Le premier blanc manteau

Ce n’est pas parce que le début de l’histoire des cathédrales est difficile à reconstituer, qu’il faut croire qu’elles n’existent que depuis l’âge roman. Cet article, écrit par Jean-François Reynaud  (notre histoire-2003) vous entraîne à la recherche de leurs origines, en un temps où la France se couvrit d’un premier « blanc » manteau de cathédrales.

En 469, l’évêque de Lyon, sans doute assisté de nombreux prélats, procède à la dédicace de l’ecclesia, terme qui désigne l’église principale du diocèse, siège de l’évêque. Il est possible qu’une première cathédrale ait déjà existé sur le même site, au pied de la colline, dès le début du IVe siècle, ou peu après, puisqu’une communauté chrétienne est signalée à Lyon dès 177(Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d’Asie). A l’époque carolingienne, l’évêque Leidrade reconstruit la cathédrale dédiée à Jean-Baptiste et l’église dédiée à Saint-Etienne, à l’emplacement de l’ancien baptistère ; une troisième église dédiée à la Sainte-Croix existe à l’époque mérovingienne, mais on en ignore les origines. D’importants travaux sont signalés au XIe siècle et, au début du XIIe siècle, l’évêque Gaucerand orne l’abside d’un décor de marbre et de mosaïques de pavement. Dans les années 1170-1190, le chevet de l’église est déplacé vers l’est et reconstruit sur la rive de la Saône. Lors du premier concile œcuménique de Lyon en 1245, le pape Innocent IV consacre le maître-autel ; la cathédrale inachevée est sans doute fermée par un mur temporaire, et la façade ne sera terminée qu’à la fin du XIVe siècle. L’exemple de Lyon devrait contribuer à faire disparaître cette idée fausse que les cathédrales apparaissent à l’époque carolingienne.  Elles existent en fait dès la création du diocèse et la nomination du premier ou du deuxième évêque (comme Lidoire à Tours), c’est-à-dire du début à la fin du IVe siècle dans l’empire d’Occident. Le pasteur du diocèse a impérativement besoin d’un lieu de culte autre que la maison du particulier.

De la séparation à la conversion

Les conversions atteignent bientôt toutes les classes de la société, et le christianisme, d’abord toléré (Paix de l’Eglise en 313) devient la religion officielle (fin du IVe siècle). Certaines cathédrales semblent construites d’abord un peu à l’écart du centre de la ville romaine, donc du forum : contre l’enceinte comme à Vienne, ou, situation qui devient plus intéressante, près d’une porte et donc d’une voie, à Grenoble.

Mais en aucun cas, l’évêque ne s’établit sur une basilique funéraire obligatoirement liée à une nécropole, en raison de la séparation, à l’époque romaine, entre le monde des morts et le monde des vivants. Parfois des déplacements sont connus à l’intérieur même du périmètre urbain comme à Arles ou à Aix-en-Provence, et toujours pour se rapprocher du centre de la ville et en particulier du forum. L’évêque se rapproche d’autant plus du centre-ville qu’avec la disparition progressive de l’autorité centrale, il devient le premier personnage de la ville… et le plus riche. Non pas personnellement, car il doit abandonner ses biens à sa nomination, des biens souvent importants car il appartient à la classe sénatoriale. Grâce à la fortune de l’église du diocèse, et grâce aux dons de laïcs ou de clercs, les constructions de lieux de culte se multiplient.

Le musée de Narbonne conserve l’inscription du linteau de la porte de la cathédrale, fondamentale pour comprendre la construction d’une cathédrale paléochrétienne. Elle apprend que l’église a été  construite par l’évêque Rusticus, grâce aux dons de grands personnages comme le comte Marcellus, préfet du prétoire (2100 sous d’or), de deux évêques… La construction a été rapide : pose de la première pierre le 13 octobre 441, achèvement de l’abside le 7 octobre 442 et mise en place du linteau de la porte, le 2 novembre 445. L’exposition des reliques aux fidèles procure également de l’argent, souvent en les faisant voyager au loin ; ces reliques sont bientôt placées dans les cathédrales, au cœur même de la cité comme à Rouen. Il faut d’abord trouver un terrain et à Genève, la cathédrale succède à un grand bâtiment public (peut-être le prétoire) ou à la domus d’une grande famille ; à Cimiez, la cathédrale et le baptistère s’installent dans des thermes romains. Il faut ensuite payer l’architecte et l’entrepreneur, financer le décor…

Les églises sont donc construites très tôt, puis reconstruites périodiquement presque tous les siècles. S’agit-il seulement d’une « maladie de la pierre » qui aurait atteint de nombreux évêques voulant affirmer leur puissance ? Pas seulement, une église cathédrale peut être détruite par une guerre ou un désastre naturel, par un incendie comme à Narbonne. A Tours, la cathédrale qui brûle en 558, est reconstruite par Grégoire et consacrée en 590 ; Venance Fortunat (Carmina, LX, VI) explique que « les murs tombaient de vétusté ; on les démolit en partie, on les rebâtit plus solidement, en augmentant les dimensions). Plus simplement un édifice de cette taille doit être entretenu pour se maintenir en bon état, sinon il tombe en ruines et il vaut parfois mieux reconstruite que procéder à des réparations lourdes. Dans certains cas, l’édifice avait été  prévu trop petit pour le nombre des fidèles ; jouent aussi l’évolution de l’architecture et du décor ainsi que le souci de l’évêque d’avoir une église qui soit par sa beauté un hommage au Créateur, comme la cathédrale de l’évêque Didier à Cahors. Quelques-uns de ces monuments se voient encore : une partie de la cathédrale nord de Trêves, les substructions du baptistère d’Aix-en-Provence ou de Fréjus.

Les fouilles archéologiques de ces trente dernières années ont complètement renouvelé les connaissances, malgré les difficultés de la recherche en centre-ville où les constructions se sont superposées et multipliées sur un même site du  IVe au XVIIIe siècle comme à Aix-en-Provence, Lyon ou Grenoble. La grande nouveauté de l’archéologie est d’avoir mis en évidence l’existence de groupes épiscopaux, rarement conservés comme à Trêves et jusqu’alors connus seulement par les textes ou par des gravures comme à Lyon (plan scénographique ou Simon Maupin).

Au cœur de l’église, un baptistère                                                                                          Un groupe épiscopal comportait souvent deux églises et un baptistère. Pourquoi cette multiplication des lieux de culte ?  Dans l’état actuel des connaissances, il est possible que la plus ancienne et  la plus grande des églises ait été l’église de l’évêque et de la communauté des fidèles, la deuxième église étant réservée, au moins à l’origine, aux catéchumènes.

D’où la présence, au centre de l’église sud de Genève, d’un ambon où l’évêque se tenait pour distribuer son enseignement. Quant au baptistère, édifice indépendant, il se justifie par la nature initiatique du baptême et par la particularité de la cérémonie qui suppose une immersion complète. Le baptistère, édifice ouvert alors seulement à Pâques ou à la Pentecôte, donc une fois par an, s’inspire des salles thermales, alors que l’église cathédrale, destinée au moins en théorie à accueillir la totalité des fidèles du diocèse, remonte aux basiliques romaines (le mot « cathédrale » vient de « cathèdre » le trône épiscopal placé dans l’abside). L’archéologie a permis également d’éradiquer une autre idée fausse, celle de cathédrales qui en Gaule auraient été de dimensions réduites. Associées à une bonne lecture des textes, les données de l’archéologie permettent d’arriver à un module de base d’environ 50 mètres de longueur pour les cathédrales comme pour les basiliques funéraires. Certes, à Genève, la première église ne dépasse pas 30mètres, pour s’agrandir à plusieurs reprises ; l’ensemble épiscopal de Trêves s’étendait avec ses annexes sur une centaine de mètres. Le baptistère, au départ très  simple comme à Lyon –une nef rectangulaire et ensuite une abside- prend au cours du Ve siècle une allure beaucoup plus monumentale dont atteste le plan octogonal des baptistères provençaux ou italiens. A Vienne, l’évêque Avit (Homélie xvii) fait reconstruire le vieux baptistère au début du VIe siècle, le dotant d’un étage et d’une tour centrale ; il le décore de marbre et de mosaïques, et l’alimente par son propre aqueduc. La cuve baptismale, de construction soignée, est le plus souvent octogonale, forme symbolique depuis Ambroise de Milan, et signe de l’homme nouveau, du baptisé. A Grenoble, à Genève, à Aix-en-Provence, à Poitiers, le plan simple – un rectangle ou un carré- s’enrichit de volumes plus complexes. A Lyon et peut-être à Cimiez, la salle baptismale était chauffée. A Genève et à Aoste, deux salles baptismales accueillaient sans doute l’une les hommes, l’autre les femmes. Comme l’église cathédrale, le baptistère pouvait symboliser la puissance de l’évêque et il est tentant de rattacher la taille inhabituelle du baptistère de Marseille ou de Barcelone aux ambitions des prélats de ces villes.

Quand l’art rejoint la Foi

Les cathédrales, souvent de grande taille et de volumes recherchés, étaient magnifiquement décorés comme le prouvent les textes de Sidoine Apollinaire (I., II, X) pour l’ecclesia de Lyon, ou ceux de Venance Fortunat (Carmina, I. X, VI) pour Tours : à Lyon, une forêt de colonnes, en marbre d’Aquitaine, un plafond en caissons dorés et une mosaïque de couleurs printanières, sans doute dans l’abside ; à Tours une iconographie savante couvrait les murs de la basilique reconstruite par l’évêque Grégoire,  avec en particulier les Miracles de saint Martin. En gaule, seules et d’après les fouilles anciennes ou récentes, les églises de la Major à Marseille et de Fréjus, les baptistères de Marseille, d’Aix-en-Provence ou de Mariana (Corse) ont conservé des fragments de sols en mosaïques. Cette féerie de couleurs évoquait la Jérusalem céleste dont les murs, d’après le prophète Isaïe, étaient faits de saphirs, de rubis et de cristal de roche (Isaïe 54,5-14).

Le groupe épiscopal s’est souvent maintenu pendant des siècles. En Provence ou en Italie, le baptistère abritait toujours les fonts baptismaux, mais dans l’Europe du nord-est et parfois dès l’époque carolingienne, le baptistère  a disparu, remplacé par des fonts baptismaux qui se contentent d’une simple chapelle, pour un baptême par aspersion. La cathédrale se réduit à une seule église comme à Cologne ou à Reims. L’évolution de la liturgie, les modes ou la volonté de puissance de l’évêque expliquent donc l’évolution de groupes épiscopaux qui  trouvent leurs racines dans la première histoire du christianisme.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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