Le Trésor de Bébé

Bébé était l’aîné de cinq frères qui habitaient avec leur maman une maisonnette dans le bois. C’était un jeune homme gros et grand. Il n’était ni rusé, ni malin, ni adroit, ni malicieux mais il était aimable, prévoyant, avisé et intelligent. De plus il était honnête et travailleur. On l’appelait Bébé car il avait gardé dans son timide sourire et sur son visage enfantin l’expression d’un bon gosse aux yeux ingénus.

Un jour Bébé dit à sa maman:

– Mes frères sont assez grands pour travailler seuls dans le bois. Moi je m’en vais tenter ma chance. Je reviendrai bientôt.

Le lendemain il embrassa sa mère et ses frères et partit. Tout en marchant il arriva jusqu’à un torrent; il n’y avait pas de pont mais de grosses pierres mises dans l’eau qui facilitaient le passage. Sautant de pierre en pierre, Bébé arriva sur l’autre rive. La dernière pierre avait la forme ronde d’une grosse roue. Bébé se pencha pour l’examiner et vit qu’il s’agissait d’une meule d’aiguiseur encore en bon état.

– Je me demande qui a bien pu la mettre dans l’eau? se dit Bébé. Elle pourrait encore servir et c’est dommage de la laisser ici s’abîmer.

Il enleva ses chaussures, entra dans l’eau fraîche qui écumait autour des cailloux, avec le doux murmure des torrents de montagne et, avec peine, il porta sur la rive la meule de l’aiguiseur. Il remit dans l’eau une pierre pour combler le trou et retourna sur le rivage.

— Cela commence bien! s’exclama-vil tout content. Je ferai rouler la roue le long du sentier en pente vers le village… je la vendrai et même si je ne la vends que quelques sous, ce sera toujours cela de gagné. J’ai vraiment de la chance!

Il redressa la meule et à l’aide d’une branche la fit rouler doucement le long du sentier en sifflant joyeusement.

– Bonjour jeune homme! Où allez-vous avec cette meule? demanda un vieillard qui sortait de la première maison du village.

Bébé mit la pierre sur l’herbe et s’arrêta.

– je vais la vendre à la ville, je l’ai trouvée dans le torrent.

– C’est le ciel qui vous envoie! répondit le vieillard. je devais justement aller au village pour acheter une meule et je pensais à la peine que j’aurais eue pour la porter jusqu’ici. Voulez-vous me la vendre? Et combien?

Bébé– Donnez-moi ce que vous voulez, grand-père, répondit Bébé, j’ignore le prix d’une meule.

– Si vous voulez, je peux vous l’échanger contre cette oie blanche, proposa le vieillard.

– C’est trop, grand-père, pour une vieille pierre. Votre oie est bien trop belle mais, si vous êtes d’accord, pour moi c’est marché conclu.

Bébé prit l’oie et partit. Le vieillard porta chez lui la pierre en riant:

— Ce qu’il est ingénu ce pauvre garçon! Je le sais bien qu’une oie a plus de valeur qu’une meule, mais ma bête était aussi vieille que moi, elle ne pendait plus et doit être aussi dure que du cuir. Elle ne me servait qu’à me tenir compagnie.

Bébé continua son voyage vers la vallée en tenant son oie sous son bras.

– jeune homme! Arrêtez-vous un instant je vous prie! cria un petit homme qui tenait un porc au bout d’une corde. — Vous allez à la ville n’est-ce-pas? Ecoutez, j’allais justement vendre cette bête, mais je suis fatigué et je n’ai plus envie de faire tout ce chemin. Si vous voulez, proposa-t-il après avoir encore dévisagé notre Bébé, je vous laisse le porc en échange de l’oie. J’y perds assurément mais j’économise et mon temps et ma fatigue.

Bébé accepta et l’homme disparut derrière un buisson en tenant l’oie sous son bras et en riant.

– C’est à lui maintenant de se débrouiller; moi je suis tranquille! A cette heure le maître se sera aperçu de la disparition de son porc et tout le village sera en émoi. Si je n’avais pas rencontré ce simplet, jamais je n’aurais pu me sauver avec mon larcin. Mainte- nant je suis sauf et j’ai gagné une oie!

Bébé arriva à la ville. Ce n’était pas jour de marché aussi entra-t-il dans une boucherie.

– Vous voulez acheter un petit cochon? demanda Bébé.

– Il est trop petit pour faire des saucisses, répondit le boucher; puis il reprit, après avoir regardé notre jeune homme: écoutez, je peux vous proposer un échange. Suivez-moi dans la cour s’il vous plaît. Voilà je peux échanger votre cochon contre cette vache.

– Vous voulez rire? dit Bébé en écarquillant les yeux. Comment? Une vache contre un cochon?

– C’est une vache qu’un débiteur m’a donnée… seulement moi je ne vends pas de viande de vache dans ma boucherie. Je n’ai que du veau et du bœuf de première qualité et je tiens à ma bonne réputation.

Bébé accepta l’échange et partit avec sa vache tandis que le boucher allait confier son aventure à son ami, le cafetier d’en face:

– Tu sais, dit-il, ce jeune benêt est arrivé à propos, je ne savais plus comment me débarrasser de cette vache si vieille et si maigre que même sa peau n’avait plus aucune valeur!

BébéBébé continua son chemin le long de la route de la ville. Il arriva devant une ferme.

– Pardon, monsieur, dit poliment Bébé au propriétaire qui fumait sa pipe devant la porte, auriez-vous un verre d’eau pour moi et un seau d’eau pour ma vache?

— Asseyez-vous jeune homme, je vous sers tout de suite.

Le fermier parlait avec un léger accent étranger. Il alla chercher un seau d’eau pour la vache et porta une bouteille de vin et deux verres.

– L’eau pour la vache d’accord! mais pour vous et pour moi il vaut mieux du vin.

–  Ne vous dérangez pas! protesta Bébé

–  Mais non, mais non. Je rentre d’Amérique où j’ai fait fortune et je ne suis pas avare, répondit le patron en riant.

– Quelle bête magnifique! s’exclama Bébé en regardant un cheval dans un enclos voisin.

–  En effet, c’est un animal superbe, répondit le fermier, c’est un pur-sang que j’ai ramené d’Amérique; malheureusement c’est une bête indomptable, personne ne peut le monter aussi ai-je décidé de le conduire à l’abattoir.

Bébé, gagné par l’émotion, essuya une larme au coin de l’œil. Le fermier, voyant cela lui proposa:

– Voulez-vous échanger votre vache contre ce cheval?

– Vous vous moquez de moi, reprit Bébé. Ne voyez-vous pas que me vache est vieille et maigre et que votre cheval est un véritable champion?

– C’est un champion, mais il est indomptable. Si vous le voulez, il est à vous mais allez l’essayer loin d’ici, car je ne veux pas vous voir vous rompre les os!

Bébé partit tout heureux en tenant son cheval par la bride. Pas question de le monter tellement il ruait et piaffait; c’est à peine s’il pouvait le tenir par la corde.

Le fermier conduisit la vache à l’étable.

– Tu es vieille, ma pauvre bête, mais au moins tu es sage. Pauvre garçon, espérons qu’il ne se cassera pas le cou! Et lui qui croit avoir fait une bonne affaire! C’est vraiment un gros benêt!

Bébé continua sa route en tenant son fougueux animal par le licou. De temps en temps il lui parlait doucement ou lui caressait l’encolure. Le cheval semblait content de son nouveau patron et devenait de plus en plus tranquille, se laissant même caresser le museau sans se rebeller.

– Puis-je monter? demanda Bébé comme si le cheval pouvait le comprendre. D’un bond il sauta sur la selle.

Le cheval fit deux ou trois ruades et se calma docilement sous les caresses de son nouveau patron. Une demi-heure plus tard, Bébé pénétra dans la ville sur son magnifique destrier. Les passants s’arrêtaient pour l’admirer.’ Quand Bébé et son pur-sang traversèrent la place, le roi était sur le balcon de son palais.

– Regardez ce cheval! dit le roi en s’adressant à son premier ministre. Je veux le voir de près. Envoyez quelqu’un chercher ce cavalier!

Le premier ministre donna l’ordre au Chambellan, qui le communiqua au majordome, lequel le transmit au chef des gardes, qui le passa au chef de poste; ce dernier en référa à la sentinelle du palais. La sentinelle traversa la place en courant et sifflant entre sesdoigts comme la sirène des pompiers.

Bébé se retourna et vit la sentinelle qui lui faisait de grands signes. Il s’arrêta, apprit le désir du roi et se rendit de suite à la porte du palais. Le roi était déjà descendu et l’attendait a la porte en compagnie de son premier ministre.

– Il est magnifique! Il est merveilleux! Je veux absolument ce cheval! s’exclama le roi.

– Cher jeune homme, dit-il à Bébé qui ayant mis pied à terre s’inclinait devant son souverain. Je te prie de me vendre cette bête merveilleuse. Je te donnerai tout ce que tu désireras: le plus beau cheval de mes écuries, un sac plein de pièces d’argent et un lingot d’or aussi gros que ta tête.

– Mon cheval vous appartient, Majesté, répondit Bébé en souriant, mais il me semble que vous voulez bien trop me récompenser.

Le roi fit entrer Bébé dans son palais et voulut boire un verre de vin avec lui pour fêter son nouvel achat. Peu après, tandis que l’écuyer royal qui avait conduit le pur-sang aux écuries revenait avec un magnifique cheval de selle, le ministre du trésor donnait à Bébé une bourse remplie de pièces d’argent et un lingot d’or aussi gros que sa tête. Bébé remercia et partit tout content. Trottant et galopant il arriva devant la ferme.

Bébé– Fermier! Fermier! cria-t-il à haute voix. Celui-ci apparut sur le pas de la porte.

– Vous ne vous êtes pas tué? Vous avez gagné au change car vous avez un bien beau cheval.

-Ma vache ne valait pas votre cheval, reprit Bébé en souriant. Prenez cet argent, je ne veux pas abuser de votre bonté.

Il repartir au grand galop tandis que le fermier murmurait:

– Tiens, il y a encore des gens honnêtes en ce monde! Ce garçon n’était pas aussi sot que je l’avais cru!

Toujours galopant, Bébé arriva devant la boucherie.

–  Patron! Venez voir un moment. Votre vache avait plus de valeur que mon cochon. Prenez cet argent pour vous dédommager.

Et il partir en laissant le boucher stupéfait: – Quand je pense que j’avais mal jugé ce garçon!

Continuant son bonhomme de chemin, Bébé arriva au village.

– Est-ce que vous connaissez l’homme qui, ce matin, a échangé un cochon contre une oie? demanda-t-il au sacristain.

– Comment? Un petit cochon? Vous savez où est le cochon que l’on a volé au maître ce matin?

– Je ne savais pas qu’il avait été volé, répondit Bébé, tandis que tous les paysans se réunissaient sur la place. De toute façon je suis prêt à le payer.

On alla chercher le maître à qui Bébé donna quelques pièces d’argent qui représentaient la valeur d’une demi-douzaine de petits cochons! Bébé reprit sa route faisant ralentir son cheval sur le sentier.

– Grand-père! Grand-père! cria-t-il à haute voix.

Le vieillard sortit sur le pas de sa porte.

– Mais vous êtes le jeune homme de ce matin, si je ne me trompe pas! Vous voulez reprendre votre meule?

–  Non, non, la meule valait beaucoup moins que votre oie et je suis venu pour vous donner cet argent. Adieu grand-père! dit Bébé en s’éloignant.

Le soleil se couchait à l’horizon quand, Bébé arriva devant sa maisonnette. Sa mère et ses petits frères étaient en train de souper tristement.

– Nous n’aurions pas dû le laisser partir, disaient-ils. Où est-il maintenant? Quand reviendra-t-il?

Tous furent bien étonnés quand ils virent Bébé, monté sur un superbe cheval qui piaffait devant la porte. Leur surprise fut encore plus grande quand le jeune homme leur montra le sac plein d’argent et le lingot d’or aussi gros que sa tête.

– Pour le moment, l’argent nous suffit. Que faisons-nous de l’or? demanda Bébé à sa mère et à ses frères?

BébéTous furent de l’avis de le garder en cas de besoin. Bébé prit un marteau et un ciseau et fit un grand trou dans le mur, au-dessus de la porte d’entrée; il y plaça le lingot d’or et referma soigneusement la cachette.

– Quand nous aurons besoin d’argent, nous irons vendre un morceau du « mur » au bijoutier de la ville, dit Bébé. Nous en aurons au moins pour mille ans; pour nous, nos enfants et les enfants de nos enfants!

Aucun d’eux ne pensa qu’avec tout cet or ils auraient pu vivre sans travailler, dans le luxe et la richesse, habiter un palais et se faire servir comme des princes. Le lendemain les frères de Bébé retournèrent à leur travail dans la forêt, heureux de se retrouver encore une fois tous ensemble.

Le lingot d’or est toujours dans le mur de la maisonnette du bois où vécurent heureux Bébé et ses frères, ses enfants et les enfants de ses enfants. Leurs arrière-petits-enfants y habitent encore et ils ignorent certainement que l’histoire du lingot d’or n’est pas une légende, mais une histoire vraie, absolument vraie!

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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