Jeanne Hachette sauve Beauvais

bataille de Beauvais sauvépar Jeanne Hachette

1472 : la guerre fait rage entre les Bourguignons de Charles le Téméraire et les troupes de Louis XI. Beauvais, assiégé à la fin du mois de juin, résiste. Une jeune inconnue s’empare d’un étendard pris à l’ennemi et redonne courage aux Beauvaisiens : son nom, Jeanne Hachette va passer à la postérité.

Le 27 juin 1472, alors que la ville de Beauvais est assiégée par les troupes de Charles le Téméraire, une jeune inconnue, au péril de sa vie, s’empara d’un étendard bourguignon et le déposa au pied de l’autel de l’église des Jacobins. Cet acte symbolique indiquait aux Beauvaisiens en guerre le chemin pour retrouver leur courage, leurs forces et leur foi. Pendant près d’un mois, femmes et hommes, à l’image de Jeanne, résistèrent à l’ennemi avec une ténacité et une audace exceptionnelles. Le 22 juillet 1472, les Bourguignons, incapables de franchir les eaux   du Thérain, et face à l’extraordinaire résistance de la ville « se départir à leur grande confusion et très grand déshonneur de devant Beauvais ». Au-delà des récits fabuleux qui narrent son exploit et sa résistance à l’ennemi, Jeanne Hachette n’est-elle qu’une jeune fille simple que les circonstances de la vie ont guidé vers un acte hors du commun, ou est-ce l’Histoire qui, en s’emparant de sa geste héroïque, en fit une héroïne ? Rien en effet ne préparait cette jeune fille, abandonnée dès sa naissance, à devenir cette femme guerrière dont les mérites nous sont vantés depuis plus de quatre siècles dans des discours politiques, des pièces de théâtre, des chansons.

Confiée en nourrice à un couple de petits paysans, en 1454, Jeanne allait être éduquée comme toutes les fillettes de son âge selon les strictes lois sociales de cette fin du XVe siècle : séparation des filles et des garçons, éducation religieuse, participation aux travaux domestiques. L’alternance des saisons et des activités agricoles rythmait sa vie. L’élevage du mouton, les cultures maraîchères et les travaux des champs auxquels elle participait régulièrement, en faisaient une petite paysanne intrépide qui vivait en accord avec la nature. Elle participait aussi parfois avec son père à des activités moins nobles comme le braconnage du petit gibier ou la pêche à la truite dans les frayères de Mgr de Hellande, l’évêque-comte. Cette période de sa vie fut marquée par une certaine prospérité : ses parents adoptifs avaient même envisagé d’acheter un cheval ! Il n’y avait plus à craindre d’attaque anglaises depuis 1450 et les « politicailleries » de Louis XI et de Charles le Téméraire ne semblaient pas encore atteindre le petit hameau de Bouceau à quelques lieues au sud de Beauvais. Les seules préoccupations de ces paysans à la fin du Moyen Age étaient de se nourrir, de résister aux hivers rigoureux et de se défaire progressivement de la tutelle de leur seigneur pour devenir des paysans indépendants. Si leur religion faisait référence au catholicisme, ils vivaient néanmoins en accord parfait avec des rites païens qui leur servaient de repères et d’exutoires.

Sa vie aurait dû se dérouler comme celle de sa mère adoptive, la Maroie, ou de sa grand-mère. La mort de la Maroie allait être pour elle un véritable drame. Il n’était pas concevable qu’un homme puisse lui enseigner les devoirs d’une femme. Aussi fut-elle envoyée en ville pour y devenir une briseresse de laine et constituer elle-même, en tant que bâtarde, sa propre dot pour espérer se marier un jour. C’est sans regret que Jeanne Hachette arriva un matin du mois de mai 1464 à Beauvais. A dix ans, sa jeunesse la protégeait des angoisses d’un avenir incertain et elle s’imaginait encore courir la campagne à ses moments de loisirs. Malgré sa bonne volonté, elle eut pourtant quelques difficultés à s’habituer à sa nouvelle mère la veuve Laisné. Celle-ci n’était « ni papelarde[lL1]  (bavarde), n coquette, ni fourbe » elle devait lui enseigner le sentiment salutaire du péché et les conduites à tenir pour devenir une femme. Elle fit travailler Jeanne chez son cousin, maître d’atelier d’une draperie. Et si elle voulait faire les efforts nécessaires, la petite fille pourrait même devenir fileresse : la veuve Laisné le lui avait promis.

Une personnalité aiguisée

Ainsi, Jeanne en devenant une modeste ouvrière s’adaptait à sa nouvelle vie. Les codes sociaux de la vie en ville différaient de ceux qu’elle avait pu connaître auparavant à la campagne et son apprentissage douloureux pour devenir une citadine ne laissaient pas de place à la joie et aux plaisirs. La veuve Laisné ne pouvait que lui montrer un quotidien fait de résignations et d’humbles joies puisque, peut à peu, les impôts de plus en plus lourds et l’obligation de loger deux arbalétriers lui ôtèrent tout espoir de fortune. En effet, le poids des changements politiques, avec la nomination de Louis XI sans consultation du chapitre de l’évêque Jean de Bar, fut considérable. Jeanne Hachette allait ainsi vivre de manière inconsciente et néanmoins très intense cette mutation de la société. L’Eglise intervenait chaque jour davantage dans la gestion de la ville de Beauvais et substituait à des croyances et des superstitions régionales, une religion d’Etat extrêmement sévère et qui laissait peu de place aux femmes. Jeanne, pourtant analphabète, percevait parfaitement ces changements de mentalité. A la campagne elle avait éprouvé un sentiment de liberté en participant à des travaux ou des activités réservés aux hommes puisqu’elle était fille unique. De plus la vie communautaire dans les hameaux comme Bouceau permettait un échange des rôles, et la jeune fille trouvait là un univers à la mesure de ses rêves d’enfant. A contrario, les pratiques d’autorité de Jean de Bar, dans la suppression de la fête du printemps, dans l’interdiction au bedeau de s’habiller en homme vert ou dans l’établissement d’horaires imposées par les cloches de l’église de Saint-Etienne et de Pétronille représentaient aux yeux de Jeanne une forme d’imposture qui était une insulte à sa liberté de petite campagnarde. Elle découvrait un monde limité, organisé autour d’une vie de travail sans aucune improvisation. Tout se brouillait alors dans son esprit : les jours de l’année, les saisons des semailles et de la récolte, les mystères de la Foi et la vie des saints. Un jour traitée avec bonté, lz lendemain insultée comme une nigaude, elle ne pouvait trouver de réconfort que dans la prière de sainte Angasdrème. Les oraisons, les messes, les fêtes religieuses réglaient ses journées sous l’autorité de la veuve Laisné. Elle avait adopté le ton déférent ou parfois insultant des autres ouvrières de l’atelier. Et bien que son langage fût celui d’une enfant de la ville, dans son for intérieur elle appartenait à son hameau. L’ambiance de guerre dans laquelle s’installait progressivement Beauvais l’épouvantait. Elle comprenait alors pour la première fois, ce que pouvaient être le malheur et la pauvreté. Face à ce spectacle étonnant d’une ville qui depuis plus de quatre ans se préparait à une attaque ennemie, il fallait absolument désigner un coupable à cette invasion de la cité par tous ces hommes en armes sans foi ni loi. Le coupable, ce serait le Beauvaisien qui, chaque jour convaincu davantage de vivre dans le péché par les prélats zélés, cherchait son salut là où il ne le souhaitait pas : dans une guerre inévitable. Aussi chaque habitant de la ville maudite dut participer à l’entraînement pour la défense de la ville : hommes, femmes, enfants et vieillards avaient chacun une mission précise en cas d’attaque.

Dans ce contexte de terreur banalisée, Jeanne ne pouvait que se tourner vers une promesse divine de la grâce, ou trouver pour seule consolation à son désarroi quelques souvenirs d’enfance qui lui permettraient de survivre. Devenue une ouvrière digne et laborieuse, sa conscience quant à elle était l’exclave d’un péché qu’elle n’avait pas commis et dont elle ignorait tout. Les querelles continuelles entre les grands feudataires et le roi de France colportées par les bouilleurs de sel bon marché, les marchands d’huitres et les vendeurs itinérants

Source : Sylvie Binet in Historia n° 582


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fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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