Jean-Paul II contre le communisme

Jean-Paul II

Elle est loin l’époque où Staline s’interrogeait : « Le pape, combien de divisions ? »  C’est sous le règne d’un pape d’origine polonaise – dont le credo est liberté du culte, liberté de conscience et liberté politique – que le bloc de l’Est s’est disloqué.

Jean-Paul II, partisan de la fermeté mais sans provocation

En ce lieu aussi chargé d’histoire, je ressens la nécessité d’adresser un appel pressant à la liberté à vous tous qui êtes ici présents, au peuple allemand, à l’Europe qui est appelée elle aussi à s’unifier dans la liberté, à tous les hommes de bonne volonté. Que cet appel parvienne aussi aux peuples auxquels on refuse aujourd’hui encore le droit à l’autodétermination : ces peuples, loin d’être peu nombreux, et au contraire nombreux, auxquels les libertés fondamentales de la personne, la liberté du culte, la liberté de conscience et la liberté politique, continuent d’être déniées. » Quand, en ce juin 1996, Jean-Paul II prend la parole devant la porte de Brandebourg à Berlin, il ne peut oublier le passé. En 1978, quand il est élu pape, l’Europe est divisée par le rideau de fer. En 1989, le mur de Berlin tombe, ouvrant la voie à un nouveau cours de l’Histoire. Etrange signe du destin ou de la providence, c’est un pape venu de l’Est et du monde communiste qui voit s’écrouler l’idéologie dominant cette partie du monde. « C’est Dieu qui a vaincu à l’Est », dit Jean-Paul II, le 21 février 1990, recevant des pèlerins en audience au Vatican. Comme en écho aux propos d’Edouard Chevarnadze, ministre soviétique des Affaires étrangères, à Mgr Agostino Casaroli, secrétaire d’Etat du Vatican, lors de la rencontre historique Jean-Paul II-Gorbatchev, le 1er décembre 1989 : « Sans vous, il n’y aurait pas eu tout cela. »1 S’exprimant lui-même sur cette chute du communisme, Jean-Paul II écrit : « Le communisme en tant que système est d’une certaine manière, tombé tout seul. Sa chute est la conséquence de ses erreurs et de ses excès. Il s’est révélé un remède plus dangereux que la maladie elle-même. Devenu pour le monde entier une puissante menace et un formidable défi, il n’a cependant pas réussi à mettre en œuvre une véritable réforme sociale. Le communisme est tombé tout seul, à cause de sa faiblesse immanente. »2

Le marxisme-léninisme, Jean-Paul II connaît. Comme archevêque et cardinal de Cracovie, Karol Wojtyla l’a vécu de l’intérieur. Même si en Pologne la situation est moins dramatique qu’en d’autres pays d’Europe centrale et orientale et en URRS, eu égard à l’esprit multiséculaire de résistance des Polonais et à leur foi profonde incarnée dans une Eglise catholique fortement enracinée dans le peuple. Tout au long de sa vie d’évêque, Karol Wojtyla a dû répondre aux tracasseries, aux discriminations, aux atteintes à la dignité humaine des autorités de son pays, s’affirmant aussi solidaire des hommes persécutés dans les autres pays du bloc communiste, chrétiens ou non.

C’est pourquoi, dès son élection, dans la ligne de son célèbre appel : « N’ayez pas peur, ouvrez toutes grandes les portes du Christ », Jean-Paul II choisit la voie de la fermeté. Sans provocation, afin de ne pas compromettre l’existence des communautés religieuses de l’Est. Mais persuadé que ce n’est ni en se taisant, ni en étant sensible aux offensives de charme, ni en « collaborant » avec les régimes de l’Est, qu’on obtiendra une remise en question du système communiste, il définit trois terrains de combat idéologique : celui de l’histoire, celui des droits de l’homme, celui de la liberté religieuse. Pour Jean-Paul II, au regard de l’Histoire le communisme n’est qu’une parenthèse, sûrement pas un absolu. L’épanouissement de l’homme ne peut pas s’accomplir dans un système idéologique et socio-politique qui se fonde sur un tout-Etat partisan, prétendant incarner la société, et organise la vie de l’homme de sa naissance à la mort, au mépris du pluralisme

Des idées, de la démocratie, de la liberté de conscience. Au mépris aussi des identités et des cultures nationales anéanties au nom de « l’internationalisme prolétarien » et du « socialisme réel » dont Moscou s’est érigé en centre unique de décision. Pour le pape, l’homme doit être le sujet de son histoire, et non un simple objet.

Dès son premier voyage en tant que pape, en juin 1979, dans son pays natal, ce qui sera le ton de son pontificat est donné qui fait trembler le gouvernement polonais, mais aussi ceux des       autres démocraties populaires et d’Union soviétique. Véritable discours de conscientisation morale et politique, Jean-Paul II appelle son peuple à ne pas baisser les bras, à tenir le langage de la vérité « qui seule vaincra », à ne pas laisser l’Etat suppléer la société et la Nation, à lutter contre l’athéisme, à défendre et promouvoir les droits de l’homme. Et d’ajouter que l’Eglise doit être en première ligne aux côtés des opprimés.

Défenseur des accords d’Helsinki

Une attitude qui fait dire à un intellectuel polonais, Adam Michnik, pilier de l’opposition : « Jean-Paul II sera le pape de la dissidence ». Un sentiment que partagent d’autres hommes rebelles à la pensée totalitaire, tels le Russe Sakharov, le Tchèque Havel, le Roumain Goma. Certes ce combat pour les droits de l’homme et la liberté religieuse avait déjà connu d’autres voix avant Jean-Paul II -que l’on pense au « cardinal de fer » de Varsovie Stefan Wyszynski, mais l’accession au magistère suprême de la catholicité de ce pape marque un tournant fondamental. Staline pouvait ironiser jadis sur « le Vatican, combien de divisions ? », Jean-Paul II va montrer que la force de la parole, la présence inlassable partout dans le monde, les encouragements prodigués à ceux qui résistent sont des armes non violentes tout aussi puissantes. Et cela sans jamais attaquer de front l’adversaire. Il me disait un jour : « Je ne fais pas de politique. L’Eglise ne fait pas de politique, elle proclame l’Evangile. Et, si défendre les droits de l’homme, c’est faire de la politique, alors… »3

Jean-Paul II ne ferme jamais la porte au dialogue. L’ancien ministre soviétique des Affaires étrangères Andreï Gromyko a ainsi été reçu à plusieurs reprises au Vatican ; lors de ses voyages en Pologne, le pape a toujours de longues conversations avec les autorités. Mais il demeure ferme. Ainsi sera-t-il un ombrageux défenseur des accords d’Helsinki signé en 1975 par les 335 pays de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Il ne cesse de rappeler à l’URSS et aux pays de l’Est que la défense de la paix est un bien, mais qu’elle ne signifie rien, si elle n’est pas accompagnée par la proclamation de la défense de la paix intérieure que représente la liberté de pensée et d’expression.

Il n’hésite pas pour cela à bousculer la diplomatie vaticane, et à l’obliger d’être plus pastorale et moins officielle. Cette politique conduit la CSCE à adopter en 1983 un document, accepté par l’Union soviétique, demandant que « soient entreprises les actions nécessaires pour garantir la liberté de l’individu de professer et pratiquer, seul ou en commun avec d’autres, une religion ou un credo en agissant selon les prescriptions de sa propre conscience… »

1Bernard Lecomte, La vérité l’emportera toujours sur le mensonge (J.C. Lattès)

2 Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance (Plon Mame)

3 Jean Offredo. Jean-Paul II. Le Rouge et le Blanc (Cana)

Source : Jean Offredo in Historia n° 597

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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