Le Miraculé de Solférino

Cette magnifique histoire est à lire -ou à faire lire- à vos enfants, car, non seulement elle est parfaitement écrite avec des mots simples (quelquefois un peu de patois), mais en plus, c’est l’occasion de faire un peu d’Histoire -avec les guerres Napoléoniennes – mais aussi de Géographie, en apprenant à situer les villes cié=tées…et tout cela de façon fort agréable

 

Le Miraculé de Solférino. A l’autre bout de la plaine, près des eaux stagnantes de la Vézère, se profilaient, à travers un rideau de peupliers gigantesques, le clocher verdissant de lichen et les toits d’ardoises bleutés du petit bourg de Saint-Viance. Par ce bel après-midi de la Saint-Jean 1860, un homme marchait à grands pas sur le chemin de terre qui conduisait au village.

solférinoVêtu d’une chemise de toile claire, largement ouverte sur la poitrine, d’un ample pantalon de droguet noir arrêté en accordéon sur une paire de brodequins cloutés, la veste jetée à la diable sur le bras gauche, il portait au bout d’un bâton reposant sur son épaule droite, un énorme baluchon. Coiffé d’un feutre sombre à large bords, visage buriné,  l’homme paraissait encore jeune –la trentaine tout au plus – malgré une vilaine cicatrice au milieu du front et sa barbiche très noire, « à l’impériale » ; cependant, deux yeux bleus, extrêmement mobiles, un nez court et bien dessiné, une bouche rieuse, bannissaient toute sévérité de sa physionomie. En dépit de sa petite taille, l’homme semblait robuste et sous les abords d’un rude paysan, se dégageait une personnalité hardie, aussi instruite des vicissitudes de la terre que de son labour… Il s’appelait Pierre, s’en revenait de guerre, et rentrait « au pays » après six ans d’absence.

Dès qu’il put distinguer nettement les premières maisons du bourg, Pierre se mit à compter ses pas, mentalement, à rebours, pour tromper son impatience. Dans l’enfer de Crimée, au plus âtre de la sanglante campagne d’Italie, il avait tant espéré, imaginé et attendu cet instant, qu’il en connaissant tous les actes, comme un scénario, appris par cœur. Ce serait, il n’en doutait pas, une fête à tout casser, mieux que le retour de l’enfant prodigue, avec de la cochonnaille à pleins cabas et de la  piquette comme s’il en pleuvait ! Et de la bourrée, et de la mazurka, et de la valse, et des filles rougeaudes se démenant au son de la chabrette sous les chênes du mail ! Mais à présent, une sourde angoisse le tenaillait : la mère ? Qu’était-elle devenue, la chère femme, emmurée dans son veuvage, écrasée par les rudes travaux que lui imposait sa misérable condition ? Avait-elle survécu au chagrin de son départ, à la solitude, à la crainte de perdre ce fils unique pour qui elle se serait vouée au diable, malgré son inébranlable piété ? Il se souvenait de son air accablé, le jour où il avait topé, contre une poignée de francs, de remplacer le fils du châtelain, désigné par le sort pour  servir la « paix de l’Empereur ». De son visage bouleversé au moment si joyeux de la conscription ! Mais quoi, à vingt ans, est-il permis d’hésiter entre la misère et la gloire ?

Le village paraissait étrangement silencieux, comme assoupi dans le bouillant prélude de l’été. Pierre consulta le soleil, l’ombre du grand figuier tordu, à demi couché vers le ponant qui, depuis des générations bornait l’entrée sud du bourg. Pas de doute, l’heure de la méridienne largement consommée, à l’époque des fenaisons, le patelin tout entier devrait bourdonner comme une ruche ! Or, pas un chenapan ne se baguenaudait dans la rue, pas un caraco de vieille ne s’agitait sur le pas de la porte. Nul cri, nul appel de vacher ne déchirait l’air et, de la forge elle-même, ne montait plus la grosse vois de l’enclume. « Bah ! se dit Pierre, nos pétarous (pieds-terreux) sont devenus aussi mollasse que des coujous (mangeurs de courges, nom péjoratif des habitants de Brives), ils se seront oubliés dans leurs couettes.

La vieille croix de grès rouge, gardienne de tant de maux, flamboyait sous sa guipure de lierre blanc. C’était à l’un de ses bras, qu’avant de partir, il avait suspendu, selon le rite, un gros bouquet de millepertuis pour conjurer le mauvais œil qui guette le jeune conscrit en campagne. Té, « les anciens », mieux que le curé, s’y connaissaient en maléfices ! Le cœur plein d’une subite gratitude, Pierre laissa chois son bagage, s’agenouilla avec respect devant le saint emblème et baisa, par trois fois, la terre du chemin. Puis, comme frappé par la danse de Saint-Guy, il laissa éclater sa joie, s’aspergeant de poussière, criant et gesticulant aux quatre vents…Aux tintamarre du « fadassou », un corniaud qui somnolait sous une charrette, s’enfuit en jappant de terreur. Ce fut, illico, un beau concert d’aboiements, de hurlements, de braiments, de meuglements… comme si toute la gent animale avait vu le « loup-garou » (dans la tradition limousine, diable déguisé en loup) en personne !

Pas une invective ne s’éleva pour faire cesser le vacarme. Ça, c’était contre nature ! »Parole, ils sont tous morts, dans le bled ! » se dit Pierre, intrigué au plus profond de son être. Alors, résolument, il s’enfonça dans le bourg.

La grand-place était déserte. Déserte ? Non, pas tout à fait. Assis sur un banc de fortune, à l’ombre violâtre d’une sémillante glycine, les mains crochetées à une canne, reposait un vieillard. Pierre reconnut « lou Grognard », ce vieux loufoque sourd comme un pot qui, après avoir traîné ses guêtres quinze ans au service du Grand Empereur, de l’ « ounclhe », ne maniait plus avec verdeur que le bâton et le blasphème… Bon chrétien à Austerlitz, il avait maudit le ciel une première fois dans le charnier de Borodino,  une seconde à Leipzig et pris un dernier coup de sang à Waterloo. Passablement décrépit depuis des années,  il ne s’accrochait à la vie que pour mieux insulter Dieu et le clergé qu’il accusait de haute trahison et de peste bourbonique ! Le ciel, magnanime, ne lui en tenait pas rigueur, puisque le pauvre gaga était encore de ce monde…

C’est alors que Pierre distingua une rumeur confuse, une sorte de brouhaha qui montait de l’église. Au même instant, l’unique cloche se mit à vibrer dans le campanile, comme pour indiquer la fin d’un office et un premier groupe de paysans endimanchés s’inscrivit dans l’embrasure de la porte principale.

« C’était donc ça ! » se dit Pierre en poussant un soupir de soulagement ! Ainsi, les champs déserts, le village muet… tout s’expliquait !

« Pas de cercueil… soliloqua-t-il en retirant son chapeau, il ne s’agit donc pas qu’un enterrement ! Alors, que diable cette messe à l’heure des fauchaisons ? »

En un clin d’œil, le parvis fut noir d’une foule jacassière mais, à sa vue, comme par magie, un bœuf d’une singulière facture pesa sur chaque langue… Aux grands éclats de voix, succéda un silence de mort, à peine troublé par le son aigrelet de la cloche. Réflexe séculaire et opiniâtre… on se défiait des « étrangers » !

« Quoi, marmonna Pierre, surpris par la fraîcheur de l’accueil, tant de visages familiers et par un qui me reconnaisse ?

Pourtant, ajouta-t-il avec une pointe d’émotion, ils sont tous là, au grand complet, propres comme des sous neufs, les hommes mûrs étriqués dans leurs constumes « noubial », les femmes en capote et barbichet (coiffe du pays), tous gauches avec leurs trognes de braves gens enluminées par le grand air ! »

Oui, ils étaient tous là… les Lafargues, les Darcissac, les Sauvage, le gros Baril, la clampe Baudenon, les Lamy… et même les gens du Rieux ((Rieux et Risque-Tout : localités avoisinantes) ! Et comment qu’ils étaient là ! Et comment qu’ils te le lorgnaient, l’arrivant, avec des yeux larges comme des soucoupes, aussi ébahis que s’ils avaient vu le spectre de Saint-Viance ! Pierre les dénombra rapidement et sentit son cœur battre la chamade. Venue du fond des entrailles, une douleur fulgurante lui arracha un cri, vibrant comme la dernière plainte d’un moribond :

« La Mère ! Où est la Mère ? »

Un voile de sang injecta son regard ; il chancela, comme dans la mousquetade de Solférino. La mère n’y était pas !

Tout à coup, quelque chose d’inintelligible, une sorte d’horrible gargouillis, parti crescendo, creva le mur du silence et lui fit recouvrer ses esprits. « Pierrot, noun de Diou, mais ch’est lou Pierrot ! » glapissait le vieux débile, en ponctuant ses piaillements de formidables coups de canne. Il se démena tant et si bien, le pauvre fol, que, derechef, tous les bâtards du voisinage lui firent chorus à pleine gueule…

Un vent de stupeur abêtit l’assemblée. « Lou Pierrot ! Ch’est lou pierrot ! » répétaient les croquants sur le ton de la plus parfaite incrédulité.

« Et bien oui, ch’est moi, lou Pierrot, le fils de la Mélanie en chair et en os ! » hurla-t-il pour couvrir le charivari mais furieux, surtout, qu’on eût l’air d’en douter ;

« Drôlement fadée la réception ! Enfin, qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder avec ces yeux de merlan-frit ? » bougonna-t-il au comble de l’exaspération.

Ce qui se passa alors et à peine descriptible. Une rumeur s’éleva de la foule, puis un grondement, un tollé, enfin, une véritable explosion de joie secoua le village tout entier. Imaginez les débordements d’un Robinson  Crusoé voyant fuir les cannibales, multipliez-les par deux cents, trois cents ou quatre cents, et vous aurez encore une faible idée de la liesse, car régnait ici une sainte odeur de mystère ! Quiconque connaît l’extrême pudeur des limousins pourra juger de l’ampleur du délire qui frappa ces caboches d’un ordinaire si pondérées !… Criant au miracle, invoquant les sains, «  les fades » (fées plus ou moins malfaisantes), la Vierge, « la chasse volante » (lo chasso galiero, horde d’enfants morts sans baptême –très redouté-) et les « tornes » (revenants), tout le saint- frusquin du paganisme rural, un essaim d’hystériques se précipita sur le malheureux Pierrot, l’empoigna à bras-le-corps et le hissant au-dessus de leurs têtes, se le trimballa de main en main, comme une javelle de seigle au bout d’une fourche ! De bonnes grand’mères, percluses des quatre membres s’agenouillèrent en marmottant. Quelques friponnes qui avaient jeté leurs épingles* bien loin de Sainte Catherine, esquissèrent un farandole tandis qu’une horde de mioches, excitée par le tohu-bohu, se flanquait des gnons sous couvert d’allégresse…

Un fait insigne gélifia les ardeurs et ramena promptement le calme. Un calme précaire toutefois, entrecoupé de reniflades, de borborygmes, de brusques raclements de gorges qui en disaient long sur l’émotion des protagonistes. A la porte de la sacristie, soutenue par un de ces curés en sabots et soutane lustrée, plus riche en couleurs qu’en tout autre bien terrestre, venait d’apparaitre une vieille femme, ratatinée, cassée, et comme desséchée sous ses chiffes noires. En suspens sur quelques bras vigoureux, Pierre qui ne comprenait toujours rien à tant de chaud et froid, se crut, un instant le jouet d’une hallucination… Fantasmes, migraines et vertiges constituaient, depuis Solférino, la majeure partie de son bulletin de guerre, tout le gain moral de sa contribution à la gloire de l’Empire !

« La Mère ! » balbutia-t-il en faisant clignoter ses quinquets, comme pour chasser une vision pernicieuse.

Avertie, peut-être par ce sixième sens qu’on dit l’apanage des humbles, la pauvre femme releva son voile et tourna vers lui un visage émacié, exsangue,  mais où brillaient, comme des charbons ardents, deux yeux que tout l’amour du monde n’aurait pu consumer… les mirages ont-ils ces expressions-là ?

Alors, seulement, Pierre réalisa la plénitude de son bonheur retrouvé et, d’un saut de carpe gigantesque s’arracha de son pavois.                                                                                                                                                                                                                                      Deux cris. Deux interjections brèves et naïves éclatèrent sous la feuillée des grands chênes ; en pluie, la confusion retomba sur les villageois : une mère digne, à demi-morte de chagrin, avait retrouvé son enfant. Ce fils de la terre, ce misérable cul-terreux, qui avait rejeté la charrue pour conquérir la fortune à coups de baïonnette ! Comme si le beurre que l’on tire du sang des hommes était plus noble, plus riche et plus savoureux que celui baratté à la cuillère de bois ! Déjà à Sébastopol, dans cette immonde boucherie où la bonne chère fut le privilège exclusif du froid, du choléra et de la canonnade, il avait compris l’inanité de ses illusions. Mais c’est dans les plaines dorées de Lombardie, près de l’illustre champ de bataille de Castiglione où périrent, fauchées pour la gloire d’un autre conquérant, quelques milliers de fortunes en herbe ; qu’une balle d’Autriche lui ouvrit en plein front, un œil d’une cyclopéenne clairvoyance… Tenu pour charogne au soir de la victoire et abandonné au fossoyeur, recueilli à l’ultime minute par une famille de braves Italiens plus démunis que Job, il avait pu, grâce à leurs soins attentifs, recouvrer sa vigueur après plusieurs mois d’une effroyable convalescence. Du néant où il réchappa de justesse, il exhuma le plus grand trésor de la terre : un goût furieux de vivre, de revoir le pays natal, la mère qu’il n’avait cessé d’appeler dans son interminable délire ! Un long cheminement à travers le Piémont, la France rurale, la France hospitalière, permit à ce vivant mort pour des querelles de Princes, de retrouver le foyer perdu, la misérable saveur du bonheur d’antan, de combien préférable encore à la puanteur des charniers !

Que dire sur cette mémorable journée dont le souvenir estompé demeure, gravé par ouï-dire, dans les cervelles de quelques vieux du pays ? Il faudrait un rude talent pour restituer l’atmosphère des réjouissances qui, jointes à celels de la traditionnelle frairie de la Saint Jean, saluèrent les retrouvailles de la « pôv’Mélanie » et de son « Voltijour » de fils, comme la coutume populaire ne manque pas de le désigner. Disons qu’on ne lésina pas sur les barricots, mais les plus solides gueules de bois s’attendrissent vite au grand air et le surlendemain, les carcasses avaient retrouvé leur aplomb !

Le bon mot de cette histoire, ce fut sans doute le curé qui le prononça, lorsque, les premières effusions passées, il s’approcha de Pierre et lui dit, d’un ton très peu sacerdotal :

« Sapristi ! Le Très-Haut m’est témoin, quel sacré couillon tu nous fait ! Retourner au bercail, au jour et à l’heure où nous disions une messe pour le repos de ton âme ! Si seulement tu avais eu l’idée de te pointer à l’Elévation, ça m’aurait fait un saint de plus dans la paroisse ! »

 

Claude Lajoinie   parut dans Auvergne magazine janvier 1979

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.