Lamartine écrit le Lac en Savoie

Il y a deux-cents ans, à Aix les bains, une idylle aussi brève que tragique inspirait à Alphonse de Lamartine Le Lac, poème fondateur du romantisme. Depuis lors, la figure de l’immense poète est indissociable du lac du Bourget.

Début octobre 1816, un jeune aristocrate loue une chambre à la pension Perrier d’Aix-les-Bains. Souffrant, il vient prendre les eaux. C’est son premier séjour dans la cité thermale, mais la Savoie est loin de lui être inconnue. D’abord parce que, lors de ses études au Collège de Belley(1), il a noué une profonde amitié avec un condisciple de Chambéry, Louis de Vignet, neveu des frères de Maistre. Il séjournera à plusieurs reprises au château de Servolex(2). Ensuite, parce qu’un an plus tôt, le jeune homme issu d’une famille légitimiste a fui le retour de Napoléon durant les Cent-Jours en se réfugiant quelques semaines sur les rives d’un autre lac, le Léman, précisément dans le village de Nernier, non loin de Thonon-les-Bains.

Buste-de-Lamartine

Buste de Lamartine    http://www.academie-francaise.fr/inauguration-du-buste-de-lamartine-tresserve

En 1816, Alphonse de Lamartine (1790-1869) est un illustre inconnu. Ce gentilhomme désœuvré à l’âme mélancolique se rêve poète, taquinant volontiers la muse. sans grand succès. Une rencontre va bouleverser son destin – et pourtant, assurer la postérité romantique du lac savoyard. Le 10 octobre, se rendant en barque, au bout du lac, chez le baron de Châtillon, à Chindrieux, Lamartine sauve de la noyade une jeune femme dont le bateau avait dérivé au large de l’abbaye d’Hautecombe suite à un brusque coup de vent, Julie Charles, épouse d’un célèbre physicien plus âgé qu’elle(3), et atteinte de tuberculose. Cupidon décoche sa flèche et transforme le coup de vent en coup de foudre. « Mon très cher ami, écrit Alphonse à son ami Vignet, il m’est arrivé une grande joie. J’ai sauvé avant-hier une jeune femme qui se noyait dans le lac, et elle remplit maintenant mes jours. [….] Je ne suis plus malade, je me sens rajeuni, guéri, régénéré ! » Jusqu’à la fin du mois d’octobre, les deux amants sillonnent le lac du Bourget et ses environs au cours de longues promenades. Ils se reverront à Paris  durant l’hiver.

Du désespoir à la gloire

L’été suivant, Alphonse de Lamartine est de retour à Aix. Seul. Il attend sa tendre amie, en vain. Affaiblie par la maladie, Julie ne viendra pas. Désespéré, Alphonse erre dans les lieux qu’ensemble ils ont fréquentés la saison précédente, quêtant son souvenir dans une nature indifférente, de Tresserve à Saint-Innocent, de Bourdeau à Hautecombe. Son chagrin nourrit sa plume et lui inspire un long poème hanté par l’absence, Le Lac :

« Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! »(4)

 

D’autres poèmes suivront, publiés en mars 1820 dans un recueil intitula Méditations poétiques. Décédée fin 1817, Julie y revit sous les traits de l’héroïne, Elvire. Dans le poème L’Isolement, un alexandrin –devenu célèbre – condense  le mal-être de l’amant éploré.

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

lamartine-adolescent-lycée-Lamartine-de-BelleyLes Méditations connaissent un énorme retentissement. « Lamartine n’est devenu Lamartine qu’après sa rencontre avec Julie » écrira l’académicien René Doumic. Il accède à la gloire et devient le porte-drapeau d’un nouveau courant littéraire, le romantisme. Au culte de la Raison chantée par les Lumières, il oppose la sensibilité, le lyrisme, les tourments et la complexité de l’âme humaine. Ce nouveau rapport au monde séduit une  jeunesse désorientée, qui se cherche un avenir et un sens dans un monde bien terne après la fureur grandiose et exaltante de la Révolution et de l’Empire ! Bientôt, d’autres poètes s’engouffreront dans le sillage de l’auteur du Lac : Hugo, Nerval, Vigny, Musset, Sand…

A Chambéry

Cette même année 1820, Alphonse de Lamartine est de retour en Savoir. Non pas à Aix, mais à Chambéry, où il vient célébrer… son mariage ! L’année précédente, sa sœur, Césarine a épousé le comte et sénateur de Savoie Xavier de Vignet(5), frère de son ami Louis. Au cours de la noce, Alphonse a fait connaissance d’une jeune Anglaise, miss Mary-Ann Birch, dont il s’éprend. L’amour renaissant réchauffe son cœur meurtri par la perte de Julie, qu’il n’a pas oubliée et, qu’il n’oubliera jamais. Deux mois après la parution des Méditations, le 25 mai 1820, la signature du contrat de mariage a lieu au château de Caramagne, sur les hauteurs de Chambéry, loué par la mère de Mary-Ann. (La table sur laquelle a été signé le contrat est l’actuelle table de la salle des mariages de La Ravoire). La cérémonie religieuse est célébrée le 6 juin dans la Ste Chapelle du château de Chambéry. Le couple rejoint ensuite Naples où Alphonse vient d’être nommé attaché d’ambassade. Ils reviendront régulièrement passer la belle saison à Aix-les-Bains, leur dernier séjour datant d e1830. Deux ans plus tard décède leur fille Julia (après leurs fils Alphonse, en 1822). Lamartine lui avait donné ce nom en mémoire de sa muse disparue…

Lamartine-lac-du-BourgetEn 1849 parait son roman Raphaël, inspiré de ses souvenirs aixois. Ruiné, quasi oublié, il meurt à Paris en 1869. L’année suivante, sa nièce publiera une version du Lac complétée de deux strophes inédites.

Le lac du Bourget est désormais indissociablement lié à la mémoire de Lamartine : »C’est là à t-il écrit que j’ai respiré l’air natal de la poésie… C’est là que j’ai été accoutumé dès mes plus jeunes années à regarder la Savoie comme ma propre patrie

1 Tenu par les Pères de la Foi/jésuites de 1803 à 1808. En 1809, il composa Adieux au Collège de Belley. Actuellement, Institution Lamartine

2 « Je vivrai un siècle que je n’oublierai jamais les journées […] que nous passion pendant tout un été […] dans le petit castel de Servolex chez mon ami Louis de Vignet. Le salon était plein champ. (Confidences)

3 Jacques Charles (1746-1823), inventeur du premier ballon gonflé à l’hydrogène.

4 Le Lac sera mis en musique en 1820 par Louis Niedermayer, qui résidait à Nyon, en Suisse au bord du  Léman, en face de Nernier.

5 Xavier de Vignet est l’un des membres fondateur de l’Académie de Savoie.

Source : l’almanach savoyard 2016

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