La Toussaint, morts redoutés, ancêtres propices

« Vilaine veille de Toussaint ne présage rien de bien », telle est la conviction populaire : la Toussaint, en effet, met un terme aux fêtes et aux réjouissances de l’automne, à la célébration des abondances. Et comme « à la Toussaint, le froid revient et met l’hiver en train », les foires se raréfient et les paysans enfin se reposent puisque  « la Toussaint arrivée, le blé doit être semé, fruits, pommes de terre et vin rentrés ».

Ces quelques dictons, comme la présence du culte de tous les saints, confirment la continuité des rites essentiels en ce jour du l » novembre, passage symbolique d’une période à une autre, de l’ère des abondances à celle de la gestation. Que les morts, anonymes ou éponymes, soient symboliquement présents à cette date n’a donc rien d’étonnant.

La fête de la Toussaint existait déjà en Orient comme commémoration de tous les martyrs de la Foi, célébrée le premier dimanche après la Pentecôte. Elle a été introduite en Occident par le pape Boniface IV, vers la fin du VIe siècle et fixée au 13 mai, en l’honneur de tous les saints et plus particulièrement de Marie.

Le Panthéon de Rome, temple de tous les dieux, fut consacré à ce culte collectif. La date choisie correspondait aux célébrations dans le calendrier romain aux premiers jours de mai des Lemuria, culte des ancêtres. Mais cette tradition funéraire ne s’étendait pas à l’ensemble du monde catholique.

ToussaintC’est pourquoi Louis le Pieux institua en 835 une Toussaint au 1er novembre dans l’espoir de couper court aux rituels peu chrétiens pratiqués en cette période de l’année. L’enjeu était de substituer la commémoration de tous les saints, ancêtres virtuels de tous les fidèles, au culte des morts familiers, pratiqué à cette période, tradition commune à une grande partie du monde occidental.

Pour unifier ces pratiques discordantes, le pape Grégoire IV, en 875, sous l’instigation de Louis le Débonnaire, fixa la fête de la Toussaint au ler novembre, pour mieux répondre aux besoins de la grande majorité des catholiques.

Vain espoir, car le culte des morts au 1er novembre, profondément enraciné dans les coutumes populaires, se poursuivit comme si de rien n’était, et, au Xe siècle, Odilon, abbé de Cluny, plus diplomate, ordonna la célébration d’une messe solennelle le 2 novembre  « pour tous les morts qui dorment en Christ ». Cette fête des Morts, née en France, ne fut jamais officiellement avalisée par l’Église, mais fut progressivement adoptée dans toute la chrétienté occidentale.

De nos jours, les deux fêtes se confondent. Le calendrier civil reconnaît seul férié le ler novembre, et cela en l’honneur des morts pour la patrie. En ce même jour, du Portugal à la Lituanie et jusqu’aux marches de l’Ukraine, des centaines de milliers de personnes prennent le chemin des cimetières chargés de souvenirs douloureux. Bouquets de fleurs, verdures, bruyères et chrysanthèmes sont déposés sur les tombes pour transmettre à ceux et celles qui nous précèdent dans l’au-delà un message d’amour.

Hommes et femmes vivant dans la charité ou l’égoïsme, dans l’espoir ou la désillusion, ne restent pas insensibles au message «métaphysique » qu’une longue tradition a transmis jusqu’à nous, né de la rencontre de deux mondes : celui des morts et celui des vivants.

En fait, le ler novembre correspond au Nouvel An des traditions celtiques, date à laquelle avaient lieu les très importantes fêtes de Samain. Le seul témoin de la répartition du temps dans l’année celte, le calendrier de Coligny, postérieur à la conquête romaine, place le mois de Samain, correspondant à novembre, en tête de l’année. Les sept premiers jours et nuits du mois étaient consacrés à des festins rituels et à des débauches, rites de « re-naissance » du monde.

Cette fête avait un caractère agraire et en même temps de retour à l’origine mythique de «fondation » de l’ordre cosmique. La veille, on éteignait tous les feux et, le lendemain, on inaugurait la nouvelle période avec des feux nouveaux. La classe des guerriers, qui venait d’achever la période estivale d’hostilités, était aussi au centre de la fête.

Les nourritures offertes pour ces jours de renouveau, viande de porc, vin, bière et hydromel, boisson des dieux, étaient censées assurer l’immortalité. La participation aux banquets commémorant à la fois les soldats tombés sur les champs de bataille et les autres défunts était une obligation pour tous et on croyait que ceux qui s’en abstenaient étaient frappés de folie et de mort ; on dressait par ailleurs leur tumulus funèbre dès le lendemain.

Mais le but essentiel de la fête était de rétablir le contact entre la communauté des morts et celle des vivants, car les sidhs, les tertres où vivaient les morts étaient entrouverts pendant cette période et les morts en profitaient pour revenir sur terre. Charnière entre deux mondes et deux années, le ler novembre concentrait alors tous les rites propices aux « passages » que nous pratiquons encore de nos jours autour du Nouvel An, ne serait-ce qu’inconsciemment. La présence de masques, de déguisements et de rites funéraires en plein hiver aux alentours du solstice d’hiver est une preuve indéniable de ce retour inopiné des spectres de l’autre monde. Quand, dans la journée grise et humide de la Toussaint nous empruntons les chemins des cimetières pour honorer les défunts de la famille, nous perpétuons en réalité des rites forts anciens qui visent à rétablir l’ordre cosmique renversé par la disparition d’un proche. Nous faisons en sorte de confirmer chaque année la transformation des défunts dangereux en ancêtres propices, favorables à la société, bien disposés à l’égard des graines enfouies au sein de la Terre.

Souci commun de toutes les sociétés, les rites de la mort n’expriment pas seulement l’affection des vivants pour ceux qui partent, mais concentrent aussi les espoirs de ceux qui peinent aux labours ; les morts, familiers ou inconnus, apaisés par les rites, serviront de médiateurs entre nous et les forces souterraines, pour toute la durée d’une année ; d’où la densité de cérémonies commémoratives à toutes les dates charnières.

Monde des vivants et monde des morts se rencontrent ainsi à chaque passage d’une année à une autre, à chaque saison critique de l’année.

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