Des officiers de l’Armée du Salut en congé, venus de tous les points du globe (et parmi eux sa fille Evangeline, arrivée précipitamment de New York), s’agenouillèrent près de la bière pour renouveler leur consécration à Dieu et à l’Armée. Voleurs, clochards, prostituées, épaves, parias, tous ceux à qui Booth avait donné son cœur étaient agenouillés avec eux.

A l’insu de la plupart des assistants, la famille royale était aussi représentée. Passant presque inaperçue, la reine Mary, fervente admiratrice de William Booth, était assise tout au fond de l’immense enceinte. Elle avait décidé de venir au dernier moment, sans prévenir personne.

A côté d’elle, au bord de l’allée centrale, une femme, pauvrement mais proprement vêtue, lui confia son secret. Jadis, prostituée, elle avait été sauvée par l’Armée du Salut. Des années plus tard à une réunion, le général Booth avait entendu sa confession

-Mon enfant, lui avait-il dit gentiment, quand vous arriverez au Ciel, Marie-Madeleine vous donnera une des meilleures places.

Cette femme raconta à la reine qu’elle était venue de bonne heure pour avoir une place en bordure de l’allée centrale, dans l’espoir que le cercueil passerait tout près d’elle. Quand il est passé, elle avait déposé discrètement sur le couvercle de la bière trois pauvres œillets et ce furent les seules fleurs qui l’ornèrent pendant toute la durée de la cérémonie.

La reine Mary fut profondément émue quand cette femme se tourna vers elle et lui dit ces mots qui pourraient servir d’épitaphe à William Booth :

-Il aimait les gens comme nous.

 

 

 

Pour connaitre les actions actuelles de l’Armée du Salut en France, rendez-vous sur leur site :

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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