Le baptême de Clovis

Le mythe : tout le monde le connaît. La vérité, elle, est plus difficile à découvrir. A la lumière d’une meilleure lecture des textes d’époque, les historiens tirent de nouvelles conclusions, et la commémoration du baptême prend une signification autre.

On se souvient du mythe : Clovis, roi des Francs Saliens, convaincu par sa femme Clotilde, se convertit le jour de la bataille de Tolbiac, implorant le Dieu des chrétiens pour qu’il lui donne la victoire contre les féroces Alamans. Il a du mal à entraîner ses guerriers sur les chemins de la conversion, comme le montre l’anecdote du vase de Soissons : il fend la tête de l’un d’entre eux parce qu’il a brisé, pour ne pas le rendre, le vase destiné à l’évêque Rémi de Reims. Trois mille de ses guerriers se font pourtant comme lui baptiser par Rémi.

Ainsi se trouve fondé le premier royaume catholique des Gaules. Par ses victoires sur Syagrius, dernier représentant d’une autorité romaine, puis sur les Wisigoths du Sud-Ouest, enfin sur les Burgondes, Clovis affirme son autorité sur l’ensemble des pays gaulois, les Ostrogoths devant être plus tard, chassés des côtes méditerranéennes. De la sorte, il est le fondateur du premier regnum Francorum, du royaume des Francs des Gaules, plus tard appelé France. Il est ainsi le premier créateur de la nation française.

Clovis inféodé à Rome

Des ouvrages récemment parus sur Clovis, en particulier du plus savant, celui de Michel Rouche (1) , il ressort que cette vision patriotique, emblématique de Clovis doit être sérieusement corrigée si l’on veut comprendre la signification de la commémoration du mille cinq centième anniversaire de son baptême. Rouche n’apporte pas de textes nouveaux, mais une nouvelle lecture critique de textes déjà connus et tenus jusque -là pour des montages, des anachronismes, voire des bouffonneries, comme par exemple La vie de sainte Geneviève, écrit par un prêtre burgonde antiarien, familier de la reine Clotilde ou Le testament de Rémi , sur lequel le savant allemand Bruno Krush gardait un silence absolu. Cette relecture est féconde car elle permet de bien comprendre le sens d’une cérémonie -le baptême de Clovis dans l’église de Reims, -dont De Gaulle disait : « Reims, ces lieux où Clovis a été baptisé, où l’on peut dire que la France aussi a été baptisée ».

La France, pour l’heure n’existe pas, et pas même la province des Gaules. Les invasions germaniques ont-elles tout bouleversé ? Depuis 476 l’empire d’Occident a disparu, mais non les coutumes et le droit, ni même les fonctionnaires. Les Francs ont été attirés en Gaule par les Romains, ils ont reçu des terres, des commandements et des titres. L’idée d’une ruée des barbares francs sur la Gaule désarmée est plus valable pour les Huns et les Vandales, que personne n’a jamais invités. Les Francs, comme les Wisigoths, comme les Ostrogoths, comme les Burgondes, sont des hôtes du dernier Empire.

Clovis a reçu l’administration, pour le compte de Rome, de la province de Belgique seconde. Il n’a pas à en faire la conquête militaire puisqu’il a hérité de cette fonction qu’avait déjà exercé son père Childéric. Clovis, avec le titre de vir magnificus, n’est pas au sommet de la hiérarchie romaine. Il n’est pas vir illuster comme Syagrius qui, ayant hérité de son père Aegidius, était comte pour la cavalerie et l’infanterie (comes utriusque militiae). C’est un fonctionnaire romain, qui peut donner des ordres aux citoyens romains, mais à l’échelle de sa province, et non de la Gaule. En tant que chef franc hissé sur le pavois (coutume romaine et non franque), il est roi des Francs Saliens (encore appelés Sicambres par les Romains) et reconnu comme tel par Rome. Ses soldats combattent à pied, à la romaine, lançant le javelot, portant le bouclier. La seule arme (de fantassin) qui les distingue des combattants romains est la hache à tranchant simple, la célèbre francisque. Quand ils intègrent dans leurs rangs des Bretons, ceux-ci sont habillés en légionnaires et déploient leurs enseignes. L’armée de Clovis est romaine. On appelle ses soldats les Romains, par opposition aux barbares, aux Alamans par exemple.

Rémi et Geneviève font aussi partie de la hiérarchie romaine, dans la nouvelle filière administrative créée, celle de l’ordre du Christ. Rémi surtout est riche. Il a installé sur ses terres désertées de nombreux prisonniers de guerre germaniques qui repeuplent et cultivent les friches. Il laisse à sa mort la somme de 3320 deniers ainsi que des objets divers d’un poids total équivalent à 4,8 kg d’argent fin, plus de 12 kg avec l’orfèvrerie ecclésiastique.

Les richesses de Rémi et de sainte Geneviève

Rémi fait partie d’une riche famille sénatoriale dont tous les membres sont ou seront casés, son frère Principius, son futur successeur, Romanus, ses neveux Loup et Pratextus, Aetius et Agathimer, son petit-fils Agricola. Une centaine d’esclaves sont affranchis par le testament de l’évêque. Rémi disposait donc sur ses terres, comme les autres notables gallo-romains, de très nombreux esclaves, prisonniers de guerre rachetés, ou de colons juridiquement libres, mais réduits par la dureté des temps à l’état de servitude. Rémi possède des champs de blé, des forêts et six vignes, ainsi qu’un troupeau de cochons. Sainte Geneviève est moins riche, mais elle n’a rien de la pauvre bergère de Nanterre que présente la légende : selon Rouche, son père aurait été « un militaire franc fédéré de très haut rang », exerçant ensuite une fonction civile dans cette région de Nanterre attestée comme propriété du fisc. Geneviève exerce des fonctions administratives, municipales, quelle a hérité de son père. Elle a le pouvoir de « diriger un convoi naval » pour secourir les Parisiens affamés. Si les hommes lui sont hostiles et veulent la lapider, c’est parce qu’elle jouit aussi d’une réputation de prophétesse, depuis sa rencontre avec l’évêque Germain, qui a établi sa capacité à tenir le rôle de diaconesse. C’est-à-dire qu’elle pouvait enseigner le catéchisme et baptiser elle-même les femmes qui sortaient nues de la piscine et ne pouvaient être confiées à des prêtres. Elle a le statut de famula Dei, d’épouse du Christ, de vierge sacrée. Si elle sauve Paris contre Attila, c’est parce qu’elle attend une armée de secours de Francs Saliens venus de Tournai, peut-être aussi parce qu’elle sait que les Huns veulent se venger des Wisigoths, non des Francs. Clovis est donc un petit chef intégré dans la Romania qui veut monter dans la hiérarchie et s’enrichir en exploitant les terres et le travail des exclaves des peuples qu’il a dominés. Il a devant lui un grand roi ostrogoth, Théodoric, de l’illustre famille des Amales, rois des Ostrogoths depuis au moins quatorze générations, et parents des Balthes wisigoths. L’empereur Zénon, par crainte du peuple fédéré des Ostrogoths a jadis envoyé Théodoric chasser d’Italie le chef Skire Odoacre. Ainsi Théodoric, qui a reçu une éducation classique à Constantinople devient-il, consul, généralissime pour l’Italie, puis délégué de l’empereur en Occident. Il se considère comme le supérieur hiérarchique de tous les rois goths ou germains installés en Gaule, du Burgonde comme du Wisigoth, et naturellement, de Clovis. Sa politique est d’équilibrer le pouvoir en Gaule en évitant qu’un des trois peuples ne devienne trop puissant. Il se trouve que Théodoric ne comprend pas l’appui que pourraient lui donner les évêques. Il tient à constituer en Europe une « internationale arienne » comme l’écrit Rouche, capable de résister aussi bien à l’évêque de Rome qu’à l’empereur d’Orient. Il se trouve que l’église romaine est en plein schisme. La paix théodoricienne et gothique peut se développer autour de la Méditerranée, grâce à l’occupation de l’Afrique du Nord par les Vandales, également ariens, dont le roi Thramund est lié à Théodoric par l’union qu’il a acceptée avec Amalafrède, sœur du roi des Ostrogoths.

Il a conclu ainsi en Europe quatre unions avec des familles germaniques et ariennes, une dernière avec les Francs Saliens, puisqu’il a épousé la propre sœur de Clovis, Audoflède. Il croit ainsi tenir la Gaule et l’ensemble des terres d’Occident, car les liens de sang sont sacrés pour les Amales. Théodoric, pour maintenir sa domination, ne compte pas sur les évêques mais sur les unions de familles. Quiconque rompt le pacte du sang doit être châtié par les autres, au nom de la vergeld, une vengeance primitive exigeant réparation. Théodoric, tout en étant chrétien arien, reste fidèle aux mœurs de ses ancêtres.

Le sauveteur de l’idée romaine

Tel n’est pas le cas de Clovis. Difficile conversion : rien n’est dit après Tolbiac, il faut que le roi accepte des leçons de catéchisme, qu’il surmonte la déception des défaites militaires, la mort de son premier enfant mâle, la maladie du second. Clotilde est toujours à ses côtés. Pour Rouche, elle est de la race des Geneviève, de la famille spirituelle de saint Martin, l’évangélisateur des Gaules. Il semble que la visite de Clovis à Saint-Martin de Tours, la visite du sanctuaire rempli d’or et d’ex-voto ait levé les derniers doutes dans son esprit. Un dieu capable de mobiliser des foules de croyants et de permettre d’accumuler un tel trésor est forcément le dieu unique qu’il faut adorer.

Le voilà donc nu dans la cuve baptismale, le 25 décembre 499 (et non 496). Le jour de Noël est choisi par les évêques pour montrer qu’il s’agit « d’un renouvellement du monde ». Sont présents non seulement Rémi, mais tous ceux qui comptent sur Clovis pour réaffirmer en Occident la supériorité de la Rome de saint Pierre et de saint Paul. Dans cette perspective, le baptisé de la Noël n’est nullement le fondateur d’une future nation française, mais le sauveteur de l’idée romaine et catholique, contre les Ariens et pour le pape de Rome. A la veille du voyage du pape Jean-Paul II à Reims, il n’est sans doute pas inutile de rappeler cet investissement du personnage mythique de Clovis par les évêques de Gaule fidèles au symbole de Nicée, ce que Rouche, dans son discours savant appelle un « impact eschatologique » : Théodoric se sent amoindri par ce triomphe puisqu’il célèbre, pour le faire oublier, ses vingt-cinq ans de règne par des fêtes éblouissantes à Rome. Il est clair qu’en Occident comme en Orient, Clovis est le seul et unique espoir des catholiques. Il n’hésite pas à envoyer au pape « en don au bienheureux Pierre apôtre, une couronne votive ornée de pierres précieuses offerte par le roi des Francs, Clovis, chrétien. » Catholique, et quasiment concordataire : il protège le clergé, donne des ordres aux évêques, mais il est « le fils de l’église catholique, par rapport aux pères que sont les évêques ». Il y a, dit Rouche, « une nécessaire obéissance mutuelle entre les contractants, avec un léger avantage aux pères conciliaires. » A qui appartient l’auctoritas ? Aux évêques, assurément, au moins dans le domaine spirituel, avec un plus à l’évêque de Rome. Rémi ne partage pas cette position affirmée à Rome par le pape Gélase. Il veut laisser la primauté à Clovis et considère les évêques des Gaules comme ses obligés. Pour Rémi, comme pour l’empereur Constantin, la volonté du roi passe avant celle des évêques sauf du premier, celui qui est au sommet de la hiérarchie des évêques. Rémi affirme donc les droits d’une église d’Etat, rigoureusement catholique, mais subordonnée au prince élu de Dieu. Il n’y a plus aucune raison d’admettre la supériorité de roi, dès lors qu’il est un converti. Cette « vision constantinienne, affirme Rouche, qui met le roi au-dessus de tout, est parfaitement archaïque » à la fin de la vie de Clovis en 512. La position des évêques hostiles à Rémi ouvre un débat qui se poursuivra de longs siècles, pratiquement jusqu’à la fin de la monarchie en France.

Les évêques pouvaient-ils faire fond sur la catholicité de Clovis ? de Clotilde ? Ils avaient fondé l’Eglise de France, permis de doter des évêchés, les paroisses, les monastères de biens qui échappaient au fisc royal, de les faire travailler par des esclaves affectés aux terres désertes, meurtries par la guerre, infestées de paganisme. La mise en valeur du territoire est hasardeuse, du fait de l’insécurité, difficile en raison du manque de main-d’œuvre. D’immenses forêts couvrent le territoire, comme la Charbonnière entre les Francs Saliens et les Ripuaires, ou la Saponière dans les montagnes occupées par les Burgondes en Savoie. La romanité d’Occident ne compte pas plus de 26 millions d’habitants, dont six, huit aux meilleures époques, pour la Gaule de la Bretagne au Rhin. Les Francs dominent des pays sans pagi, des terres désertées souvent par leurs habitants. La Gaule du Sud est plus riche et plus peuplée, mais elle est arienne. Clovis compte aussi sur l’Eglise pour reconstituer la richesse, et protège ses biens contre la rapine des bandes armées, afin de recréer les conditions du développement des campagnes, dont dépend la survie d’un royaume qui, après la défaite des Goths, s’étend jusqu’aux rivages de la Méditerranée.

Des crimes qui plaisaient à Dieu

La grande affaire de Clovis, pour éviter le retour de la guerre civile, était de faire respecter la loi salique, de succession du fils au père et non des collatéraux. Il fallait « supprimer le pouvoir de la mère », rompre avec la conception germanique de la famille. Saluant ce progrès qu’il considère comme décisif, Grégoire de Tours raconte la longue suite des meurtres accomplis par Clovis dans sa propre famille ; il élimine oncles, neveux et cousins avec une grande férocité.

Cela montre qu’il n’avait aucun moyen de faire respecter la loi salique par ses guerriers, puisqu’il était contraint d’assassiner. « Ces crimes, conclut Rouche, étaient ceux-là même qui plaisaient à Dieu ». Ils furent aussi ceux de Clotilde puisqu’elle consentit, le cœur meurtri que fussent mis à mort les enfants de Clodomir, ses petits-fils, pour que son héritage, fût partagé par ses frères, selon les lois de la succession gothique. « Je préfère, dit la reine, les voir morts que tondus ». Elle les fit enterrer dans l’église Saint-Pierre, aux côtés de Clovis. Brisée par ce sacrifice aux lois des Francs, que Clovis avait voulu abolir, la reine « rencontra Dieu dans la relation de la prière » et passa les dernières années de sa vie dans le mépris du monde.

Ni Clovis ni son épouse n’avaient réussi à briser le noyau dur des croyances franques en matière successorale. De la sorte la célébration du baptême de Clovis ne doit pas faire oublier qu’il a « semé sans pouvoir récolter » étant pris au piège de sa nation. Il n’importe : pour Rouche, il a « posé la loi d’un monde nouveau, celle du père fondateur ».  On a longtemps pensé qu’il avait « fondé », par le baptême, le futur royaume catholique des Francs, devenue France. En 1996, on pense manifestement beaucoup plus qu’il a fondé une église de France, assise dans un rapport d’égalité et d’union avec le pouvoir politique : une église concordataire.

1 Michel Rouche, Clovis chez Fayard

Source :Pierre Miquel in Historia  n°597

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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