Le scandale de la tour de Nesle

Une légende tenace a fait de la tour de Nesle un lieu de maléfices, associant le crime à l’adultère. Est-ce là que les trois belles-filles de Philippe le Bel trompèrent leurs époux ? Nul ne le sait vraiment, mais le châtiment du roi fut exemplaire.

Cette légende ne repose, il faut insister, que sur une très vague tradition populaire. Ce sont les écrivains romantiques, à commencer par Alexandre Dumas, qui l’ont amplifiée. Le remarquable roman de Maurice Druon, les Rois maudits, s’inscrit dans cette ligne. L’histoire, qui se fonde sur des certitudes, est moins exaltante ; elle essaie d’écarter le mystère de son récit !

Est-ce à la tour de Nesle que les brus du roi Philippe le Bel trompèrent leurs époux avec deux beaux écuyers ?  Nul ne le saura jamais, car les textes de l’époque ne précisent point les circonstances de leurs rencontres clandestines : ils s’en tiennent aux faits.

tour-de-NesleLes voici :

Philippe le Bel avait trois fils et une fille : le futur Louis X le Hutin, déjà roi de Navarre ; le futur Philippe V,  le Long, comte de Poitiers ; le futur Charles IV le Bel, comte de la Marche, et Isabelle, qui avait épousé le roi Edouard Il d’Angleterre. Le futur Louis x était l’époux de Marguerite, fille du duc Robert II de Bourgogne. Philippe était l’époux de Jeanne, fille d’Othon, comte palatin de Bourgogne (Franche-Comté) et de Mahaut d’Artois. Le futur Charles IV était l’époux de Blanche, sœur de Jeanne. Depuis la mort de la reine, c’était les trois brus du roi qui régentaient la maison royale. Nul ne les surveillait. Il était admis depuis le fond des temps que les princesses capétiennes ne pouvaient être soupçonnées d’infidélité.

Le hautain souvenir de Blanche de Castille restait toujours présent. Les trois brus redoutaient leur beau-père, mais il était constamment occupé et fréquemment absent. Elles ne craignaient guère leurs jeunes maris qui n’étaient certes pas à la hauteur de leur père, excepté Philippe.

Un Incendie inopportun

Le jour de la Pentecôte 1313, le roi conféra la chevalerie de ses trois fils. Ce fut l’occasion de festivités encore jamais vues, au dire des témoins notamment du chroniqueur Geoffroy de Paris. Non seulement toute la haute noblesse y avait été conviée, mais on avait invité le roi Edouard II d’Angleterre et la reine Isabelle. Geoffroy de Paris, médiocre poète, atteint au lyrisme quand il célèbre la beauté de celle-ci : « C’était la plus belle des belles, comme soleil sur les étoiles… »  Quoi qu’il en soit, cette beauté suprême, mais cruellement délaissée par un époux homosexuel, jalousait  belles-sœurs. Après les joutes, les banquets, les illuminations et les divertissements offerts par la ville de Paris, la cour se transporta à Pontoise. Pendant la nuit le feu ravagea le logis du roi d’Angleterre. Edouard n’eut que le temps de se sauver en chemise en emportant Isabelle dans ses bras. Que découvrit-on à l’occasion de ce tumulte ? On ne le sait. Geoffroy de Paris se contente d’insinuer : «Ainsi vint ce péril d’outrage / Dont Maubuisson y eut dommage /Si s’en sentirent une pièce/ Fils et fille, neveu et nièce.

tour-Nesle-1608-patineurs-SeineIci, nous entrons en plein mystère. Il est peu probable que les brus du roi furent  en flagrant délit d’adultère au cours de cette fameuse nuit de Pontoise, car le scandale n’éclata que l’année suivante (1314). Mais il est plausible que, l’impunité suscitant  l’imprudence, certaines rumeurs parvinrent aux oreilles de Philippe le  Bel. Selon ses habitudes, il refusa de croire à ces accusations, mais ordonna une enquête. Il ne dut pas être bien difficile de tendre un piège aux coupables et de les prendre sur le fait, à la tour de Nesle ou ailleurs. Cependant, quelques chroniqueurs donnent une autre  à la vérité peu reluisante pour Isabelle. « soleil sur les étoiles »  Selon cette tradition éminemment romanesque – je la transcrits sous toute réserve -Isabelle eût pris ombrage de l’insolent bonheur de ses belles-sœurs et noté le manège suspect de deux écuyers, les frères d’Aunay. Prise de soupçons,  elle eut offert des aumônières à Blanche et Marguerite. Ensuite, elle aurait eu la surprise de voir les aumônières à la ceinture de Philippe et Gautier d’Aunay. Au cours d’un second et bref voyage à Paris, elle eût dénoncé ses belles-sœurs. Ce ne sont là que supputations,  rumeurs incertaines recélant peut-être une parcelle de vérité. Ce qui est indubitable, c’est que Philippe le Bel fut informé de la conduite de ses brus. Il se retira à Maubuisson pour méditer et prendre sa décision. Il pouvait étouffer l’affaire en éliminant discrètement les frères d’Aunay et sinon, provoquer un scandale sans précédent dans les annales capétiennes. Cruel dilemme ! Car il ne s’agissait pas à ses yeux d’un simple adultère, mais d’une catastrophe engageant l’avenir de la dynastie. Il était inconcevable que l’on pût soupçonner les princesses de la maison royale.

Il se peut aussi que le scandale, assez répandu, fût impossible à étouffer. C’est sans doute pourquoi Philippe le Bel décida de le rendre public, au risque de ridiculiser ses fils. Sans doute les consulta-t-il. Seul Philippe V le Long était à même de donner un avis sensé : d’ailleurs le cas de sa femme semblait moins grave. De toute manière, ni lui ni ses frères ne pouvaient s’opposer à la volonté de leur père. La justice du roi frappa comme la foudre. Les trois princesses furent arrêtées et jetées en prison. Il en fut de même de Philippe et Gautier d’Aunay. Le cas des deux écuyers était impardonnable. En droit féodal, l’adultère commis avec la femme du seigneur était assimilé au crime de haute trahison et puni de mort. Mais de plus, le crime de frères d’Aunay s’aggravait de lèse-majesté puisqu’il s’agissait de princesses royales. Ils furent savamment et longuement torturés. Philippe d‘Aunay finit par avouer qu’il était l’amant de Marguerite, reine de Navarre, et Gautier, de Blanche, comtesse de la Marche. L’un et l’autre, sous l’empire de la douleur, donnèrent tous les détails de leur double liaison qui remontait à deux ans et demi, les lieux de leurs rencontres, les noms de leurs complices.

Interrogées, mais non torturées, les princesses commencèrent par nier. Les aveux des frères d’Aunay les confondirent. Marguerite et Blanche reconnurent leur faute. Quant à Jeanne, elle protesta avec tant de véhémence qu’elle impressionna ceux qui l’interrogeaient, mais enfin elle était coupable de ne pas avoir dénoncé les fautives, sinon même d’avoir facilité les rendez-vous.

Marguerite et Jeanne furent dépouillées de leurs atours, tondues et conduites dans la forteresse de Château-Gaillard. Jeanne implora le pardon de Philippe le Bel réclama vainement un jugement contradictoire. Elle fut menée au château de Dourdan dans un chariot bâché. Tout au long du chemin, elle criait au passant : « Pour dieux. Dites à monseigneur Philippe que je meurs sans péché !

L’exécution des frères d‘Aunay eut lieu à Pontoise  et fut une boucherie, ils furent roués, écorchés vifs, châtrés, puis décapités et l’on suspendit leurs dépouilles sans tête à un gibet. On rapporte que Blanche et Marguerite, enfermés dans leur chariot, assistèrent à ce supplice. De là, elles gagnèrent Château-Gaillard. Marguerite fut placée à dessein dans une salle haute, copieusement éventée. Elle passait ses journées à se lamenter, à pleurer. Elle ne put résister à l’humidité glacée et aux courants d’air, et mourut bientôt. Blanche s’accrochait à la vie ; elle espérait  obtenir son pardon. On l’avait enfermé dans une salle basse, moins inconfortable. Elle se consola comme elle  le put et devint grosse de son geôlier. Au bout de sept ans de captivité, on l’interrogea à nouveau, non pas sur l’adultère avec Gautier d’Aunay, mais parce que son époux voulait faire annuler  leur mariage : en droit canonique, l’adultère n’était pas un cas d’annulation ! Au cours de cet interrogatoire, elle se montra fort calme, résignée, presque rieuse. Tant de bonne volonté méritait récompense. On lui permit de se retirer à l’abbaye de Maubuisson où elle mourut en 1326. Quant à Jeanne ses protestations d’innocence portèrent leurs fruits. Après la mort de Philippe le Bel son époux la repris, et, par la suite, elle devint reine de France. Sans doute était-elle moins coupable que Blanche et Marguerite, avait-elle agit par inconséquence ! En 1314, ces princes et ces princesses éraient encore si jeunes ! Mais on ne peut s’empêcher de penser que la répudiation de Jeanne eût remis en cause la possession de la Franche-Comté. Le futur Philippe V était aussi calculateur que son père

Une croqueuse d’écoliers

En l3l9.Jeanne reçu de son mari la tour de Nesle, elle en fit sa résidence principale à la mort de Philippe V. Elle y mourut   en 1329 et chargea ses exécuteurs de vendre la tour de Nesle afin de pourvoir à la fondation du collège de Bourgogne. Cet acte de générosité à l’égard des écoliers de Paris fut dénaturé par postérité. Une tradition populaire, reprise et enjolivée par les écrivains romantiques, voulait qu’une certaine Jeanne de France, ou de Navarre, attirât les écoliers dans son logis de la tour de Nesle et le fit jeter dans la Seine après en avoir tiré son plaisir. Dès cette époque, on ne savait qui était cette reine croqueuse d’écoliers : les uns nommaient Jeanne de Champagne (morte en 1305), femme de Philippe le Bel, d’autres, Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X le Hutin, morte à Château-Gaillard, d’autres enfin Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V le Long. Il y avait longtemps qu’elle était morte lorsque Buridan enseignait à Paris. On voit combien le lien est ténu entre la légende et le scandale de 1314 !

Mais il était dit que, de toute façon, Buridan devait passer à la postérité. Ce philosophe nominaliste, qui laissa sept gros volumes, paraphrasait surtout Aristote. Le libre arbitre était son obsession. Il pesait si bien le pour et le contre qu’il ne pouvait conclure ni persuader. Ses adversaires le comparèrent à un âne qui, également pressé par la faim et la soif, se laissait mourir plutôt que de choisir entre un seau d’eau et une mesure d’avoine. « L’âne de Buridan » est resté proverbial. Le séjour supposé de ce bon maître à la tour de Nesle ajouta à la gloire un peu vide qu’il s’était acquise !

On le voit donc, la tour de Nesle est un sujet inépuisable. L’imagination peut s’y donner libre cours.

Source : Georges Bordonove pour Historia  n° 578 février 1995. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment la série « Les rois qui ont fait la France » en dix volumes (Pygmalion Watelet)

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