Histoire de l’Opéra Garnier

j’ai choisi de présenter cette histoire de l’Opéra de Paris en plusieurs articles, un par chapitre du livre (dès que je le retrouve je mentionnerai le nom de l’auteur et la date, assez ancienne) afin d’en faciliter la lecture. Vous pouvez ainsi soit les télécharger, soit les imprimer, ou revenir sur le site pour en terminer la lecture… Je vous souhaite de passer d’excellents moments en découvrant l’histoire de l’opéra, et de ceux qui  en ont fait sa renommée.

Le 14 janvier 1858, l’Opéra, qui se trouvait alors rue Le Peletier, affichait la représentation d’adieux du chanteur Massol. L’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie devaient y assister et la foule se pressait dans le quartier, attendant leur passage. Au moment où la calèche impériale débouchait dans la rue, face au théâtre, devant le numéro 19, une machine infernale éclata. L’anarchiste italien Orsini avait profité de l’encombrement pour tenter d’accomplir son geste criminel. Il y eut 156 morts et blessés dans le cortège, mais la voiture impériale ne fut pas atteinte. Indemne, Napoléon III décida « d’utilité publique » la construction d’un théâtre dans les nouveaux quartiers dégagés par le baron Haussmann.

171 projets furent envoyés au concours décrété par le Ministère d’état et des Beaux-arts. Il n’y eut pas de premier prix à ces éliminatoires qui laissait en présence 6 concurrents. Au 2eme concours, le projet de Charles Garnier fut adopté à l’unanimité.

L’homme qui devait attacher son nom au plus grand opéra du monde n’était à l’époque qu’un inconnu. Il avait 35 ans, un nez en bec d’aigle, un teint basané d’Abencérage, un corps chétif et nerveux ; il était impressionnable, passant en quelques minutes de la surexcitation à la dépression. Son débit était précipité et il bégayait légèrement. Il était entré comme élève chez l’architecte Viollet-Le-Duc, à 75 centimes l’heure, après avoir été reçu onzième su 89  l’école des Beaux-arts. Il obtint péniblement le Prix de Rome et partit pour la Villa Médicis où il eut la malchance d’arriver à la veille du siège de la ville par l’armée française. Il dut aller avec les autres pensionnaires se réfugier à Florence. Sur la route, il fut assailli par une bande de brigands qui le dévalisa, ne lui laissant que sa montre d’argent ; leur chef avait été le célèbre bandit  Fra Diavolo qui devait être capturé par le général Hugo, père du poète, et dont Scribe et Auber avaient fait le héros d’un opéra. C’était la première rencontre de Charles Garnier avec l’art lyrique.

De retour à Rome, il faisait régulièrement ses envois de pensionnaire. Déjà, il semblait plus attiré par la magie du théâtre que par l’aridité des épures. Il écrivait des comédies et des chansons acerbes, adorait les bals costumés et fabriquait des joyaux d’une opulence orientale avec des marrons d’inde dorés et des tessons de bouteilles. Il était le boute-en-train de la Villa Médicis. Aussi, lorsqu’on l’envoya restaurer le temple de l’île d’Egine, s’ennuya-t-il à mourir, seul dans une masure, ne parlant pas un mot de grec, malgré le séjour qu’y fit à ce moment-là Edmond About. Il fut trop heureux de rentrer à Paris, où il reçut le titre sans éclat de sous –inspecteur aux travaux de restauration de la tour St-Jacques et  de l’école des Mines et d’architecte des 5e et 6e arrondissements.

Après l’Opéra de Paris qui lui avait valu peu de gloire et beaucoup d’ennuis, il écrivit son « auto-critique » en mille pages pour répondre aux attaques de ses détracteurs. Il reçut la commande de l’Observatoire de Nice, de l’Opéra de Monte-Carlo, du Casino, des Bains, de l’Hôtel et de l’Eglise de Vittel. Et lors de l’Exposition universelle de 1889, pour laquelle il avait raconté en maquettes l’histoire de l’habilitation humaine, il fut fait Commandeur de la Légion d’Honneur. Lui, dont le père fabriquait des « coucous », omnibus qui allaient de la place St-Michel à Sceaux, dont la mère était raccommodeuse de dentelles, voyait enfin récompenser sa longue persévérance. Charles Garnier mourut le 3 août 1888. Ce jour-là, son fils Christian,  géographe, d’une santé chancelante – depuis cinq ans, il se savait condamné – dit ; « Au moins, mon père ne me verra pas mourir. » Le jeune homme ne lui survécut qu’un mois. Quand  Charles Garnier, qui avait reçu 1.500 francs pour son projet, vint présenter les plans du nouvel Opéra aux Tuileries, l’impératrice Eugénie s’exclama : « Qu’est-ce que c’est que ce style-là ? Ce n’est pas du grec, ni du Louis XV, ni du Louis XVI ! » Indigné, il répondit : « C’est du Napoléon III, Majesté, et vous vous plaignez ! » Quant à l’Empereur, il murmura, tirant sur sa barbiche : « Ne vous tourmentez pas, mon ami, elle n’y connaît rien. »

Invité quelques temps plus tard à Compiègne, Garnier rencontra de nouveau l’Impératrice qui se montra plus aimable à son égard : « Avouez, Monsieur Garnier, que j’ai été bien désagréable pour vous, je le regrette maintenant. » L’architecte répondit avec simplicité : « Oui, Madame, Votre Majesté a été odieuse. » Ni l’Empereur, ni l’Impératrice ne devaient jamais franchir le seuil du monument élevé à leur gloire.

Garnier avait fait le tour du monde pour étudier sur place l’acoustique des autres théâtres. Il avait la tête pleine de traités qui suggéraient avec le plus grand sérieux de mettre des casseroles sous les banquettes, de garnir de liège les murs, de les tailler dans le cristal ou de planter des arbres dans la salle. Finalement, il s’en remit au hasard. Les chanteurs en furent enchantés car ils purent pousser leur voix sans fatigue. Mais, au début, l’orchestre s’entendait à peine. En réalité, les musiciens, furieux que Garnier les ait placés dans un « trou », afin que les queues des instruments ne gênent pas les spectateurs du  premier rang d’orchestre, jouèrent exprès en sourdine pendant les premières représentations. Ce n’était pas les seuls déboires que Garnier avait subi pendant la construction de son Opéra.

Le premier coup de pioche avait été donné le 1er août 1861. les terrassements firent découvrir la présence d’une nappe d’eau souterraine à l’emplacement choisi par l’empereur, celui où la danseuse, la Guimard, cent ans auparavant, avait fait construire son propre théâtre. Il fallut mettre en action d’innombrables pompes. Bientôt tout le quartier fut privé d’eau. Les fondations purent quand même être jetées ; Garnier fit faire une double cuve, voûtée en berceau, pour résiste à la pression des infiltrations toujours possibles ; toute sa vie il fut obsédé par la pensée que l’énorme édifice pouvait s’écrouler. Le temps a prouvé que ses craintes étaient dénuées de fondement ; Garnier eut beaucoup de mal à corriger les défauts du terrain de bas qui avait la concavité d’une cuvette. Pour éviter que l’Opéra eut l’air tassé sur son socle, il aurait souhaité faire pousser le long de la façade des arbres et des fleurs. Il disait ; « Vous verrez plus tard, quand l’Opéra sera en ruines, et qu’il sera couvert de lierre, vous verrez –c’est un euphémisme – comme cela sera grand, pittoresque, imposant et presque merveilleux. »

opéra-Garnier-façade

La façade fut présentée au public le 15 août 1867. L’édifice était pratiquement incombustible ; la pierre, la brique, le fer dominaient. Un journaliste contemporain assurait que, même si un incendie se déclarait, un spectateur avide d’émotion pourrait rester dans sa loge, pour assister au travail des pompiers. L’Opéra devait mesurer 172 m ; de long, 101 de large, 79 de haut du troisième  dessous au pignon de la scène où le groupe d’Apollon élevait sa lyre à plus de 60m de hauteur.  La scène allait avoir une ouverture de 15m, 60, une profondeur de 32m. Avec ses 2156 places, ses 334 loges, ses 6.319 marches, ses 1.606 portes, ses 7.593 clés, et ses 450 cheminées, l’Opéra de Paris écrasait ses rivaux de toutes les autres capitales. La construction ne coûta que 35.400 000frs, sur lesquels Garnier touchait 2%. Mais ses honoraires ne portaient pas sur le prix des œuvres d’art qui entraient pour une somme considérable dans le devis. De tous les monuments construits à Paris depuis le début du XIXe siècle, l’Opéra était le moins cher au mètre cube, excepté, disait Garnier, le Guignol du Jardin des Tuileries.

13 peintres, 73 sculpteurs, 14 ornemanistes avaient participé à la décoration. Tous les pays du monde avaient fourni les matériaux : brocatelle d’Espagne, porphyre rouge de Finlande, porphyre noir de Belgique, jaspe do Mont-Blanc, granit des Vosges, d’Ecosse, de Suède, marbre vert de Gênes, marbre jaune de Sienne. Garnier put réaliser son rêve : à la mode de l’Italie, pour la première fois furent employées en France des mosaïques décoratives pour l’ornementation de la voûte de l’Opéra. Elles furent assemblées par une petite colonie d’ouvriers vénitiens. Les figures avaient été acheminées par fragments, de Venise, dans des caisses. Ces morceaux de céramique éclatante donnaient à Charles Garnier la nostalgie des pays ensoleillés. De temps en temps, il partait faire une fugue en Italie : « Je me sentais atteint, disait-il par le blanc et l’or des cafés parisiens, il me fallait aller chercher un peu de couleur. » Il n’hésitait pas à faire mille lieues en six jours, puis revenait à son chantier.

Pendant ce temps, les peintres travaillaient jour et nuit. Baudry, auteur des peintures du plafond au grand Foyer, montra un jour ses toiles au caporal des pompiers du poste installé près de son atelier : « Quel malheur, dit-il si tout cela venait à brûler. » « Oh oui, monsieur, répliqua le pompier, la peinture à l’huile, ça fait de la bien mauvaise fumée. »

Pour faire valoir les dorures qui consommèrent 4 kgs d’or fin et les peintures qui couvent 800.000 mètres carrés, Garnier avait choisi des tentures en velours rouge, mais, pour le ton des rideaux du grand foyer, il s’inspira des chapes que les évêques portent dans « Le Prophète ». Partout l’allégorie était reine. Les bustes en simili-bronze des luminaires symbolisaient, avec beaucoup de réalisme, l’huile, la chandelle, le gaz, l’électricité, modes d’éclairage successifs au théâtre.

Il se contenta, au lieu des arbustes qu’il avait souhaité voir pousser le long de la façade, de placer des plantes vertes au bord d’un petit bassin où nageaient des poissons rouges, sous la voûte centra le, au pied de la statue –fontaine de la Pythie. Cette statue était l’œuvre d’une femme, la duchesse Colonna, qui avait choisi le pseudonyme viril de Marcello.

A mesure que le monument sortait de terre, les critiques jaillissaient de toutes les bouches et de toutes les plumes. Un geste d’orgueil naïf de la part de Garnier mit le comble à la médisance : sa signature sous forme d’anagramme, en lettres grecques qui paraphait son œuvre et, dans le grand foyer, au milieu des deux grands arcs doubleaux des extrémités, les deux grosses têtes de Chabaud formant motif qui le représentait avec sa femme sous les traits de Mercure et d’Amphitrite.

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Après la catastrophe de Sedan, pendant le siège de Paris, les « N » et les aigles napoléoniens, qui revenaient comme un leitmotiv dans la décoration de l’Opéra, apparurent comme un défi à l’histoire, mais, après de nombreuses controverses, ils furent épargnés. Dans les caves du palais inachevé, on entreposa 4.500 tonnes de vivres de toutes sortes, depuis  la farine d’avoine jusqu’au saucisson de cheval. Les aérostiers de la Commune, grimpés au dernier étage, lançaient, à l’aide de ballons montés, des proclamations incendiaires en direction de Versailles.

Garnier était harcelé de dettes. Ce fut le feu qui, en détruisant, en 1873, la salle de la rue Le Peletier, lui permit d’obtenir les derniers subsides pour achever l’œuvre de sa vie.

Pour les millions de visiteurs qui se sont succédés place de l’Opéra, il allait rester, ainsi que l’avait écrit son ami Théophile Gautier :

Garnier, grand maître du fronton. De l’astragale et du feston…

Le 5 janvier 1875, 4e anniversaire du bombardement de Paris par les Prussiens, à 8 heures 10 exactement, le maréchal de Mac-Mahon, fait son entrée dans la loge présidentielle. Dans la salle que le lustre géant, malgré ses 340 becs de gaz, n’éclaire que faiblement, une violente odeur de vernis et de plâtre prend à la gorge les représentants barbus et décorés de tous les corps de l’Etat, figurants de ce spectacle historique : l’inauguration du nouvel Opéra. Dans les loges ont pris place Alphonse XII, roi d’Espagne depuis deux jours, la reine Isabelle, l’ex-roi de Hanovre, les  ministres, les magistrats, les grands dignitaires de l’armée et des Académies, les maires et les bourgmestres de France et des capitales étrangères. Le plus remarqué est le Lord-Maire de Londres, en perruque et costume de gala, qui a fait une entrée éclatante, en sortant de son carrosse doré, avec son escorte de trompettes, de porte-pieds, de shérifs et de hallebardiers en uniformes chatoyants. Dans les coulisses, le directeur Halanzier arrache le bâton des mains du régisseur et frappe lui-même les trois coups en criant : « Place au théâtre » et le rideau tout neuf se lève sur le premier acte de « La Juive », que les artistes, émus comme à une première, entonnent d’une voix mal assurée.

auteuil d’orchestre de 30 francs et 15.000 une loge, courent partout, pour tout voir. Le Lord-Maire qui, pour être plus à l’aise a laissé sa perruque dans sa loge veut lui aussi visiter le Grand foyer du Public que l’on critique déjà pour ses dimensions disproportionnées. A minuit et demi, le rideau tombe et le Maréchal-Président, encadré par 200 cuirassiers, torches au poing, regagne l’Elysée. Trois cents personnes qui avaient stationné sur place pendant toute la durée de la représentation, se ruent alors vers les portes dans un élan de frénétique curiosité. La police réussit à grand’peine à leur barrer le passage. L’homme qui a passé quatorze ans de son existence à édifier l’objet de tant d’enthousiasme est sorti inaperçu. Le ministre a fait payer sa place à Charles Garnier, une 2eme loge, 120 francs.

 

 

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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