Histoire vraie d’Avicenne le sage

Parmi les grands scientifiques et penseurs arabes qui participèrent à cette régénération de la pensée, Avicenne (980-1037), considéré à l’époque comme un maître, influencera profondément la médecine européenne jusqu’au XVIIe siècle.

Un esprit précoce

Bienvenue à Afshéna, près de Boukhara, la grande métropole ouzbek, riche, puissante et cultivée, qui attire artistes et intellectuels. C’est ici que naît Ebn Sïnã, plus connu sous le nom latinisé d’Avicenne, au sein d’une famille musulmane chiite. Son père, préfet, assure à sa famille un certain confort de vie. Le jeune Avicenne étudie dans des écoles renommées. Très tôt, il manifeste un intérêt et des facilités pour les sciences, les mathématiques et la philosophie ; il ira même jusqu’à dépasser son premier maître en calcul ! A dix ans, il connaît le Coran et l’arabe littéraire ; à quatorze ans, il étudie la médecine, les sciences naturelles et se passionne pour la métaphysique d’Aristote. Son érudition est telle qu’il dirige déjà des médecins aguerris alors qu’il n’a pas atteint ses dix-sept printemps…

L’âge d’or

A l’aube du IXe siècle, un souffle régénérateur venu de Perse, d’Andalousie et d’Ouzbékistan apporte le génie civilisateur à une chrétienté médiévale plongée dans la barbarie. Comme Averroès1 ou Maïmonide2, Ibn Sïnã participe à cette étincelle qui sortira l’Occident de son sommeil. Philosophe, médecin, théologien, chimiste botaniste… toute science l’intéresse. Il n’est pas seulement précurseur dans son approche de la médecine mais fin lettré, et traducteur des œuvres d’Hippocrate et de Galien tout en nourrissant un intérêt particulier à l’étude d’Aristote. Ainsi, les érudits de langue arabe mettent leur talent à traduire, interpréter et rassembler toutes les connaissances médicales, scientifiques et philosophiques issues des traditions hébraïques, grecques et latines tombées dans l’oubli depuis longtemps. De célèbres académies de médecine voient le jour un peu partout, notamment Bagdad, Cordoue, Damas ou encore Ispahan, fondée par Avicenne. On raconte que la bibliothèque de Cordoue est d’une richesse comparable à celle d’Alexandrie.

Le père des huiles essentielles

Si des techniques primitives de distillation semblent avoir existé en Mésopotamie mille ans avant notre ère, il revient aux scientifiques arabes de les avoir perfectionnées. Rhazès, chimiste et médecin persan, avait créé à la fin du IXe siècle un premier alambic avec lequel il réussit à obtenir de l’alcool en distillant des jus de fruits fermentés. Avicenne, bon chimiste, élabore un nouvel alambic en y ajoutant un serpentin, ce qui améliore la réfrigération de la vapeur d’eau. C’est ainsi qu’il met au point les premières distillations avec entraînement des principes aromatiques de la plante par vapeur d’eau. Il est le premier à obtenir de l’huile essentielle de rose. Ce nouveau système révolutionne l’extraction des essences de plantes médicinales. Dans ses ouvrages médicaux, il fait une large place aux soins par les huiles essentielles. On y trouve également la description des différents usages de nombreuses plantes comme la myrrhe, l’aloès ou le safran.

L’originalité du « Prince »

Ses élèves l’appelaient Cheich el-Raïs, le « prince des savants », le maître…  Vers l’an Mil, il obtient gloire, fortune ainsi que le titre de vizir, après avoir guéri le prince samanide de Boukhara. Travailleur infatigable, il mène une double vie. Le jour, il remplit ses fonctions officielles auprès de l’émir ; la nuit, il rédige ce qui deviendra son ouvrage majeur : Le Canon de la médecine, référence des écoles européennes de médecine jusqu’au XVIIe siècle ! Avicenne y présente les propriétés de plus de huit cents plantes accompagnées d’innombrables formulations galéniques obtenues parfois au moyen de l’alambic. Au fil des pages, le lecteur découvre également la première nomenclature exhaustive de toutes les plantes médicinales connues. Si certains points de vue sont aujourd’hui obsolètes, il n’en demeure pas moins un esprit brillant et humaniste doué d’un remarquable talent de discernement et d’audace dans le domaine de l’ophtalmologie, de l’obstétrique et même de la psychologie ! Dans ce domaine, Avicenne avait parfaitement compris l’influence déterminante des facteurs psychiques sur le fonctionnement organique et la maladie qui en découle. Visionnaire, il émet l’hypothèse d’un réseau de localisations cérébrales où s’effectueraient les opérations mentales ; point de vue original pour l’époque, confirmé à la lumière des neurosciences du XXe siècle. Tout aussi novateur : l’invitation pour chaque médecin à une réflexion sur l’acte médical, le processus de guérison ou la gestion de la douleur. Sur ce dernier point, Avicenne défend le pouvoir anesthésique des « éponges thérapeutiques », qui, imbibées de substances opiacées, étaient déposées sur le visage du patient avant une intervention chirurgicale.

L’intellectuel et le jouisseur

Grand érudit, il a passé une grande partie de sa vie à écrire (près de 270 livres, dont une grande partie a brûlé) et à enseigner la médecine, l’autre partie à boire, philosopher et goûter la compagnie des femmes. Homme de synthèse plus que défricheur, il incarne cette soif de connaissance, cet éclat d’intelligence qui éclaira l’Europe médiévale. Son talent, ses fonctions au service de familles puissantes l’ont souvent mené au cœur des intrigues de pouvoir ou de rivalité. Il connut les honneurs mais aussi l’exil et la prison. Epuisé, il meurt à l’âge de cinquante-sept ans d’une infection intestinale mal soignée. Certains textes avancent l’idée qu’il serait mort empoisonné par un rival… Initiateur de l’aromathérapie moderne, il demeure encore aujourd’hui l’incarnation de l’âge d’or de la culture arabe, la synthèse de l’Orient et de l’Occident

1 Averroès (1126-1198), de son vrai nom Ibn Rochd, philosophe, théologien et médecin andalou.

2. Maïmonide (1138-1204), rabbin de langue arabe, né à Cordoue, en Andalousie. Médecin et philosophe.

3. Rhazès (865-932), de son vrai nom Ibn Zakariya al-Razi, scientifique, chimiste et médecin persan (actuel Iran), auteur d’une encyclopédie médicale célèbre à son époque.

Délicieux parfums d’Arabie

Les Croisades contribueront largement à diffuser ce savoir-faire en Occident. En France, l’usage des macérations aromatiques persistera un certain temps avant que, les échanges commerciaux et culturels aidant, l’Europe ne découvre émerveillée les gommes et résines venues d’Orient, et les huiles essentielles, appelées alors « parfums d’Arabie ».

Claire Bonnet in Plantes & Bien-être mars 2019

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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