Jaffa à la cour du Calife

Il y avait une fois un petit garçon qui s’appelait Jaffa et qui était fils d’une pauvre veuve. Un jour la femme appela son fils et lui dit: – Jaffa, tu es déjà grand et je ne peux plus suffire à ton éducation et à ton instruction. Le Calife, auquel j’ai demandé conseil, m’a proposé de te prendre à la cour, près de lui, en souvenir des bons services rendus par ton père. Il fera de toi un vrai chevalier. Sois sage et brave, écoute tout avec attention et parle peu. Il n’y a qu’au Calife que tu devras tout dire sincèrement.

Le Calife Harun-ar-Rascid, se prit d’amitié pour le petit Jaffa, silencieux, obéissant, respectueux et sincère. Hurubasein, premier fonctionnaire de la cour, et les autres dignitaires, jugèrent Jaffa comme un pauvre ingénu, incapable de répondre à leurs mauvais tours.

Il laissa au palais Hurubasein, son homme de confiance, pour diriger le reste du personnel. Jaffa resta, lui aussi, car il était encore trop jeune pour accompagner le Calife. Un jour une ambassade arriva de Perse. Elle portait de riches cadeaux pour le Calife: trois tapis merveilleux, tous plus beaux les uns que les autres. Hurubasein accepta les dons au nom du Calife, mais quand les émissaires furent partis, il pensa garder l’un des tapis pour lui.

Les serviteurs étaient obéissants et fidèles, mais le petit Jaffa était dangereux car il était honnête et sincère. Très certainement il aurait tout raconté au Calife lors de son retour. Le rusé Hurubasein appela, en cachette, le cuisinier et lui dit:

– Prends deux poulets et fais-les rôtir; sur notre table, ce soir tu apporteras un poulet à trois pattes! L’autre, vous le mangerez à la cuisine.

Quand on servit le poulet à trois pattes, Hurubasein fit semblant de s’étonner et Jaffa dit n’avoir jamais vu un tel phénomène! Quelques jours passèrent. Un riche marchand de Damas, qui s’appelait Abdalah, se fit annoncer au palais. Il revenait de l’Inde et apportait un riche présent au Calife: trois vases d’argent richement décorés. Hurubasein pensa immédiatement à garder l’un des vases pour lui, mais Jaffa était là.

Hurubasein appela un serviteur et, en cachette, lui dit:

– Va au marché et rapporte vite un lièvre que tu donneras au cuisinier. Ensuite tu iras au grenier chercher une peau de lièvre blanc et tu la mettras bien en vue dans la cour, de façon à ce que Jaffa puisse la voir.

-Ce lièvre blanc est délicieux! s’écria Hurubasein en se servant une deuxième fois.

-Vraiment délicieux, répondit Jaffa.

Un autre jour arriva au palais un messager du gouverneur de Bassora. Il apportait, envoyé par son maître, un riche don au Calife et une lettre. Comme dans la missive on ne parlait point des trois superbes pierres précieuses qui l’accompagnaient, Hurubasein décida d’en garder une pour lui. Pour que Jaffa ne le trahisse pas il eut recours au stratagème habituel. Il appela en cachette trois serviteurs et leur dit d’aller à la chasse et de ne rentrer qu’à l’heure du souper: avant de paraître, ils devraient bien se mouiller et dire que la pluie les avait surpris en chemin. Quand les serviteurs rentrèrent Hurubasein et Jaffa étaient à table.

– Nous sommes en retard car la pluie nous a surpris en route: voyez comme nous sommes mouillés!

-Allez bien vite vous changer, puis passez aux cuisines vous restaurer, dit le premier ministre en s’adressant aux serviteurs. Ensuite il se retourna vers Jaffa: — Qui aurait pu imaginer de la pluie ce soir, après une si belle journée de soleil?

– En effet, répondit Jaffa avec politesse, la journée a été splendide et on n’aurait jamais pensé à un orage avant la nuit!

Hurubasein se frotta les mains, tout content: ce simplet ne lui causerait pas d’ennuis. Le lendemain matin arriva le Calife avec sa suite; il avait voyagé toute la nuit pour éviter la chaleur torride de la journée. On prépara un grand festin en l’honneur du souverain.

JaffaLe Calife était chef de table, à sa droite se mit Hurubasein et ensuite tous les autres personnages de la cour, du plus important au plus insignifiant. Le dernier se trouva être Jaffa et comme la table était ronde il fut juste à côté du Calife, à sa gauche.

Vers la fin du repas, Hurubasein rapporta au Calife les événements de ces derniers jours.

-Une délégation de la Perse a apporté, avec les hommages du Shah, ces deux magnifiques tapis. Faisant un signe à un serviteur il fit porter dans la grande salle les deux tapis.

– Le troisième était encore plus beau! dit jaffa.

– Que veux-tu dire? s’exclama le premier ministre. Comment peux-tu dire que le troisième était plus beau si tu n’as même jamais vu ces deux tapis! D’ailleurs tu n’étais pas là quand on les a apportés.

– Si j’y étais, répondit le jeune garçon, je peux même dire que c’était le jour où nous avons mangé le poulet à trois pattes!

Un rire général accueillit cette déclaration, tandis que Hurubasein hochait la tête en signe de compassion.

– Jaffa, ne dis pas de sottises! lui dit le Calife.

– Nous avons vraiment mangé un poulet à trois pattes, continua le gamin à voix basse en s’adressant au Calife, c’est si vrai qu’aux cuisines, les garçons se sont plaints car leur poulet n’avait qu’une patte!

Le Calife fronça les sourcils et sourit au jeune homme: – je te crois, je te crois.

– Abdalah, le riche marchand de Damas, vous a laissé en cadeau deux magnifiques vases d’argent, reprit Hurubasein en faisant apporter les deux vases dans la salle.

– Le troisième était encore plus grand! dit Jaffa.

– Mais que dis-tu?! reprit le ministre. Tu n’avais jamais vu cesdeux vases, d’ailleurs tu étais hors du palais ce jour-là.

– Quand Abdalah a apporté les trois vases d’argent j’étais au Palais, c’est le jour où nous avons mangé du lièvre blanc en civet.

JaffaUn éclat de rire général accueillit cette déclaration et Hurubasein expliqua avec douceur:

– Petit jaffa, les lièvres ne sont blancs qu’en hiver lorsque la neige recouvre nos montagnes. Il n’y a aucun lièvre blanc en été.

– je vous assure que c’était un lièvre blanc, reprit Jaffa à mi-voix en s’adressant au Calife. J’ai vu sa peau dans la cour, elle était sèche et les serviteurs l’ont ensuite mise au grenier.

Le Calife fronça les sourcils puis sourit au garçon: – je te crois.

– Regardez, dit Hurubasein en donnant la lettre et les deux pierres précieuses au Calife. C’est le gouverneur de Bassora qui vous les envoie en hommage.

– Ce saphir est merveilleux! Cette émeraude splendide! s’exclama le Calife.

– Le rubis était encore plus gros, dit Jaffa.

– Mais que dis-tu, reprit le ministre. Tu n’avais vu ni l’émeraude ni le saphir! Tu étais hors du Palais ce jour-là.

– Quand le gouverneur de Bassora a donné les trois pierres et la lettre j’étais au Palais. C’était hier soir. Le soleil a brillé jusqu’au couchant puis il y a eu un gros orage, les chasseurs sont rentrés, avec leurs habits mouillés!

Un rire général secoua l’assemblée tandis que Hurubasein regardait Jaffa avec tristesse.

– Tu ne devais pas dire un tel mensonge, s’exclama le Calife, j’ai voyagé toute la nuit et je peux t’assurer qu’il n’a pas plu.

– Mais je vous assure que les chasseurs sont rentrés complètement mouillés, de la tête aux pieds… il n’y avait que leurs chaussures qui étaient sèches et poudreuses.

Le Calife fronça les sourcils et dit au garçon: – je te crois.

Le repas se termina joyeusement et le plus heureux était certainement Hurubasein qui désormais était certain d’avoir couvert Jaffa de ridicule.

Le lendemain le Calife appela Hurubasein et lui dit d’un air sévère:

– j’ai interrogé le cuisinier, le serviteur et les chasseurs; Jaffa avait dit la vérité.

Le ministre baissa la tête et le Calife reprit:

– Dis-moi où tu as caché le vase, le tapis et la pierre précieuse et je serai indulgent envers toi.

Hurubasein rendit le larcin à son maître. Le Calife, sur les instances de jaffa, fut clément envers son premier ministre: il le dégrada et l’envoya, en exil, loin de sa cour. Jaffa reçut de riches cadeaux qu’il s’empressa de porter à sa mère.

Depuis ce jour il fut honoré et respecté par tout le monde. Il obtint les bonnes grâces du Calife qui le prit d’abord comme page, puis comme secrétaire et enfin comme premier ministre.

Après bien des siècles on se souvient encore aujourd’hui du règne de Harun-ar-Rascid et de son sage premier ministre Jaffa.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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