Jacques de Molay le Grand Maître maudit

Jacques de Molay le Grand Maître  templier 

Avec la fortune et la puissance, les Templiers ont-ils oublié la rigueur de leur règle, ont-ils laissé le relâchement s’introduire dans leur ordre, la corruption, l’orgueil, la luxure, l’avidité, la soif de domination ? Les rumeurs vont bon train. Déjà, en Orient, ils ont plus d’une fois forfait à leur honneur de chevaliers et à leur fois de Chrétiens. On les a accusés de violences, de manque de foi, de connivence avec les infidèles, d’hostilité contre des chrétiens, de sacrilège, même… leur immense fortune fait des envieux chez les princes, et provoque la jalousie des autres ordres.

Philippe le Bel sait comment, avec de simples rumeurs, l’admiration peut devenir défiance, et la défiance peut devenir haine. Avec l’aide de Guillaume de Nogaret, il déclenche dans son royaume une campagne de diffamation. Pour dénigrer le Temple, il paye des trouvères, des troubadours, des chansonniers, qui, dans les tavernes de provinces comme sur les places publiques, chantent ou racontent les pratiques secrètes du Temple. C’est à cette période que l’expression « boire comme un Templier » fait son apparition dans les rues de Paris et les villes de province ; expression injuste, alors que la règle du Temple châtie les Templiers s’adonnant à la boisson1

1 Selon d’autres sources, le mot templier est une déformation du mot trampier, ancien nom des verriers, lesquels, travaillant devant des fours, doivent se réhydrater fréquemment. A signaler aussi, selon Pierre Larousse, qu’un templier, en haut Languedoc, désigne un orage, violent susceptible de dévaster les récoltes.

La trahison de Floyran

La campagne est efficace. Le bon peuple commence à s’interroger : Que sont devenus des « Pauvres Chevaliers du Christ, les bons compagnons d’Hugues de Payns ? » On les soupçonne de pratiquer l’alchimie, de fabriquer de l’or… On les soupçonne de magie et, pire, de magie sarrasine, d’adoration d’idoles orientales… La campagne de haine se développe. Que se passe-il donc, derrière les hauts murs des commanderies, dans la pénombre des chapelles octogonales ? Mais pour accuser d’hérésie l’Ordre du Temple, il lui faut des preuves.

En 1303, le chevalier Esquin de Floyran, membre de la Milice du Temple, perd son titre de Commandeur de Montfaucon, pour cause d’apostasie. Il se venge en poignardant le Commandeur de Mont-Carmel et se réfugie à Paris où il demande la protection de Nogaret. Le conseiller de Philippe le Bel, grand politique et habile manipulateur, saisit l’occasion. Il va utiliser le chevalier Esquin de Floyran, et le faire, à son insu, entrer dans son plan machiavélique.

Il le fait enfermer à la prison royale de Toulouse, derrière les hauts murs de la forteresse, et lui donne pour compagnon de cellule, un autre condamné à mort, un bourgeois lui aussi meurtrier. A cette époque, les condamnés à mort pour homicide se voient refuser le secours d’un prêtre – confesseur. Quand arrive le moment de leur exécution, les deux prisonniers se confessent donc mutuellement. Mais le bourgeois, effaré par la confession du chevalier du Temple, demande à rencontrer Nogaret. Et répète, en échange de sa grâce, au roi et à Guillaume de Nogaret les aveux du chevalier du Temple, à savoir : l’adoration des idoles, le crachat sur la croix, les baisers obscènes, le rituel de la cordelette…

Nogaret écrit aussitôt au pape, qui refuse d’abord de croire aux « aveux » du chevalier Esquin de Floyan. Nogaret relance sa campagne de diffamation contre le Temple dans l’opinion populaire, qui s’émeut. Philippe le Bel, avec une parfaite hypocrisie, joue l’incrédulité et l’indignation, demande une enquête, fait appel au pape, le presse d’accélérer la procédure. Dans l’opinion publique, les Templiers sont déjà perdus.

Philippe-le-Bel-lit-de-justiceLa grande rafle du vendredi 13

En octobre 1307, Philippe le Bel et Clément VII se rencontrent à Poitiers. Le premier demande au second d’autoriser une enquête sur les Templiers et sur les accusations dont ils sont l’objet. Pour la seule France, les Templiers peuvent réunir quinze mille chevaliers en armes. L’arrestation des Templiers est minutieusement préparée. Le roi a ordonné à ses officiers de réunir une troupe assez nombreuse pour venir à bout de la résistance des Chevalier du Temple. Cette troupe doit se présenter dans toutes les commanderies, dans les domaines du Temple, au point du jour, et s’introduire par la force. Ensuite, elle a ordre de dresser l’inventaire des biens du Temple et de procéder aux premiers interrogatoires des Templiers, en utilisant la torture, afin de confirmer les accusations émises par des témoins subornés, des délateurs payés par les sbires royaux.

A l’aube du vendredi 13 octobre 1307, les officiers du roi passent à l’offensive. L’Ordre du Temple est attaqué le même jour, à la même heure, dans tous les endroits, dans toutes ses innombrables ramifications. On peut s’étonner du peu de résistance des Templiers, pourtant habitués à combattre, à résister, à ne pas lâcher un pouce de terrain, à se faire tuer sur place dans les combats. Peu de Templiers réussissent à s’échapper. A moins qu’ils ne se soient laissés prendre, persuadés que la justice royale ou papale les acquittera, tant ce qu’on leur reproche paraît absurde, faux, mensonger ! Ils ignorent encore avec quelle haine et quelle opiniâtreté Philippe le Bel va les poursuivre. (En Allemagne, vingt chevaliers en armes, menés par Hugues de Salin, commandeur de Grunbach, lors du procès de l’Ordre, forceront les portes du Synode de Mayence, protesteront de leur innocence et seront entendu : ils seront acquittés, comme dans toute l’Europe, à l’exception de la France et de la Lombardie.)

Trois chariots chargés de… paille

D’autre part, l’opération de police est d’une telle ampleur, et l’organisation templière d’une telle efficacité que, malgré le secret de la première, le Grand Maître et ses conseillers devaient avoir des soupçons. En juin 1308, le frère templier Jean de Châlons, du Temple de Nemours, ne déclare-t-il pas, lors de sa déposition, « avoir vu de ses propres yeux trois chariots chargés de paille quitter, à la tombée du jour, le Temple de Paris, sous la conduite de Gérard de Villiers, qui menait cinquante chevaux, et d’Hugues de Châlons… » ? Jacques de Molay a-t-il fait ainsi mettre à l’abri le trésor du Temple1 ?

Les interrogatoires et les tortures peuvent commencer, au nom du roi et de la « très sainte Eglise Catholique ». Parmi les questions les plus souvent posées, celles-ci :

Comment les Frères ont-ils été reçus au Temple ?

Les a-t-on, après la cérémonie, emmenés derrière l’autel ou ailleurs, contraints de renier le Christ par trois fois et de cracher sur la croix ?

Les a-t-on ensuite dévêtus et baisés « en bout de l’échine », sous la ceinture, sur le nombril et en la bouche  puis invités à pratique la sodomie ? Se ceignaient-ils d’une cordelette ayant touché la figure diabolique appelée « baphomet », adoré par les anciens et les dignitaires ?…

A Paris, Nogaret arrête lui-même le Grand Maître de l’Ordre Jacques de Molay et les cent quarante Chevaliers du Temple, au nom de Guillaume Imbert, Grand Inquisiteur de France, qui va sans tarder instruire le procès. Au nom de l’Eglise, certes ; mais Guillaume Imbert est aussi le confesseur personnel du roi. Les biens saisis sont remis à la garde du roi « pour le service de la Terre sainte ».

La grande rafle opérée contre les Templiers plonge le monde chrétien dans la stupeur. Les autorités laïques et religieuses se rangent au côté du roi, reprenant les accusations de « sodomie, et d’apostasie ». il faut abattre l’Ordre du Temple. Et pour ce faire, obtenir, par la torture, les aveux les plus extravagants. L’abbé Vertot écrira : « On n’entendait que cris, que gémissements de ceux qu’on travaillait, qu’on brisait et qu’on démembrait dans la torture. »

1 cité par Alain Desgris dans « L’Ordre des Templiers », Les secrets dévoilés, Ed. Dervy.

sceauDes supplices et des mensonges

Mes supplices auxquels sont soumis les Templiers sont aussi divers que cruellement ingénieux. L’estrapade consiste à hisser le prisonnier à l’aide d’un treuil et d’une poulie, puis à le laisser retomber au sol brusquement. Le chevalet des bourreaux de l’Inquisition brisent les membres, par un système de cordes et de crics. La calcination est l’épreuve terrible du feu : on enduit les pieds de l’accusé de graisse et l’on approche la flamme d’une torche. Le brodequin fait éclater les articulations du corps. Les Templiers, hommes de guerre, rompus à toutes les souffrances, sont aussi tenaillés avec des pinces chauffées à blanc, ont les dents arrachées, sont suspendus au-dessus du sol par les parties génitales (les procès-verbaux en attestent). Nogaret, pour parvenir à ses fins, utilise aussi la tromperie, le mensonge : « Qu’ils avouent tout de suite et on les relâchera ; ils vivront en paix ; le roi les pensionnera. »  On pousse les sergents ou les écuyers, à accuser les Chevaliers.

Lorsque le Grand Maître Jacques de Molay est interrogé par l’Inquisition, il résiste un certain temps, puis finit par avouer ce que les inquisiteurs veulent savoir : les pratiques hérétiques des Chevaliers du Temple.

« Que la vérité pour le salut de mon âme »

Le procès-verbal du Grand Maître du Temple a conservé son dialogue avec l’inquisiteur. Le Grand Maître y raconte son entrée dans l’Ordre, son initiation :

Jacques de Molay : Voici quarante-deux ans que j’ai été reçu, à Beaune, diocèse d’Autun, par le frère Humbert de Pairaud, chevalier, en présence du frère Amaury de la Roche et de plusieurs autres dont je n’ai plus les noms à la mémoire. Je fis d’abord toutes sortes de promesses au sujet des observances et des statuts de l’Ordre, puis l’on m’imposa le manteau. Le frère Humbert fit ensuite apporter une croix d’airain où se trouvait l’image du Crucifié, et m’enjoignit de renier le Christ figuré sur cette croix. De mauvais gré, je le fis ; le frère Humbert me dit ensuite de cracher sur la croix, je crachais à terre.

L’inquisiteur : Combien de fois ?

Jacques de Molay : Une fois seulement, j’en ai bonne mémoire

L’inquisiteur : Quand vous avez fait vœu de chasteté, vous fut-il dit peu après de vous unir charnellement avec les autres frères ?

Jacques de Molay : Non. Et je ne l’ai jamais fait.

L’inquisiteur : Les autres frères sont-ils reçus de la même manière

Jacques de Molay : Je ne crois pas que le cérémonial ait été pour moi différent de ce qu’il est pour les autres ; quant à moi, je n’en ai pas reçu un bien grand nombre. Après leur réception toutefois, je priais les assistants de mener à part les nouveaux profès, et de leur faire part de ce qu’ils devaient. Mon intention était qu’ils accomplissent ce que j’avais accompli moi-même, et qu’on les reçût selon les mêmes cérémonies.

L’inquisiteur : Avez-vous proféré quelque fausseté, ou mêlé des mensonges à votre déposition, par crainte de torture, de prison ou autre ? Avez-vous celé la vérité ?

Jacques de Molay : Non. Je n’ai bien dit que la vérité, pour le salut de mon âme. »

Onze chefs d’accusation

Les chefs d’accusation établis par Nogaret et ses hommes de main sont au nombre de onze :

Les Templiers n’avaient pas une foi véritable

Ils obligeaient les nouveaux profès à insulter la Croix du Sauveur.

Ils adoraient une idole « vieille peau d’homme embaumée et de toile polie », ayant « des yeux d’escarboucle reluisants comme la clarté du ciel. »

Ce furent eux qui trahirent saint Louis lorsqu’il fut pris par les Infidèles et perdirent Saint-Jean-d’Acre.

Ils entretenaient des relations coupables avec le Sultan de Babylone (du Caire) et lui avaient vendu des esclaves chrétiens.

Trésoriers du Roi, ils le volèrent.

Ils pratiquaient la sodomie.

Ils brûlaient tel frère mort en son « idolâtrie » et « malice » et la cendre qu’ils en tiraient de cette combustion, ils la mêlaient aux aliments des jeunes profès, afin que ces derniers fussent mieux pénétrés de la même idolâtrie et de la même malice.

Ils portaient des ceintures magiques (les cordelettes blanches qui retenaient leurs braies)

Ils oignaient leur idole de la graisse tirée du cadavre d’un nouveau-né, fils de l’un des frères et d’une pucelle.

Ils se refusaient à assister au baptême d’un enfant ; ils fuyaient les femmes, « laquelle chose est détestable à raconter ».

Le-poète-et-templier-Vlblfram-von-EschenbachDes aveux contradictoires

Ces aveux sont surprenants. Si l’on compare leurs croyances et leurs rites à ceux de l’Eglise romaine officielle, les Templiers « n’ont pas de foi ». S’ils insultent la croix, c’est parce qu’elle est simplement l’objet, l’instrument du supplice du Christ Sauveur. L’idole, le baphomet est sans doute une représentation alchimique, celle de la fusion, de l’unité spirituelle symbolisée par l’androgyne.

L’accusation de sodomie ne tient pas, lorsqu’on sait qu’elle était considérée comme un péché majeur dans les préceptes de l’Ordre, et sanctionnée par l’exclusion immédiate du frère.

On les accuse d’avoir trahi saint Louis à Saint-Jean-d’Acre et d’avoir été des agents de l’Islam. On connaît pourtant la résistance héroïque des Templiers à la bataille de Saint-Jean-d’Acre, mais leurs relations, avec certaines confréries spirituelles islamiques, comme celle des  Ismaéliens, renforcèrent la thèse de la trahison.

Les accusations de sodomie, la cendre des morts mêlée aux aliments des jeunes profès, la graisse des cadavres d’enfants utilisée pour oindre « l’idole » rappellent trop les autres procès de sorcellerie, où de pauvres illuminés avouent n’importe quoi sous la torture.

Jacques de Molay n’est pas le seul dignitaire du Temple à passer aux aveux. Geoffroy de Charnay, Précepteur de Normandie, Hugues de Pairaud, visiteur de l’Ordre pour toute la France, Geoffroy de Gonneville, Précepteur d’Aquitaine et de Poitou, avouent eux aussi, sous la torture.

Selon les témoignages, la fameuse « idole » adorée par les Templiers n’est pas la même. Elle change de forme, de matière, porte un nom différent. En revanche, tous les témoignages confirment le reniement de la croix du Christ.

Ces hommes de fer, qui se confessent aux bourreaux de l’inquisition, sont-ils les mêmes que les Templiers de Palestine, capables de donner leur vie pour le Christ, que ceux qui se sont laissés décapiter, plutôt que d’abjurer leur foi ? Les Templiers de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay manquent-ils de force, de courage, pour avouer les pires infamies, et se laisser ainsi abattre ?

L’hérésie templière

A partir des témoignages et des actes du procès, les inquisiteurs à la solde de Nogaret et du roi Philippe le Bel tracent un tableau de l’hérésie  templière : « Celui qui est reçu demande d’abord le pain et l’eau de l’ordre, puis le commandeur ou le maître qui le reçoit le conduit secrètement derrière l’autel, où la sacristie ou ailleurs, et lui montre la croix et la figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ et lui fait renier trois fois le prophète, c’est-à-dire Notre –Seigneur-Jésus-Christ dont c’est la figure, et par trois fois cracher sur la croix ; puis il le fait se dépouiller de sa robe et celui qui le reçoit le baise à l’extrémité de l’échine, sous la ceinture, puis au nombril, puis sur la bouche, et leur dit que, si un frère de l’Ordre veut coucher avec lui charnellement, qu’il lui faut l’endurer, parce qu’il le doit et qu’il est tenu de le souffrir, selon le statut de l’Ordre, et que, pour cela, plusieurs d’entre eux, par manière de sodomie, couchent avec l’un avec l’autre charnellement et cents chacun par-dessus la chemise d’une cordelette, que le frère doit toujours porter sur soi aussi longtemps qu’il vivra ; et mises autour du cou d’une idole qui a la forme d’une tête d’homme avec une grande barbe, et que cette tête, ils la baisent et l’adorent dans leurs chapitres provinciaux ; mais ceci, tous les frères ne le savent pas, excepté le grand maître et les anciens.

De plus, les prêtres de leur ordre ne consacrent pas le corps de Notre-Seigneur ; et là-dessus, on en fera une enquête spéciale touchant les prêtres de l’Ordre. »

Tout est là. On retrouve le rite du baiser sur l’échine, l’accusation de sodomie, les cordelettes magiques, le baphomet, l’idole barbue, le crachat sur la croix, par trois fois, qui évoque sans doute –dans les rites secrets de l’Ordre – le reniement de saint Pierre, qui par trois fois « crache » lui aussi sur la croix du Sauveur.

Le chef principal de l’accusation, le reniement du Christ, lors de la cérémonie initiatique est sans doute, selon Michelet, qu’ « une imitation du reniement de saint Pierre, une de ces pieuses cérémonies dont l’Eglise antique entourait les actes les plus sérieux de la vie, mais dont la tradition commençait à se perdre au XIVe siècle… Cette accusation néanmoins, fut celle qui perdit le Temple. »

Un poète anonyme écrivit :

« L’an mil trois cent et sept

Sachez bien qu’en ce temps

Furent pris les Templiers,

Qui moult furent puissants,

Vilment furent menés

Onques des plus vaillants.

En cet an qu’ai dit or endroit

Et ne sais à tort ou à droit

Furent les Templiers sans doutance

Tous pris par royaume de France

Au mois d’octobre, au point du jour,

Et un vendredi fut le jour… »

 

La commission d’enquête du pape

Le 12 août 1308, une bulle papale institue une grande commission d’enquête ; des archevêques sont nommés commissaires, et se réunissent… à Paris, à la portée de Philippe le Bel et de Nogaret, à Avignon, à Vienne, à Lyon, à Poitiers… La bulle précise que le pape prononcera son jugement dans un concile général tenu à Vienne, en Dauphiné, alors province de l’empire, deux ans plus tard.

Jacques de Molay, du fond de sa prison, envoie une lettre aux Templiers prisonniers, leur demandant d’avouer comme il l’a fait, pour le « salut de leurs âmes ». L’évêque de Paris rédige une instruction sur la manière dont on doit interroger les Templiers. Il demande qu’on soumette les prisonniers à un régime très strict, au pain et à l’eau, avec très peu de nourriture, et il ajoute : « … item, si cela ne sert à rien, qu’on les menace de la torture, même grave, et qu’on leur en présente les instruments, mais qu’on ne les y soumette pas tout de suite ; et si la menace ne réussit pas, on pourra recourir sur les indices précédents à la question et à des tortures, mais d’abord légères, ne devant recourir à d’autres que s’il y a échec… »

L’évêque d’Orléans précise : « Sachez que notre père le pape a mandé que tous ceux qui auraient tenu les dites confessions devant ses avoués et qui ne voudraient pas y persévérer, seraient mis en damnation et détruits par le feu. »

Les hésitations du Grand Maître

C’est le moment choisi par Jacques de Molay et les maîtres de l’Ordre pour revenir sur leurs déclarations faites aux inquisiteurs, sous la torture. Jacques de Molay retrouve tout à coup le courage des Templiers de Palestine. Il redevient un homme de fer et d’humilité, capable de donner sa vie pour la règle de l’Ordre. Il prend la défense du Temple devant ses accusateurs… le temps d’une séance seulement. Le lendemain, il perd de sa superbe, hésite, se trouble, demande un délai de réflexion. Il se trouve des Chevaliers assez courageux pour oser braver la toute puissance du pape et du roi de France, tel le frère Ponsard de Gizy, commandeur de Payns, qui déclare que les Templiers n’osent pas prendre la défense de l’Ordre parce qu’ils craignent la torture. Il déclare que trente-six Chevaliers du Temple sont morts sous les tortures, dans la seule ville de Paris. Il donne la liste des premiers Templiers accusateurs du Temple et démontre qu’ils ont été exclus de l’Ordre « pour leur vilenies, dont Esquieu de Floyran, naguère prieur de Montfaucon. »

Le frère Ponsard de Gizy précise qu’il a été lui-même « jeté dans une fosse, les mains liées si fortement dans le dos que le sang coulait jusqu’à ses ongles. » Il affirme qu’il se sent prêt à mourir par la décapitation, l’ébouillantement ou le feu, mais que si on le torture, il avouera n’importe quoi, comme l’ont déjà fait ses frères.

Le 28 mars 1310, cinq-cent-quarante-six Templiers comparaissent devant la commission papale. On leur accorde de choisir des procureurs pour parler en leur nom. « Nous aurions bien dû aussi n’être torturé s que par des procureurs », répliquent-ils. Leur condition de détention sont exécrables, ils sont traités avec une   rigueur extrême, doivent payer les passeurs qui les emmènent subir leurs interrogatoires, donner de l’argent aux gardiens qui ouvrent ou rivent leurs chaînes…

Les premiers bûchers

En octobre 1310, le concile de Paris, parce que Philippe le Bel s’impatiente, fait comparaître cinq cent soixante-six Chevaliers qui en appellent, en vain, au pape. Le tribunal absout quelques Templiers, impose la captivité et des pénitences très lourdes à la plupart et en condamne comme relaps cinquante-quatre qui ont osé revenir sur leurs aveux. Ils sont brûlés vifs, le jour même à Vincennes. C’est l’archevêque de Sens, Philippe de Marigny, frère d’Enguerrand, le trésorier du roi, qui dirige le massacre. Neuf autres Templiers ont subi le même sort à Senlis. « S’ils avouèrent dans les tortures, ils nièrent dans les supplices » écrira Bossuet. Ils ont été ligotés chacun à un poteau, et le feu a été mis avec lenteur aux pieds et aux jambes, bûcher après bûcher, tandis que leurs bourreaux et leurs parents et amis leur demande de se reconnaître coupables. Aucun des suppliciés ne l’accepte. Tous se clament innocents et périssent en priant.

Les grands dignitaires de l’Ordre sont restés en prison, le pape s’étant réservé leur jugement. En Allemagne, en Espagne, au Portugal, les Templiers, après procès, sont reconnus innocents. Sauf en Aragon, où ils ont pris les armes et se sont enfermés dans leurs forteresses. Vaincus par le roi Jacques II, ils seront mis aux fers comme rebelles. Jacques II récupérera leurs biens pour fonder, en 1317, sur les ruines de celui du Temple, l’Ordre militaire de la Montessa avec la bénédiction papale.

Philippe le Bel a déjà atteint son but : il a fait main basse sur les biens du Temple1. Encore faut-il que l’Ordre disparaisse, pour qu’il en soit propriétaire définitif, et qu’en cas de renversement de situation il ne lui soit pas réclamé des comptes

1 L’Ordre était riche, pourtant, rien ne sera retrouvé du fameux « trésor du Temple ». Guillaume de Plaisians, dans son discours destiné au pape, signale que les « trésors » des Templiers ne sont pas tombés aux mains de Philippe le Bel : »Parce que, dans beaucoup de parties du monde, ils ont fortifié leurs châteaux contre l’Eglise et son bras, et qu’ils ont dérobé et dilapidé ses biens, qu’ils les ont dissipés, y compris les vases sacrés eux-mêmes… » Rien ne sera retrouvé par les envoyés du roi, pas même les vases sacrés. les archives aussi, celle du Temple de Paris, comme celles des nombreuses maisons et commanderies ont mystérieusement disparu, et cela, avant l’arrestation du Grand Maître. Destruction ou mise en lieu sûr ? Les Templiers ont sans doute été les auteurs de cette « disparition ». Reste-t-il un trésor des Templiers, et où a-t-il été caché ? en 1970, on a découvert, au château deGisors, un bassin en bronze contenant 11 359 pièces de monnaie, pour la plupart frappées au XIIe siècle  et conservées aujourd’hui au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale. Mais nul n’a encore découvert les archives.

Le concile de Vienne

Le 16 octobre 1311, le pape Clément V convoque enfin le concile de !vienne, sur les bords du Rhône, rassemblant sous les voûtes gothiques de la cathédrale Saint-Maurice des dignitaires laïques, des prélats, des princes de l’Eglise, et la préparation d’une nouvelle croisade. Clément V, déjà faible de caractère, et de surcroît malade, cède aux influences du roi et des cardinaux de France. Il déclare que Philippe le Bel « a agi dans une noble intention. » Il est vrai qu’il lui est difficile de contredire le comportement du roi, dans l’affaire des Templiers. Le roi de France a pour lui l’opinion populaire, le soutien des princes et des cardinaux du royaume.

Des témoignages pathétiques, mais inutiles

Neuf Templiers se présentent devant trois cents évêques pour défendre leur Ordre. Une rumeur court que deux mille Chevaliers, massés à Lyon et sur les bords du Rhône, sont prêts à passer à l’action. Pourtant, lorsque Clément V fait arrêter les neuf Templiers, il ne se passe rien. Devant la commission pontificale, les Templiers reviennent sur leurs aveux, essaient de sauver l’Ordre, se défendent, protestent avec l’énergie du désespoir : Frère Ponsard de Gisy, précepteur de Payns : « Les imputations dont on accable l’Ordre, savoir qu’il est donné licence aux frères de s’unir charnellement entre eux et autres énormités, tout cela est mensonge. »

Frère Aymond de Narbonne : « Trois ans j’ai tenu ou gardé la chambre du Maître, outre-mer ; je n’ai rien vu de mal, ni chez lui ni dans l’ordre. »

Frère Jean du Four : « Si tant est que j’eusse fait aveu de ce péché, je m’en étais rétracté ailleurs, et m’en rétracte encore aujourd’hui. »

Frère Jean de Saint-Benoît, précepteur de l’Ile Bouchard : « Jamais je n’ai appris, ni vu, ni su, ni cru qu’un tel vice eût été conseillé ou commis dans notre Ordre. »

Jean l’Anglais : « Je n’ai jamais ouï dire qu’on eût donné congé ou ordre formel à un frère de s’unir charnellement avec un autre. »

Cela ne sert à rien. Philippe le Bel a parfaitement ficelé le procès des Templiers, et le concile de Vienne lui apporte ce qu’il veut : le soutien du pape.

Le culte de saint Jean

Sur un plan théologique, la différence entre Temple et Eglise romaine subsiste : le culte rendu à l’Esprit saint, l’importance du Saint-Esprit dans les rites. Les Templiers ont créé une église johannite rattachée aux deux Jean des Evangiles. Ils confondent volontiers Jean l’apôtre et Jean le baptiste, le précurseur, qui baptisa Jésus.

Saint Jean, patron des Templiers, est célébré chaque année dans toutes les commanderies de l’Ordre. A Paris, place de grève, tout près de l’église Saint Jean, des feux de joie sont rituellement allumés le 24 juin par le Grand Maître et les Commandeurs du Temple. Cette célébration annuelle recouvre à la fois la saint Jean chrétienne et la fête solaire et païenne du solstice d’été. Cette tendance à se détourner des dogmes de l’Eglise, à confondre christianisme et rites païens leur vaut condamnation pour hérésie.

Les Templiers, disciples de saint Jean, s’opposent aux papistes romains, qui sont les disciples de Pierre.

Les atermoiements de Clément V

Jacques de Molay, détenu à Gisors, réclame le jugement du pape, seule autorité dont il dépend. Mais Clément V, qui ne cesse d’ajourner sa décision sur l’Ordre, finit par renvoyer le jugement du Grand Maître et des dignitaires incarcérés avec lui aux commissaires ecclésiastiques qui siègent à Paris, sous la tutelle attentive de Philippe le Bel.

Le 3 avril 1312, en séance plénière, Clément V donne lecture de la bulle Vox Clamanti, qui annonce l’abolition de l’Ordre du Temple. Le pape transfert les biens du Temple aux chevaliers de l’Hôpital. Mais Philippe le Bel obtenant un important dédommagement pour les frais de procès, les pensions des Templiers détenus… il ne reste que peu de chose aux Hospitaliers de l’immense fortune templière. « De cette manière, écrit Bernard Guidon, qui a fait partie de la commission inquisitoriale de France, fut aboli l’Ordre du Temple, après avoir combattu cent-quatre-vingt-quatre ans et avoir été comblé de richesses et orné des plus beaux privilèges par le Saint Siège. Il n’en faut pas imputer la faute au pontife, car il est constant que lui et son concile n’ont fondé leur décision que sur les allégations et les témoignages que le roi de France leur a fournis ».

Le 18 mars 1314, les dignitaires du Temple, en vêtements blancs, pieds nus, les mains liées par des chaînes, sont exhibés devant une foule immense sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Il y a Jacques de Molayn Hugues de Pairaud, Geoffroy de Charnay, Geoffroy de Gonneville, entourés d’hommes en armes. Lecture leur est faite de leurs aveux, avant qu’on leur annonce qu’ils sont condamnés à la détention perpétuelle.

De mon Ordre rien ne savait qui ne fût de bonne foi et de chrétienne loi

Osant défier la justice du roi et du pape, recouvrant tout à coup la stature des commandeurs de l’Ordre, des combattants de Jérusalem et de Saint-Jean-d’Acre, des moines-soldats cherchant Dieu dans la mort, Jacques de Molay s’indigne, interrompant la lecture, renie, de la force qui subsiste dans son corps épuisé, ses aveux arrachés sous la torture, soutient que « de son ordre rien ne savait qui ne fût de bonne foi et de la chrétienne loi. » Un sergent du roi se jette sur Jacques de Molay et lui met la main sur la bouche pour l’empêcher de parler. La foule versatile, qui était venue voir s’humilier les Templiers se met alors à gronder et à bousculer la police du roi, prenant fait et cause pour les martyrs. Philippe le Bel l’apprenant entre en fureur, et donne l’ordre de dresser un bûcher à la pointe de l’île aux juifs (maintenant dite du Vert Galant), et d’y amener immédiatement les condamnés.

La malédiction du Grand maître

Au crépuscule du 18 mars 1314, à l’heure des vêpres, Jacques de Molay et le commandeur de Normandie, qui l’a suivi dans la protestation montent sur le bûcher1.  Selon le chroniqueur Godefroi de Paris ? le Grand Maître « vit le feu préparé, se dépouilla sans hésitation, il se mit tout nu en chemise, lentement et de bonne mine, sans trembler nullement, quoiqu’on le tirât et le secouât fort. On le prit pour l’attacher au poteau et on lui liait les mains avec une corde, mais il leur dit : « Seigneurs, au moins laissez-moi joindre un peu mes mains et faire à Dieu ma prière, car c’en est bien le moment. J’ai maintenant à mourir : Dieu sait que c’est à tort. Il en arrivera bientôt malheur à ceux qui nous condamnent sans justice. Dieu vengera notre mort. »

S’est-il, en faisant la requête d’avoir les mains libres, débarrassé de son manteau blanc de Templier afin que, symboliquement il ne brûle pas, voulant signifier par ce geste que l’uniforme du Temple ne peut être exposé sur le bûcher des hérétiques puisque l’Ordre n’est pas hérétique ?

Le bûcher est alors « allumé avec une lenteur calculée, afin qu’ils souffrissent le plus qu’il était possible. » Dans la fumée noire du brasier, par-dessus le craquement du bois qui brûle, Jacques de Molay a-t-il lancé une malédiction sur le roi Philippe le Bel et le pape Clément V, les assignant à comparaître devant le tribunal de Dieu dans les quarante jours et Philippe le Bel dans l’année, comme le prétendra un autre témoin, l’Italien Villani ?

1 les deux autres condamnés, qui, eux, continuèrent d’affirmer leur culpabilité, furent encore emprisonnés quelques temps avant d’être libérés.

Des morts mystérieuses

Le pape Clément V meurt effectivement de la gravelle (calculs rénaux) de 20 avril 1314, à Roquemaure, c’est-à-dire exactement un mois et un jour après le Grand Maître. Il reste, pour l’histoire, celui qui installa la papauté à Avignon, et celui qui supprima l’Ordre du Temple, dont son grand oncle maternel, Bertrand de Blanquefort, avait été l’un des Grands Maîtres. Cet homme raffiné, mais faible, achève son règne sous une malédiction après l’avoir commencé sous un mauvais présage : lors des fêtes de son couronnement, en 1305, à Lyon, un mur s’effondre lors du passage de son cortège, tuant plusieurs membres de sa suite ; lui-même, en avait été désarçonné et sa tiare, dans la chute, s’était brisée… Lors des guerres de religion, le gisant de son tombeau, dans l’église d’Uzeste (Gironde) fut mutilé par les protestants.

Le roi Philippe le Bel, pourtant excellent cavalier, fait, lui, une chute de cheval, au cours d’une partie de chasse au sanglier et expire à Fontainebleau, âgé de 56 ans, le 29 novembre 1314, avant la fin de l’année. « J’ai mis tant de tailles et tant pris de richesses que jamais n’en serai absous. Je ne sais en quel état je mourrai, je crois, cette nuit, car trop me nuisent les malédictions dont je suis poursuivi ; nuls beaux récits ne pourront être fait de moi » sont ses derniers mot, selon Godefroi de Paris.

Ses trois fils ne régneront que  treize ans et dix mois. Puis, pour la France, se sera le long cauchemar de la guerre de cent ans. Enguerrand de Marigny, grand argentier de Philippe le Bel, et frère de l’archevêque de Sens qui a fait allumer les premiers bûchers templiers, sera pendu à Montfaucon, gibet qu’il a fait lui-même construire, par Louis X le Hutin (le querelleur), son fils aîné. Nogaret, écarté du pouvoir par les successeurs de celui qu’il a servi avec autant de talent que de cynisme aura une fin aussi mystérieuse que misérable. Esquieu de Floryan, le Templier renégat par qui le scandale, puis le drame est arrivé, sera poignardé…

Avec la mort des dignitaires du Temple, la disparition de l’Ordre, on pourrait croire que les Templiers sont définitivement rayés de l’histoire des hommes. La malédiction des Chevaliers au blanc manteau a pourtant atteint le roi de France et le pape de Rome, par-delà les fumées noires du bûcher. Mais l’Ordre s’est-il vraiment éteint dans les cendres du bûcher de l’Ile aux juifs ?

Source : Jean-Paul Bourre dans Actualité de l’Histoire mystérieuse

Guillaume Imbert inquisiteur des Templiers

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