Le Petit Garçon qui voulait être un Aigle

Ils étaient de la même race, le petit garçon difficile et le vieil original qui voyait les choses à sa manière

Les liens de parenté s’estompaient et n’avaient plus grand sens pour le vieil homme. Il ne savait trop si la femme qui se tenait près des cannas bordant son allée était sa petite-nièce, sa petite-fille ou quelqu’un d’autre. Elle l’avait appelé grand-père, mais il ne croyait pas qu’elle fût l’enfant d’un de ses enfants. La ressemblance n’y était pas tout à fait. Elle tenait un petite garçon fermement par le bras.

-Tu n’as donc pas reçu ma lettre ? disait-elle, impatiente. Ce  sera meilleur pour vous deux. Il te tiendra compagnie.

-Parfait, répondit le vieil homme.

Elle le considéra un instant, puis se pencha pour embrasser l’enfant, qui, aussitôt, devint raide comme un piquet, inflexible comme une barre de fer.

-Oh ! Eddie fit-elle.

Elle se redressa et battit en retraite vers sa voiture, pressée de partir et honteuse de sa hâte.

-sois sage ! lança-t-elle, avec tant de violence que le vieil homme opina précipitamment de la tête.

Elle démarra, les plantant là, tous les deux. Le vieil homme poussa un soupir et regarda l’enfant.

-Eddie, répéta-t-il, essayant le mot sur sa langue.

Il lui trouvait un goût familier et pris conscience, avec un léger sentiment de plaisir lié à des souvenirs lointains, que c’était son propre nom d’autrefois.

-Pourquoi t’ont-ils amené ici ?

-On ne sait pas quoi faire de moi. Je ne suis pas sage. Je désobéis. Je me sauve. Des trucs comme ça. Je pousse des hurlements.

Le vieil homme réfléchit un instant.

-Tout le temps ? demanda-t-il. Je veux dire, tu passes ton temps à hurler ?

-Non, seulement quand on m’empêche de faire ce que je veux.

-Vas-y ! dit le vieil homme. J’aimerais t’entendre un peu. Tu cries très fort ?

L’enfant lui jeta un regard inquisiteur, puis il ouvrit la bouche. Les veines saillirent sur son cou maigre. Le vieil homme écoutait.

-Ça va, dit-il avec soulagement. C’est qu’un garçon qui crie vraiment fort peut faire tarir le lait des vaches, tu sais ? Ecoute un peu.

Il poussa un cri qui était supérieur à tous points de vue. Plus senti, plus rauque et qui portait plus loin.

-Tu es plus vieux que moi, dit l’enfant sur la défensive. Beaucoup plus.

-Seulement je manque d’entraînement, dit le vieil homme. Comme je vis tout seul, je fais généralement ce que je veux. Qui est-ce, cette femme ? demanda-t-il soudain.

-C’est ma mère.

-Non, je veux dire, par rapport à moi ?

-Elle t’a appelé grand-père.

-Ça m’étonnerait que je le sois, dit le vieil homme. Quel âge as-tu ?

-Neuf ans, dit l’enfant. Et toi ?

Le vieil homme resta silencieux un moment. Ses vieilles lèvres ridées remuaient.

-Quatre-vingt-onze ans, dit-il enfin.

 

Il avait quatre-vingt-onze ans, et toute sa vie s’était écoulée dans cette ferme de 30 hectares où il était né. Il y avait, dans une dizaine de villes différentes, une dizaine de foyers où des gens de sa famille pensaient à lui parfois et disaient :

-On devrait faire quelque chose. C’est pitoyable. A quatre-vingt-dix ans passés, rester là, tout seul dans un coin, à attendre la mort.

« Vous vendez maintenant, écrivait l’un et partagez l’argent de la vente pour échapper au fisc. » « Il est temps, l’heure est venue », écrivait un autre. Parfois, ces lettes l’intriguaient. Où voulaient-ils en venir ? « Le Temps » ?, « l’heure » ?

Il se les représentait les yeux fixés sur leur montre, l’ai morose. Cela l’intriguait. En peinant à sa charrue, ou en semant, il y réfléchissait.  Et un jour, il avait cru comprendre. Une montre était un petit piège à temps, où ils essayaient d’attraper l’éternité et de la découper en tranches assez mince  pour en prendre conscience

« Hue ! » avait-il crié à son attelage, et il avait ri, serrant fort les mancherons usés de la charrue.

Le temps, c’était la chaleur ou le gel, l’apparition ou la chute des feuilles. Le temps, c’était le grain semé dans les labours, recouvert puis moissonné. Le temps, c’était la vie qui arrondit les ventres et fait pouliner ou vêler ou mettre bas. Le temps, c’était la lente rotation des grands cycles du labeur, du sommeil, des semailles et des moissons.

On ne pouvait pas connaître l’allure du temps. il recommençait toujours sans jamais se répéter.

-qu’est-ce que tu es pour moi ? demanda-t-il au petit garçon.

-j’sais pas, répondit vaguement l’enfant.

Mais le vieux n’était pas homme à s’ne laisser conter.

-Tu n’as jamais su ? demanda-t-il. Tu n’as pas idée de ce que tu as peu être ?

Le petit garçon leva les yeux et regarda attentivement le vieux visage.

-Une fois, j’ai été un scarabée, dit-il. Ma mère a poussé un cri et l’a écrasé. Elle m’a écrabouillé.

-On dirait qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’écraser tout ce qui rampe, dit le vieil homme. Essaie d’être quelque chose qui vole, mon petit gars.

-Ça ne  t’irait pas mal, admit le vieil homme. C’est une de ces choses dont chacun doit décider pour son compte. Moi, je suis un malard, un canard mâle. Un vieux colvert sauvage, qui s’envole en prenant vite de la hauteur.

-Et les chasseurs, alors ? Les fusils ?

-Bah ! C’est dans la règle du jeu, fit le vieux. Il faut qu’il y ait un risque tu comprends. Ils essaient de s’approcher en douce, mais je les entends et je fils sur l’eau, je replie mes pattes, je m’envole d’un battement d’ailes et je m’élève dans le ciel. En bas, au-dessous de moi, il y a ce petit bout d’homme avec son fusil. Mais juste au moment où il va tirer, je monte en chandelle. J’ai été plus vite que lui et il me rate toujours.

-Un aigle, fit lentement Eddie. Un grand méchant aigle, tout là-haut, à 6 000 mètres, qui les regarde, tout en bas, au-dessous de lui, en train de se battre, de se poursuivre et de crier les uns après les autres. Moi, je plane là-haut, au-dessus de tout ça, et de temps en temps j’éclate de mon grand rire d’aigle.

-Essaye donc le colvert avant de te décider, conseilla le vieil homme.

-J’essaierai, promit Eddie, mais je suis à peu près sûr de choisir l’aigle.

Pendant un moment, le vieil homme éprouva un plaisir délicat à s’interroger sur le degré de parenté qu’il pouvait avoir avec l’enfant. Non qu’il y attachât de l’importance. C’était la fierté, pensa-t-il, la fierté de se dire qu’une partie de lui-même avait appris si vite.

C’est si long d’apprendre, songea-t-il, et il en éprouvait une certaine peine. Si long ! Apprendre qu’on fait partie d’un tout, par exemple. Etant jeune, il ne daignait pas se mêler aux autres. Dans les travaux de la ferme, en coupant du bois, en labourant, et même dans ses amours, oui, il n’avait pu s’empêcher de laisser une partie de lui-même jouer le rôle de spectateur. Maintenant, à quatre-vingt-dix ans sonnés, il voyait qu’il s’était trompé. Il commençait seulement à apprendre.

Il se pencha vers l’enfant.

-Tu es de ma famille, c’est bon, dit-il. Tu as attrapé la ressemblance. Je vais te montrer quelque chose.

Il prit le petit garçon par le bras et le conduisit, après avoir traversé la calme pénombre d’une étable, jusqu’à un champ fraîchement labouré. Le vieil homme s’accroupit et, de son gros doigt tout couturé de cicatrices extirpa de la terre humide une graine en train de germer. Il en sortait de petites pousses vert pâle et de minuscules racines recroquevillées. Il l’abrita délicatement dans la paume de sa main, aussi solide et dure que du bois, et la regarda ;

-Quatre-vingt ans, dit-il, quatre-vingts-ans que je fais cela et je ne sais toujours pas ce que c’est qu’une graine. Mais je sais ce que je suis pour elle, ajouta-t-il. Ça au moins, je l’ai découvert.

-Tu es quoi donc ? Tu es quoi pour elle ?

Mais le vieil homme se rendit compte tout d’un coup qu’un bon bout de la journée était déjà perdu.

-Apporte le sarcloir, dit-il

-Je ne vais pas travailler pendant que je suis ici, dit l’enfant.

-Bien sûr que non.

Le travail était encore une énigme, comme le temps. pas tant le travail lui-même que l’idée qu’on en inculquait aux jeunes, cette notion de châtiment. L’idée qu’au paradis terrestre, la grande punition avait été pour l’homme la connaissance des choses et l’obligation de gagner son pain à la sueur de son front. Punir un homme en lui permettant d’accéder à la connaissance des choses et de travailler ? il y avait sûrement là une sorte de plaisanterie que personne n’avait jamais eu assez d’humour pour apprécier. Il souhaita d’avoir le temps de faire savoir à l’enfant que le travail est une sorte d’amour, un sentiment semblable à celui qu’un homme éprouve pour une femme belle, tendre et féconde, à cela près que ce n’est pas d’une flambée subite qu’il s’agit, mais de l’amour durable d’un homme conscient de  faire partie d’un tout.

-Qu’est-ce que tu es pour la graine ? insista l’enfant.

Et le vieil homme fut épouvanté de retrouver cette vieille timidité fragile, cet embarras à l’idée d’avouer tout de go la vérité à ce garçon, de lui dire qu’il était amoureux.

-Apporte le sarcloir, dit-il.

Ils sarclèrent les mauvaises herbes des sillons tout au long de ce calme après-midi.

-Je crois que je sais ce que tu es pour la graine, dit à un moment le petit garçon. Un gardien. Un gardien de la graine.

Le vieil homme s’appuya sur son sarcloir et, l’ait tout étonné, épongea son front en sueur.

-Tu feras un bon gardien de la graine, se borna-t-il à dire.

Puis il reprit sa besogne.

Comme le crépuscule arrivait, il se redressa et mit son sarcloir sur l’épaule.

-A la corvée, dit-il.

L’ombre s’était épaissie et adoucie dans l’étable, et la quiétude de cet abri était comme une poussière fine couvrant poutres et chevrons voltigeant dans les derniers rayons du soleil, tourbillonnant au-dessus de leur tête et de leurs épaules. Le vieil homme amena trois vaches dans les stalles de trayage et s’assit sur son tabouret. Le lait tombait au fond du seau avec un tintement aigu qui se faisait plus grava à mesure que le niveau montait.

« C’est ça le travail, dit le vieil homme par-dessus son épaule.

C’est ça le travail. Répéta-t-il un peu plus tard, debout dans le grenier, avec du foin jusqu’aux genoux, puisant à grands coups de fourche dans cette masse odorante pour remplir, en bas, la mangeoire.

Ils prirent les seaux de lait et se dirigèrent vers les auges de la porcherie.

-Avant, je vendais beaucoup de lait, dit le vieil homme. Plus maintenant, je conserve les vaches pour autre chose.

-Pour quoi ? Pour donner leur lait aux cochons.

-Non, pour garder l’étable vivante. Je ne veux pas léguer une étable morte.

-Léguer ?

Venant de l’enfant, cette question étonna le vieil homme. Car tout avait déjà été réglé, tout à l’heure, dans le champ.

-Les choses savent, dit-il, et il se redressa, éprouvant une lassitude particulière. Les étables, les silos, les puits. Toutes ces choses savent si l’on a ou non besoin d’elles.

Ils marchèrent en silence dans la demi-obscurité tiède, vers la vieille maison. Ils entrèrent dans la cuisine. Le vieillard alluma la lampe et remonta la mèche, inondant les murs de lumière.

-C’est surtout les maisons qui savent, dit-il. Les gosses arrivaient, alors je rajoutais des chambres. Ils s’en sont allés, et les chambres sont mortes, l’une après l’autre.

Il prit l’enfant par les épaules, serrant dans ses vieilles mains la chair jeune et ferme.

-Cours partout, dit-il avec douceur. Cours à travers toute la maison comme du sang qui circule. Crie, ris, tape du pied. Sois le sang de cette maison.

Puis il se leva avec raideur.

-Mais ça ne presse pas, ajouta-il. Tu sais ce que nous allons faire ? Nous allons faire un bon petit diner.

Ça ne m’est jamais arrivé, dit le petit garçon.

Il y a un commencement à tout, dit le vieil homme.

Il se mit à allumer le feu dans un énorme fourneau antique et fit frire du poulet dans une grande poêle, puis en un tournemain, il confectionna de grandes galettes de pommes de terre. Tout cela vite, en cognant les ustensiles les uns contre les autres, et en riant.

-Voilà, dit-il, quand tout fut servi, fumant, voilà ce qui s’appelle un festin.

-Je suis difficile pour la nourriture, dit le petit garçon à la fin.

-Pas plus que moi, dit le vieil homme. Prends donc ce gésier qui reste.

L’enfant obéit.

Un peu plus tard, ils sortirent et s’assirent sur le perron, dans la tiédeur de la nuit.

Quelle est la meilleure heure pour voler ? demanda le petit garçon ?

-Juste avant de s’endormir, dit le vieil homme.

Puis, n moment après :

-Fais un petit essai avec le colvert.

L’enfant acquiesça, mais le vieil homme  comprit  à l’intonation de sa voix qu’il était inutile d’insister, ce garçon était un aigle.

Ç’avait été une belle journée, et tous deux savaient qu’elle touchait à sa fin. Le vieil homme mit l’enfant au lit, prenant son temps pour vérifier que tout était en ordre, ayant même l’air d’hésiter à partir au dernier moment.

-Je ne me couche jamais sans faire une comédie, dit le petit garçon d’une voix ensommeillée.

-Pour ce soir, tu t’en passeras.

L’enfant, déjà au bord de l’inconscience eut un petit rire très doux.

Dans sa chambre, le vieil homme se déshabilla lentement et souffla sa lampe. Il se mit au lit avec un petit gémissement, puis il employa le reste de ses forces à ramener sur lui sa couverture.

Aussitôt cela commença, avant même qu’il fût prêt ; il s’était à peine posé sur l’étang solitaire qu’il entendit des pas furtifs. A l’aide de ses pattes palmées, il vira sur lui-même pour faire face aux bruits insolites. Il fila sur l’eau, le cou tendu, et s’envola. Il regarda en bas. Jamais encore ils n’avaient été aussi près. Il essaya une montée en chandelle, mais ses ailes étaient sans force. Il resta suspendu en l’air comme une cible immobile et vit la charge sortir du canon de l’arme. Il sentit les plombs le cribler de part en part et se mit à tomber, les ailes brisées, blessé à mort.

Il eut le temps d’éprouver un regret fugitif. Ils avaient toujours fait tant d’histoires au sujet des actes et des titres de propriétés ; il aurait aimé que son testament fût signé en bonne et due forme et cacheté. Mais le sol se rapprochait si vite maintenant que la futilité des actes et des titres de propriété lui apparut, et il fut satisfait. C’est la terre qui reçoit en héritage certains hommes.

Il tomba dans un champ labouré, comme il l’avait toujours prévu.

 

 Prentiss Combs

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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