Le style des cathédrales au fil des siècles

Malgré la diffusion de quelques modèles « idéaux », il n’existe pas d’archétype de cathédrale, car d’une époque à une autre, elles ont toutes évolué, et aucune n’a jamais été achevée. Comment peut-on alors parler de « style » ? Nicolas Reveyron dans « Notre Histoire 2003 répond à cette question.

Les grandes cathédrales françaises du XIIIe siècle : Chartres,  Reims, Amiens, Beauvais… éblouissent à juste titre leurs admirateurs, symbolisant « La » Cathédrale, celle dont Eugène Viollet-le-Duc a dessiné le modèle définitif et inaccessible dans son dictionnaire d’architecture. Elles sont la mémoire d’un monument unique où l’expansion économique des villes du cœur du royaume, l’invention technique, une sensibilité conquérante, la puissance française, une foi ouverte sur une vision plus sereine de l’homme se sont conjuguées pour offrir cet équilibre de technique et de grâce. Le génie des architectes français a entraîné les cathédrales gothiques à la conquête de l’Europe dès le début du XIIIe siècle. Dès la seconde moitié du siècle, le sud de la France cherche délibérément à « imiter les nobles églises » du nord : Clermont-Ferrand, Narbonne, Rodez, Limoges, Toulouse, Bordeaux. Est-ce à dire que certaines périodes stylistiques ont été plus favorables que d’autres à la construction de ces imposants monuments ?

Il est vrai qu’on associe spontanément « abbatiale » à « roman » et « gothique » à « cathédrale ». Certes, les grandes abbatiales de l’Occident sont romanes, parce que cette époque a correspondu avec un des plus grands moments du monachisme occidental. Mais l’ordre cistercien, si intimement associé au style roman, a connu une formidable expansion gothique dès le XIIe-XIIIe siècle en Ile-de-France. Autre contre-exemple, bon nombre de cathédrales sont romanes, principalement dans le sud de la France et en Bourgogne. La prédominance des cathédrales du XIe-XIIIe siècle dans l’imaginaire français s’explique par  la formidable soif de reconstruire qui, peu après l’An mil, a conduit l’Occident à faire table rase du passé monumental et à renouveler ces édifices sur trois siècles : « Celui qui construit quelque chose de mieux, écrivait déjà Goscelin de Saint-Bertin (XIe), fait bien de détruire. Si c’était en mon pouvoir, je ne permettrais pas la préservation d’édifices, aussi estimés soient-ils, qui ne soient, comme je le souhaite, glorieux, somptueux, très élancés, très spacieux, inondés de lumière et, enfin, très beaux ». Or, si le nombre d’abbatiales ou de collégiales peut beaucoup varier suivant les créations d’ordres ou de filiales, celui des cathédrales, qui est aussi celui des diocèses, reste nécessairement stable (à de rares créations près). La beauté, la grandeur et la solidité des cathédrales médiévales, et aussi l’impécuniosité des siècles suivants ont préservé ces monuments jusqu’à nous. En France, de fait, peu de cathédrales ont adopté le style Renaissance, baroque ou classique (Versailles, Nice, Ajaccio, pro-cathédrale de Bastia et de Cervione, par exemple).

Cette prédominance s’explique aussi par un attachement viscéral à des monuments emblématiques d’une civilisation et d’une culture ; d’ailleurs, le bombardement de Notre-Dame de Reims en 1914 visait d’abord un symbole national. Disons-le, les cathédrales médiévales ont toutes une forte personnalité. D’abord parce qu’elles sont filles de leur ville : la morphologie du site, le parcellaire, le réseau des voies ne sont pas restés sans conséquences sur son architecture. Ainsi, le désaxement du chevet de Notre-Dame de Senlis suit la courbe du rempart antique que le roi n’a pas permis de démolir, la nef de Saint-Just de Narbonne est restée inachevée pour n’avoir pu franchir l’enceinte, celles de Saint-André de Bordeaux et de Saint-Etienne de Metz, bloquées dans des constructions, ne reçoivent de portail occidental qu’aux XVIIIe-XIXe siècles. Ensuite, parce que le projet architectural exprime quelque chose de leur spiritualité : Notre-Dame de Reims, tout ornée d’anges, est une cathédrale angélique, Notre-Dame de Chartre traduit dans son iconographie les recherches philosophiques de sa très célèbre école épiscopale et l’entrée par une trappe au milieu de la nef dans la cathédrale de Puy-en-Velay, pèlerinage marial, vaut une renaissance.

Lorsque les cathédrales reviennent au style d’origine

Jusqu’à notre époque, les cathédrales du Moyen-âge ont donc servi de référence à l’architecture sacrée : après les guerres de religion, c’est dans leur style d’origine qu’elles sont rebâties, celle de Nîmes et de Valence en style roman,  celle d’Orléans en style gothique, avec la condition expresse d’imiter l’existant. Au XIXe siècle, le néogothique est privilégié. Si la cathédrale de Nîmes est reconstruite (à nouveau) en style « romano-byzantin », celles de Metz (façade) et Clermont-Ferrand sont achevées dans leur style gothique d’origine.

Pour la construction de la cathédrale de Lille (création de diocèse), il est spécifié que la période de référence est l’architecture gothique de la première moitié du XIIIe siècle. Et dans la collégiale ducale de Moulins érigée en cathédrale  (autre création de diocèse), la nef gothique est fortement marquée dans la sculpture par le folklore local, qui lui donne une identité régionale. Dès le XVIIIe siècle, Soufflot comprend le caractère génial de l’architecture gothique –supports minces et luminosité –dont il cherche à transposer les principes à Sainte-Geneviève (Panthéon) : les interventions de Quatremère de Quincy ont fait disparaître l’originalité de sa création.

Par rapport à l’extraordinaire diversité romane, les grandes cathédrales du XIIIe siècle définissent un style homogène dans son évolution, malgré les variantes locales.  Cette homogénéité se retrouve à l’échelle de l’édifice lui-même, quand sa construction a été assez rapide : par exemple, après l’incendie de 1196, la nef de Notre-Dame de Chartres est ouverte au culte vers 1210 et le chœur canonial livré aux chanoines en 1221. Mais l’homogénéité d’une cathédrale peut être trompeuse : même Saint-Etienne de Bourges présente une forte unité stylistique, sa construction, commencée vers 1194-95, occupe deux campagnes, la première d’une vingtaine d’années et la seconde d’une trentaine, séparées par une interruption d’environ dix ans. De fait, les maîtres d’œuvre et les ouvriers sont habiles à pérenniser des formes sur plus d’un siècle, comme des travaux récents viennent de le montrer pour la priorale romane de Paray-le-Monial.

Très tôt en effet, les successeurs des grands maîtres ont été capables d’imiter leurs œuvres, voire de faire des faux : à Chartres, quand les verrières gothiques les plus anciennes ont subi leurs premières restaurations au XIIIe siècle, certains maîtres verriers ont laissé libre cours à leur manière propre, mais d’autres se sont attachés à reproduire le vieux style pour harmoniser l’ancien et le nouveau. Cependant, à y regarder de plus près, on distingue le plus souvent dans la sculpture décorative les jalons d’une évolution : les modes en matière d’art décoratif  vont beaucoup plus vite que dans l’architecture proprement dite, et même dans un édifice stylistiquement unifié, des suites de chapiteaux illustrent la création gothique sur presque un siècle. L’impression d’unité est faussée, lorsque les reprises et les restaurations ont « homogénéisé » un édifice et lissé toutes les blessures de son histoire : la doctrine de Viollet-Le-Duc est de mener le monument restauré à son point d’accomplissement, et dans la plus grande unit formelle, même si cet état n’a jamais existé.

Le respect de l’œuvre primitive

Tout se complique lorsque le temps a gommé les différences qui ont pu choquer les contemporains des travaux : quel visiteur devinera qu’à Sens, dans la première cathédrale gothique de l’histoire, commencée par l’archevêque Henri Sanglier vers 1140, les fenêtres hautes ont été refaites presque 150 ans plus tard ? Dans la cathédrale de Laon, élevée dans la seconde moitié du XIIe siècle, l’abside primitive a été remplacée au siècle suivant par un très long chœur imitant la nef. Le détail de l’ouvrage montre des modifications extrêmement subtiles, dans le goût du XIIIe siècle : cela prouve que les constructeurs ont conscience de devoir respecter l’œuvre primitive, mais souhaitent aussi laisser la marque de leur génie propre. Et que penser de Notre-Dame de Paris, commencée vers 1163, et de son élévation doublement trompeuse ? La composition originelle à quatre niveaux (grandes arcades, tribune, oculus sous combles, clair étage) a fait place au début du XIIIe siècle à une élévation à trois niveaux plus classique, les oculus et les combles ayant été supprimés. Mais on retrouve les quatre niveaux près du transept et, qui plus est, dans une forme qui n’est pas celle d’origine (le remplage de l’oculus a 5 branches au lieu de 4) : dans une visée pédagogique et archéologique, Viollet-le-Duc a rétabli l’état initial, non sans quelques erreurs.

Le sens de l’architecture

Comment les contemporains ont-ils vu leur cathédrale ? Des habitants ou des chanoines, comme à Bordeaux où ils ont préservé la nef romane, se sont parfois opposés aux reconstructions. Que peuvent penser les habitants de Beauvais d’une cathédrale formée d’une minuscule nef du Xe siècle et de l’immense sanctuaire – 47 mètres de haut – du XIIIe siècle ? Ceux de Sens, du superbe transept flamboyant rajouté au XVIe siècle ? Et ceux de Bordeaux, d’une  cathédrale patchwork affichant tous les styles du XIIe au XVe siècle ? Car une cathédrale est souvent le fruit d’un « bricolage ». L’épisode du réaménagement de la cathédrale de Reims au Xe siècle par l’archevêque Adalbéron (968-988), relaté dans la Chronique de Mouzon, offre un exemple  précoce : la vieille cathédrale carolingienne était dotée d’un westwerk, vaste bâtiment occidental à plusieurs étages prolongeant la nef et communiquant avec elle par un mur percé d’arcades ; Adalbéron fait abattre ces arcades et détruire les étages pour que l’enveloppe conservée  du westwerk agrandisse d’autant l’espace ecclésial ainsi unifié. Qui plus est, aucune cathédrale n’est vraiment achevée : Chartres par exemple, aurait dû être hérissée de tours, comme Laon, Tournai ou Coutance.

Cela revient à poser la question du sens de l’architecture : les formes artistiques ont-elles une signification, non pas symbolique, bien sûr, mais esthétique ? Dans cette optique, la coexistence de plusieurs styles dans une même cathédrale acquiert un tout autre relief. Prenons Saint-Jean-Baptiste de Lyon, construite des années 1175 jusqu’à la fin du XIVe siècle. Le sanctuaire est caractéristique de la Renaissance antiquisante du XIIe siècle dans l’espace médio-Rhodanien : l’imitation de l’architecture monumentale romaine et les références stylistiques à l’art byzantin (notamment les bandeaux incrustés) visent à exalter l’origine apostolique de l’Eglise lyonnaise, à fonder la légitimité de la seigneurie ecclésiastique qu’elle est alors devenue. Mais le transept fait brutalement basculer le chantier dans le style gothique, apanage du royaume de France : Lyon, cité du royaume de Bourgogne, lui-même rattaché à l’Empire, s’ouvre d’un coup à l’influence du royaume ; mais les ouvriers sont encore des autochtones, formés aux anciennes techniques de construction locales (par exemple les arcs intégrés). Enfin, le pur style gothique adopté dans la nef reflète la puissance du rayonnement français dans une ville encore libre, mais agitée par les menées d’une bourgeoisie qui, depuis 1208, cherche à établir une commune et du roi de France qui s’intéresse vivement à ces territoires francophones (franco-provençal) des marges de l’Empire.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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