Les Druzes

L’histoire des Druzes, totalement méconnue en Occident, mérite pourtant d’être révélée,

Établies depuis les temps anciens en Egypte les tribus qui allaient constituer le peuple druze durent quitter ce pays un peu après l’an 1000 à la suite des persécutions dont elles étaient l’objet pour leur ralliement aux doctrines proclamées par le Calife Hakem, de la dynastie des Fatimides. Elles trouvèrent refuge dans les montagnes de Syrie et du Liban qui allaient devenir leur principal habitat.

Ayant réussi à s’implanter dans un milieu hostile malgré de multiples attaques où se sont affirmées leurs qualités guerrières les Druzes ont su maintenir pendant des siècles leurs traditions et leur fidélité à une religion très particulière, qui est un des aspects les plus caractéristiques de leur personnalité. C’est en conservant leurs mœurs et leur originalité qu’ils ont essaimé dans diverses régions du Liban.

Bien que leurs rapports de bon voisinage avec les Maronites aient alterné avec les conflits meurtriers, on peut dire que Druzes et Maronites, groupés derrière des chefs issus de vieilles familles prestigieuses, ont été les principaux artisans de l’indépendance du Liban.

Aujourd’hui les Druzes, malgré leur petit nombre, constituent une des forces politiques les plus importantes dans un Liban déchiré où leur action pèse d’un grand poids sur la modernisation des institutions, la disparition progressive du confessionnalisme, la coopération des communautés réconciliées.

Chapitre I

Sur cette terre de religions qui vit naître, de la Palestine à la Syrie et l’Arabie, sur quelques milliers de kilomètres carrés, les confessions les plus diverses, celles des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans et tant d’autres, avec leurs cortèges de prophètes et de prédicateurs inspirés, sous ce climat d’Orient si propice  au mysticisme, le phénomène druze est peut-être un des plus inattendus et originaux. S’il n’a jamais groupé plus de quelques centaines de milliers d’adeptes, il a du moins réussi à maintenir pendant des siècles jusqu’à nos jours, son identité et ses formes spécifiques d’activités à travers les obstacles dressés sur sa route par les adeptes de courants religieux plus puissants.

Il existe des hypothèses diverses sur l’origine des Druzes. Kamal Jumblatt, l’un de leurs chefs modernes, père de l’actuel leader druze  Walid Jumblatt, a laissé entendre quelle remonte a plus de cinq mille ans, à l’époque des Pharaons et de la construction des Pyramides, peut-être même  à une époque antérieure. On ne dispose pas de sources assez sûres pour pouvoir l’affirmer. Ce qui est certain, c’est qu’on trouve les traces de la peuplade qui allait devenir la secte druze en Egypte vers l’an 1000, sous le règne du Calife Hakem, de la dynastie des Fatimides, qui régna de 985 à 1021. On sait encore qu’à la suie de leur adhésion à la doctrine proclamée par le Calife Hakem, ses adeptes, objet de la persécution des Musulmans orthodoxes, durent fuir l’Egypte pour se réfugier en Syrie puis au Liban, région qui est devenu et reste encore leur habitat principal.

C’est au Liban qu’ils sont aujourd’hui les plus nombreux  – 200 à 250 000- environ- soit moins du dixième de la population de ce pays. Il est frappant et très caractéristique qu’en dépit d’une aussi faible proportion, les Druzes aient joué et jouent un rôle très important dans la vie politique du Liban. Il y a là la manifestation d’une vitalité qui méritait d’âtre mise  en évidence dès le début de cette étude et dont nous aurons l’occasion  d’analyser les causes.

Dans les siècles qui ont suivi l’apparition de l’Islamisme au Xe et XIe siècles, vivait en Egypte une secte musulmane dont les membres soutenaient la dynastie des Fatimides, elle-même fidèle aux traditions chiites, héritées de Fatima et d’Ali, fille et genre du Prophète Muhammad. Tous les historiens qui ont recherché les sources du druzisme font état de l’attachement de cette secte à la personne du Calife Hakem Biamrillah et à la doctrine dont il a été le fondateur.

C’est cette doctrine qui est à la base du culte pratiqué par les Druzes et que nous exposerons plus loin.

Pour bien comprendre les caractères particuliers de ce culte, il faut d’abord remonter aux circonstances qui ont abouti à la définition des principes religieux édictés par Hakem et développés en son nom par ses disciples.

Le Calife Hakem fut le représentant le plus marquant de cette dynastie des Fatimides qui régna en Egypte et en Afrique du Nord du Xe au XIIe siècle.

Né au Caire, le 14 août 968, il était le sixième Imam de la branche Ismaïlienne des Chiites. Il accéda au trône à l’âge de douze ans en 980, mais n’exerça en fait le pouvoir qu’à partir de l’an 1009, après une longue régence du Grand Vizir  Barjawan.

A partir de ce moment, Hakem voulut régner en maître et ne tarda pas à se distinguer par des initiatives hardies et personnelles, souvent extravagantes, qui allaient susciter  à la fois l’admiration d’une partie de ses sujets et la réprobation des autres. Il y avait parmi ses sujets des Juifs et des Chrétiens auxquels il avait imposé des mesures restrictives dans la pratique de leur culte sans pour autant s’opposer à leur foi.

C’est ainsi qu’il avait prescrit aux Juifs de porter des sonnettes suspendues à leur cou lorsqu’ils accédaient  aux bains publics, tandis que les Chrétiens devaient apposer une croix de bois sur la porte donnant accès aux bains qu’ils étaient autorisés à fréquenter.

Hakem ne se contentait pas de prendre les plus grandes libertés avec les institutions légales de l’époque. Il les prit aussi dans le domaine religieux, celui de la doctrine musulmane. Sa principale prétention fut alors de se déclarer d’essence divine, incarnation de Dieu l’unique sur terre, mais aussi maître absolu de l’univers. Il se séparait ainsi des préceptes coraniques issus de la révélation du Prophète et rompait avec le chiisme en même temps qu’il se libérait de tout contrainte concernant son mode de vie.

Selon la légende – qu’il est difficile de séparer de l’histoire- Hakem, désireux de s »informer de la situation réelle et des besoins d’une population qu’il savait misérable, n’hésitait pas à se transformer  en vagabond et à fréquenter la nuit, vêtu d’habit d’esclave, les tripots de la banlieue du Caire pour écouter les doléances des habitants. C’est dans ces conditions qu’errant un soir dans un quartier populaire, il apprit que des notables comprenant des Oulémas et des hauts fonctionnaires, avaient stocké chez eux des quantités de blé qu’ils espéraient revendre à un prix élevé alors que la famine sévissait parmi les habitants les plus modestes.

Il annonça alors sa décision de sortir de son palais  accompagné du bourreau et de faire trancher la tête de ceux qui seraient trouvés en possession de tels stocks. Cette menace eut pour effet d’inciter leurs détenteurs à les mettre sur le marché, ce qui allait permettre au Calife de faire distribuer du blé aux pauvres.

Un peu plus tard les mendiants et les gueux devaient lui manifester leur reconnaissance en le délivrant d’un asile où le Grand Vizir l’avait fait enfermer après l’avoir fait arrêter au cours d’une rafle dans un tripot où Hakem venait goûter avec les miséreux le haschich et la bouza (bière interdite)

Porté en triomphe par ses zélateurs, Hakem aurait ordonné de décapiter e Grand Vizir et d’incendier la ville du Caire afin de la purifier des exactions dont elle avait été le siège.

Les contempteurs de Hakem formulent à son égard des récits moins honorables, lui reprochant notamment ses assiduités auprès de sa sœur la princesse Sétalmulc qu’il aurait eu l’intention d’épouser.  C’est par  trois hommes de main recruté par sa sœur que Hakem fut assassiné en 1021 un soir om il était sorti sur un âne pour se mêler une fois de pus à la vie du petit peuple. On ne retrouva jamais son corps et cette disparition donna lieu à la conviction répandue chez les Druzes, que Haken réapparaîtra un jour colle le Madhi attendu par les croyants.

En fait, la plus grande partie des Musulmans du Caire, tout en restant fidèle au Calife, avaient repoussé ses prétentions à la divinité. Ceux qui avaient adhéré à sa doctrine, pourchassé par des croyants, durent se réfugier en Syrie.

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Dans son remarquable ouvrage « Liban, guerres ouvertes » Claire Brière se réfère au récit que fait de la vie et des aventures du Calife Hakem l’écrivain français Gérard de Nerval tel qu’il  l’a recueilli auprès d’un Cheikh druze de ses amis au cours d’un « Voyage en Orient ». Récit « empreint de toute la pompe romanesque du génie arabe », souligne l’auteur mais qi, malgré ses broderies et certains détails apparemment fantaisistes, fait bien apparaître les tendances d’esprit qui avaient inspiré la religion très particulière des Druzes. Les traits essentiels de cette religion ont été définis avec plus de précision dans les ouvrages publiés vers la même époque par deux historiens français Mm Sylvestre de Sacy et Henry Guys. Le premier, publié en 1838, intitulé « exposé de la religion des Druzes », en deux volumes, s’appuie sur des manuscrits provenant de la bibliothèque royale et de la bibliothèque d’Oxford ; le second, publié en 1843, intitulé « théologie des Druzes. Abrégé de leur système  religieux » se réfère au précédent et repose, en outre sur les œuvres d’un religieux libanais, le Père Hanania Munayyer, traduites de l’arabe, sur des traductions des écrits de deux auteurs français Pétis de la Croix et Venture de Paradis ( du début et de la fin du XVIIIe siècle) et enfin sur divers manuscrits d’origine druze.

On peut, dès lors, reconstituer les éléments essentiels de la religion des Druzes, qui feront l’objet d’un prochain chapitre                                                                                                              *

A l’exception d’une initiation secrète réservée à une minorité instruite dénommée les « akkals », capable d’assimiler certains mystères, ces éléments sont développés d’une manière détaillée dans les écrits qu’ont laissé les deux disciples du Calife Haken : Daruzi et Hamza, tous deux d’origine persane, le second féru en outre, de philosophie grecque.

Ce sont eux qui ont accompagné, dans leurs refuges syriens, les réfugiés druzes fuyant l’Egypte. C’est Hamza qui a été le véritable apôtre et commentateur de la doctrine, l’Imam reconnu par les adeptes de la religion nouvelle à l’issue  d‘un différend qui a opposé les deux disciples.

Daruzi et Hakem moururent presque en même temps, ce qui eut pour conséquence de laisser le champ libre à Hamza. Il n’en  est pas moins vrai que la dénomination de « druze » a pour origine le nom de Daruzi, a qui le Calife avait délégué en Egypte une grande part de son autorité, et qui avait prêché, dans les mosquées du Caire pour célébrer la divinité de Haken.

Dans son ouvrage précité, Gérard de Nerval écrit, au sujet de la religion des Druzes :

«  Cette religion prétend être la dernière révélée au monde. En effet, son Messie apparaît vers l’an 1000, près de quatre cents ans après Mahomet. Comme le nôtre, mais il n’était rien moins, alors que le commandeur des croyants, le Calife d’Egypte et de Syrie. Un souverain doué d’un tel avantage eut pu se faire croire sur parole en annonçant qu’il était Dieu. Cependant, Hakem ne trouva dans son propre peuple qu’un petit nombre de sectateurs. En vain, fit-il fermer es mosquées, mes églises, les synagogues, établir des lieux de conférence où des docteurs à ses gages démontraient sa divinité. La conscience populaire repoussait le dieu tout en respectant le prince. L’héritier puissant des Fatimides obtint moins de pouvoir sur les âmes que n’en eut, à Jérusalem, le fils du charpentier et à Médine, le chamelier Mohamed. Ses adeptes durent donc s’exiler tandis que Daruzi, réfugié avec eux en Syrie, recevait des subsides du Calife. Mais l’avenir réservait à ce dernier un peuple de croyants fidèles qui, si peu nombreux qu’ils soient, se regardent, ainsi qu’autrefois, le peuple hébreu, comme dépositaire de la vraie loi, de la règle éternelle, des arcanes de l’avenir.

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Contraints de quitter l’Egypte avant même la disparition de Hakem, les Druzes se sont fixés sur les confins de la Syrie, vers le Hauran et, au sud des montagnes libanaises, au pied de l’Hermon, dans les vallées de Wadi et Taïm. Ils y ont été accueillis avec hostilité par les Musulmans sunnites qui leur reprochaient leur hérésie. A plusieurs reprises, en 1017,en1021, en 1043, les Sunnites  tentèrent de les décimer. Par la suite, les Druzes durent, pour subsister, affronter encore les Sunnites.

Pendant les croisades (de 1098 à 1291), la Bekaa, l’Hermon, le Wadi et Taïm n’ont jamais été contrôlé par les croisés. A cette époque les Druzes remontent du Chouf vers le nord où ils s’implantent au Metn (à l’Est de Beyrouth) et même dans le Kesrouan. Mais c’est surtout la montagne qui est leur habitat traditionnel. Le rôle de la montagne dans le développement de la personnalité druze a été considérable.

Dans son ouvrage sur les Fondements géographiques de l’Histoire de l’Islam, Xavier de Planhol, observe que le paysage de la montagne qui était particulièrement boisée au XIVe siècle, s’est peu à peu dénudé sous l’effet de la mise en culture par une population croissante et de l’utilisation du bois par les paysans. Rarement, remarque-t-il encor, des constructions politiques ont été basées sur des résistances paysannes montagnardes. Le Liban, par suite de conditions naturelles a fait exception. Le double caractère de haute montagne (plus de 3000 mètres) et de montagne maritime vouée aux influences extérieures explique que le Liban ait été le support d’une construction politique vigoureuse et originale.

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La personnalité des Druzes s’est révélée et affirmée dans ce climat de résistance et de lutte au cours des dix siècles qui ont séparé leur émigration de l’ère moderne. Ils se sont durcis dans une ambiance guerrière où se sont manifestées leurs qualités de courage, de vaillance qui constituent un des traits dominants de leur caractère.

En 1305, des éléments Sunnites se mobilisant contre eux avec l’appui de cinquante mille cavaliers infligèrent aux Druzes des pertes si lourdes que leur communauté fut menacée de disparition totale. Sous le coup de ce désastre, ils demeurèrent repliés sur eux-mêmes pendant deux siècles dans le Hauran et autour d’Alep.

Au XIVe siècle, c’est le réveil d’une population qui a retrouvé, dans une vie austère, dans les privations, la pratique ascétique de ses coutumes et de sa religion, son authenticité et sa force.

Etablis en Syrie sur les plateaux secs du Hauran et de l’Anti-Liban ( le Djebel Druze, capitale Souaida) les Druzes vont essaimer progressivement à nouveau dans le mont Liban et le Chouf, sur les flancs des coteaux et dans les vallées profondes où ils vont s’implanter solidement aux côtés des autres occupants.

Une relative stabilisation, un certain équilibre géographique vont se réaliser, par intervalles, dans la répartition territoriale es familles, généralement de race et de langue arabe, appartenant à plus d’une douzaine de confessions différentes, vivant sur le même sol.

Les Sunnites, qui forment alors la majorité des Musulmans, sont prépondérants dans la région de Beyrouth. Les Chiites, sous l’autorité de leurs grandes familles féodales, peuplent la Bekaa et une partie du Sud Liban vers Tyr après avoir été refoulés du Mont Liban par les Druzes.

Les Maronites, qui ont connu les mêmes persécutions que les Druzes, vont cohabiter avec eux dans le Chouf.

Comme l’a fait ressortir Jacques Nanter dans son « histoire du Liban », dans ce Liban qui les avait accueillies, les populations dispersées ont dû rechercher le dénominateur commun d’une dynastie acceptée par l’ensemble. Et il est significatif que parmi ces familles où ils sont très minoritaires, les Druzes ont souvent réussi à imposer leurs hommes ou, à défaut, des chefs amis à la tête des dynasties libanaises successives

Ce fut le cas pour les dynasties Tannoukh et Maan. Les Druzes durent alors reconnus par les Ottomans eux-mêmes come une collectivité douée d’une forte personnalité qu’il était prudent de ménager. Il furent même exemptés de payer le tribut exigé par la Sublime Porte. C’est seulement en 1588 que le Sultan Amirat III réussit à leur imposer cette contribution.

L’histoire de Maan commence au début du XIIe siècle. Sunnite, originaire d’Arabie, un Emir Maan s’installe en 1188 non loin de Dar el Kamar. Les Maan deviennent seigneurs de fiefs habités par des clans druzes. Habiles, les Maans s’appuient sur les Tannoukh, puissants Emirs locaux, et certains embrasent la religion druze. Au premier Emir Maan succède son fils Youssef. Une autre famille joue un rôle éminent, celle des Chebab, grande famille issue de la noblesse mecquoise des Koraïchites et du premier Calife Abou Bakr ; musulmane sunnite, elle est au début du XIIe siècle à la tête d’un clan druze dans le Hauran, au sud-ouest de l’actuelle Syrie. Elle s’allie avec les Maan – elle pénètre au Liban, entraine une partie des Druzes du Hauran et retrouve 25 000 Druzes dans le Wadi et Taïm. Les Chebab, à la tête de leur clan druze, engagent le combat contre les croisés.

Après l’échec des Croisades, sous le règne des Mamelouks (1291-1516), anciens esclaves turcs ou araméens, qui s’étaient emparés du pouvoir en Egypte, les Sultans, issus de ces milices avaient exercé leur autorité sur le Liban et la Syrie tout en ménageant les communautés implantées dans ces pays. Les territoires libanais et syrien avaient été divisés en cinq royaumes : Damas (englobant Balbek et la Bekaa), Beyrouth, Saïda, Tripoli, Safed, (englobant Tyr). En fait, pendant cette longue période les communautés se sont peu à peu stabilisées, ont poursuivi leur développement sur le plan économique et même culturel où les arts et les lettres ont connu un certain épanouissement. Le brassage entre les populations de diverses confessions a facilité la résistance à l’occupant

En 1516 ; la balance penche en faveur des Ottomans. Après la prise de Constantinople par Mahomet II, puis l’entrée de Selim 1er à damas le 9 octobre 1586, c’est la prise du Caire le 22 janvier 1587. L’Egypte devient une province turque.

Après la mort de Selim 1er, Soliman le Magnifique, qui devait s ‘allier en 1535 à François 1er, divise le territoire libanais en pachaliks. Mais les Maans conservent l’autorité que leur avait conférée Selim sur les Tannoukhs et les Druzes. Leur représentant, l’Emir Fakhr al-Din 1er qui s’est employé à rapprocher les communautés, jouit d’un prestige personne qui le fait reconnaître comme « Grand Emir, « Seigneur de la Terre »

Cependant, en 1584, sous son successeur Qarcamas Maan, une caravane ottomane transportant le produit des impôts est attaquée au nord de Tripoli. Les  Turcs, furieux, en rendent responsable le grand Emir et le poursuive jusque dans la haute montagne où il meurt enfermé dans une grotte après 40 ans de règne. La mère de ses deux enfants réussit à sauver ces derniers  qui seront confier à des Maronites. La régence revient à l’Emir Tannoul qui dissimule aux yeux des Ottomans le fils de Fakhr al-Din1er et le fils de Qarcamas Maan. A la fin de la régence, en 1598, les Turcs acceptent d’investir Fakhr al-Din II qui a 26 ans.

A la fin du XVIe siècle, Fakhr al-Din II, de la  famille des Maans, fut consacré Emir et s’employa à fédérer les Druzes  et les Maronites. Depuis 1516 le Liban et la Syrie relevaient de la souveraineté de la « Sublime Porte », c’est-à-dire du Sultan de Constantinople. Mais l’autorité du gouvernement était plus nominale que réelle. Dès lors, que les territoires soumis acquittaient le tribut exigé, le gouvernement de Constantinople déléguait volontiers l’exercice du pouvoir sur les populations à des familles locales respectées qi étaient les plus aptes à maintenir l’ordre. Ce sont ces familles qui allaient fournir les Emirs.

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Pendant des décennies et bien que les Maronites fussent plus nombreux que les Druzes dans le Chouf, les Druzes réussirent par leur discipline, l’autorité de leurs chefs, le courage de leurs guerriers à imposer leur loi aux Maronites et même à les transformer en véritables vassaux. Les Maronites emplissaient souvent, auprès des grandes familles druzes, des fonctions subalternes d’employés, d’intendants, de secrétaires. Cette subordination a laissé des traces. Les rapports de voisinage entre Druzes et Maronites en ont longtemps porté la marque. Dans cette situation d’infériorité faite aux Maronites, l’Emir Fakjr al-Din II sut leur manifester sa sollicitude en les encourageant à étendre leur implantation dans le sut et en améliorant leur statut personnel. C’est ainsi qu’ils furent autorisés à monter des chevaux de selle, à porter des armes, à coiffer le turban en signe d’égalité avec les Druzes, à annoncer leurs offices religieux au son des cloches.

Il est vrai que Fakhr al-Din II avait acquis un grand prestige. Son autorité s’étendait sur la ville de Beyrouth qui était devenue sa résidence préférée et apparaissait déjà comme une capitale bien  qu’elle ne comptât que quelques milliers d’habitants. Fakhr al-Din II fut assez habille pour ménager ses tuteurs ottomans.  Il est symptomanique qu’il ait voulu prendre pour adjoint et « bras droit » un ancêtre lointain des Jumblatt, Ali Jumblatt, personnalité druze très considérée, liée d’amitié aux Médicis de Florence. Deux notabilités maronites de la famille des Khazen furent aussi les conseillers écoutés de l’Emir

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Par la suite, les Maronites devenus plus nombreux et plus aisés, parvinrent à renforcer leurs positions et à exercer au Liban une influence égale à celle des Druzes

Au cours du  XVIII et XIXe siècle, l’histoire du Liban qui n’est pas encore un Etat indépendant, mais qui aspire confusément à le devenir, est liée  aux rapport entre Druzes et Maronites. Les relations de bon voisinage alternent avec les conflits meurtriers. Alliés, ils l’ont été, beaucoup plus que les représentants des autres confessions, les principaux artisans de l’autonomie du Liban, opposant la même résistance aux Mamelouks ou aux Turcs. Ennemis, ils ont compromis cette cause, entretenant dans ce malheureux pays un climat de division aggravé par de sanglants massacres. Comme l’a fait très justement remarquer Claire Brière, il n’est pas possible de parler du destin des Maronites sans évoquer le comportement des Druzes à leur égard et vice-versa.

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Cette coexistence druzo-maronite, cette succession d’accords et de ruptures va se manifester au long du XIXe siècle dans des conditions qui méritent d’être rappelées : Jusqu’en 1820, c’est la paix. Les deux sectes se sont rapprochées sous l’égide d’un souverain d’origine maronite, reconnu par les deux parties, Béchir II, de la grande famille libanaise des Chebab. En fait, les populations intéressées sont groupées derrière des chefs  appartenant à des familles dont l’influence est prépondérante dans chaque camp. Chez les Maronites ce sont, après les Chebab, les Khazen, les Hobeiche, les Dahdah. Chez les Druzes, les noms qui émergent sont ceux des Arslane, vieille famille noble, et déjà des Jumblatt. Si les Arslane sont quelque peu réticents à l’égard d’un pouvoir qui les a plutôt appauvris depuis trente ans, Béchir Jumblatt, prince druze, a été l’allié fidèle de Béchir II conte la puissance ottomane. L’alliance qui marque les premières années du règne de Béchir II permet à chaque partie d’améliorer son niveau de vie sinon de s’enrichir, et révèle bien la stabilité que pourrait connaître un Liban uni.  On peut estimer qu’il y a au Liban, à cette époque, environ deux cent mille Maronites et quarante mille Druzes. Les circonstances dans lesquelles vont se produire des différents de plus en plus profonds sont multiples. Essayons de les analyser :

Nul n’ignore que les difficultés économiques sont souvent la cause principale des soulèvements populaires. Les historiens ne font pas toujours à ces facteurs la part qui leur revient. Entre les Maronites en nombre croissant et les Druzes qui s’étaient relevés péniblement de percussions séculaires, les différences de niveau de vie s’étaient accentuées ; les premiers réussissaient souvent dans les affaires, le négoce. Les seconds étaient des guerriers pratiquant un certain ascétisme, peu attirés  par les activités marchandes. Les familles druzes souvent endettées, supportaient de plus en plus mal la prospérité relative de ceux dont ils avaient été les suzerains et qui débordaient maintenant du Chouf vers des régions plus propices au commerce et aux professions libérales comme celles de Beyrouth.

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Cette situation a été aggravée par une circonstance exceptionnelle : les prétentions émises par le Pacha de Damas sur les blés de la Bekaa dont il entendait disposer pour les besoins de la population. Béchir II rejette ces prétentions : les premiers combats contre les troupes de Damas lui sont favorables, mais la puissance ottomane intervient pour soutenir le Pacha. Vaincu, Bachir II doit quitter le  Liban pour se réfugier en Egypte. Pendant qu’il se lie d’amitié avec Mehemet Ali et s’efforce de créer les conditions de son retour, il apprend que Béchir Jumblatt, dont l’influence s’est accrue dans la région, entretien de bonnes relations avec le régent, son parent, qui l’a remplacé avec l’agrément des autorités ottomanes.

Béchir Jumblatt aurait même conclu un arrangement avec ces dernières, dans l’intérêt des habitants dont il a la charge, mais contrairement  aux ambitions de Béchir II. Ce dernier, revenu d’exil en 1821, ne pardonne pas à Béchir Jumblatt ce qu’il considère comme une trahison, bien que ce dernier l’ait assuré de son loyalisme. Il convoque  Béchir Jumblatt et le charge de la mission la plus difficile : celle de percevoir auprès de la population les amendes très lourdes exigées par les Ottomans. Béchir n’ayant pu s’acquitter que partiellement du tribut réclamé, se retire dans le Hauran. Bachir II le poursuit et fait détruire sa résidence princière de Moukhtara, aujourd’hui encore demeure prestigieuse des Jumblatt. Les bâtiments sont mis à sac, les propriétés que possède Jumblatt dans le Chouf sont confisquées.

Les Druzes, dans leur fierté atavique, ne peuvent supporter cette atteinte à leur dignité. Cependant, une humiliation plus grande les attend. Béchir Jumblatt, voulant  reprendre son fief et rétablir son autorité, a regroupé ses partisans qui marchent en direction de Moukhtara. Il est vaincu non loin de Beit ed Din et emprisonné à Acre où il sera étranglé sur les instructions, semble-t-il, de Béchir II Chebab.

Quelle que soit la valeur des reproches qui furent adressés à Béchir Jumblatt, les Druzes ne pouvaient pardonner l’exécution  de l’un des plus respectés d’entre eux, ils ne l’oublieront pas et cela va peser très fort dans le destin libanais. Nous sommes en 1825.

Les deux communautés vont connaître des heures cruciales dans les manifestations répétées d’une rivalité devenue passionnelle.

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En Egypte, Mehemet Ali s’est insurgé contre la puissance ottomane. En 1832, ses armées ont atteint l’Anatolie. Le Sultan de Constantinople, battu, doit abandonner Damas, la Syrie, la Palestine, le district d’Aden. Mehemet Ali confie Damas à son fils Ibrahim, allié comme lui de Béchir II.

Ibrahim va faire des réformes favorables aux Chrétiens. Elles s’appliquent théoriquement aux Musulmans mais avec des réserves qui provoquent la révolte des Syriens. Les Druzes, tout à leur vengeance, se joignent à ces derniers pour combattre Béchir II.

L’affaire est devenue internationale. La France  s’apprête à soutenir Mehemet Ali. Les Anglais protègent les Druzes. En 1838, les Druzes vont passer à l’attaque avec l’appui des Chiites, des Alaouites et du Sultan de Constantinople.

Béchir II lance un appel à « tous les chrétiens » pour écraser les druzes « nation cent fois rebelle qui nie l’existence du Dieu très haut, en le jour de sa résurrection ». Les Druzes sont massacrés par les armées d’Ibrahim qui comptent environ quatre mille chrétiensMais la situation va encore évoluer à la suite de la décision prise par Ibrahim d’imposer la conscription dans tout le Liban. Elle provoque non seulement la résistance des habitants de toutes confessions, mais une véritable explosion de colère qui mobilise conjointement les Maronites, les Druzes, les Grecs catholiques, contre l’Egypte et contre Béchir II, solidaire de l’Egypte.

Réunis le 27 mai 1840 dans la Khalwa, lieu de réunions des Druzes, ils décident de s’opposer par les armes à la mise en vigueur de la conscription.

Si l’on ajoute à l’impopularité de cette mesure, celle qu’engendraient les taxations vexatoires, les obligations de corvées, imposées par les autorités, c’est une levée en masse qui va rassembler les insurgés, rejoints d’ailleurs par un neveu de Béchir II, les chrétiens de Jezzine, les habitants de Beyrouth, les paysans, les Chiites de la Bekaa, les Sunnites de Tripoli…

Les Turcs, la Russie, se déclarent du côté des insurgés, l’Autriche, dont la diplomatie est, à cette époque, rivale de celle de la France, prend position dans le même sens. Le vieux Béchir II, battu, se réfugie à Chypre avec ses trois fils. Il vit exilé à Constantinople où il mourra.

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Aux causes d’opposition entre Maronites et  Druzes que nous avons évoqués, s’est ajouté le comportement de Béchir II sur le plan religieux. Les deux familles spirituelles s’étaient jusque là tolérées quand elles n’avaient pas collaboré. Certes, depuis les Croisades, les Maronites avaient opté pour le catholicisme, tandis que les Druzes restaient fidèles à leurs rites originaux. Mais les deux communautés se témoignaient un respect mutuel.

En 1834, Béchir II, rompant avec les vielles habitudes de conciliation entre les croyances, s’était déclaré ouvertement chrétien et avait fait baptiser ses deux fils. Par son aspect publicitaire, cette christianisation allait à l’encontre de la tradition druze, celle de la « Tasiya » qui recommande à chacun la réserve dans l’affirmation des croyances. La réconciliation que beaucoup souhaitaient va être encore entravée.

Depuis Béchir 1er, les fils de Chebab étaient toujours baptisés mais des accommodements se pratiquaient dans la montagne, surtout au moment des inhumations om l’on combinait les cérémonies en usage dans chaque religion.

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A l’intérieur même de chacune des deux communautés on enregistre dès cette époque es règlements de compte, ce déchaînement d’ambitions personnelles qui a valu au Liban tant de déchirements. On se dispute entre familles restées attachées à des privilèges  féodaux ou à leur apparence extérieure tels que les titres de « Grand Emir », de « Gouverneur », de « Cheikh » ou de « Grand Cheikh »

Sans pouvoir citer les noms e tous les titulaires de ces charges honorifiques, on peut relever du côté des Maronites, ceux des Abillama qui se sont convertis au Christianisme du XIXe siècle et des Nackade, maître de Dar el Kamar, « la ville couverte de palais » ; du côté des Druzes, la famille Arslan dont les représentants avaient longtemps dominé la région du Gharb entre la côte et le Chouf et la famille Jumblatt. La compétition entre les Arslan et Jumblatt pour la direction de la communauté druze a pris des proportions telles que deux clans irréductibles se sont formés, dont la lutte s’est poursuivie jusqu’à nos jours, les « Youzbackis » et le s « Jumbalattis »

Si les Libanais ont reconnu le rôle héroïque et éminent rempli par Masgid Arslan au service de la cause de l’indépendance en 1943,ces hommages n’ont pas empêché les Jumblatt de récupérer ce qui restait de leur fief dans la région du Chouf.

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A la fin du règne de Béchir II en 1840, l’avenir du Liban qui avait paru en de bonnes mains dans l’atmosphère de cohabitation des premières années, apparaissait lourd de menaces. Les signes annonciateurs de la guerre de 1860 se profilaient à l’horizon.

On aurait pu penser que l’union sacrée, réalisée contre les abus d’autorité d’Ibrahim Pacha, allait faire renaître les velléités d’entente entre les familles libanaises qui s’étaient manifestées à d’autres époques. Mais il n’en fut rien. Les rancœurs étaient trop fortes, surtout chez les Druzes blessés dans leur orgueil. La période de 1840 à 1860 fut donc une période de guerre larvée, parfois très meurtrière, tout particulièrement entre Druzes et Maronites.

On ne peut qu’en résumer ici les péripéties successives : dans la confusion qui avait marqué les vingt années précédentes, la puissance ottomane, affaiblie, essaya d’abord de rétablir son autorité sur les populations. De religion musulmane, elle est plus proche des Druzes que des Chrétiens maronites à qui elle reproche d’avoir voulu porter les conflits sur un terrain religieux. Elle n’aime pas Béchir III qi a succédé à Béchir II. Elle va pousser les Druzes à la révolte en prétendant contre toute vérité que les Français fournissent des armes aux Maronites. Dans la ligne tracée par son prédécesseur, Béchir III s’emploie dans la deuxième partie de son règne, à dépouiller de leurs biens ou de leurs privilèges les grandes familles druzes.

Sous prétexte de maintenir l’ordre et d’amener les communautés à coopérer entre elles, Béchir III convoque, en octobre 1840, une assemblée de notables. Les Druzes ne lui font pas confiance ; leurs délégués sr présentent les armes à la main à cette réunion. Ils envoient leurs hommes dans les quartiers chrétiens de Beyrouth où ils se livrent à des actes de pillage qui provoquent la réaction des Maronites.

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Les autorités ottomanes se substituent à Bachir III pour réaliser une sorte de partition mettant fin à l’affrontement des deux communautés. La montagne libanaise où elles sont fixées depuis des siècles, va être divisée en deux circonscriptions administratives appelées « Caïmacanats » Celle des Maronites au Nord, confiée à la grande famille des Abillama dont l’influence rayonne autour de sa résidence de Bifkaya, celle des Druzes, au Sud dont l’administration sera assurée par la famille Arslan.

Ce partage ne convient pas aux Druzes qi l’estiment trop favorable aux Maronites auxquels  il donne selon eux de trop grandes possibilités d’expansion. La vieille rivalité entre les Arslan et les Jumblatt n’est sans doute pas étrangère à un nouveau mouvement de révolte. C’est, en effet, sous la conduite de Saïd Bey Jumblatt, bisaïeul de Walid, et sous celle de Mahmoud Nackade, représentant lui aussi d’une vieille famille alliée des Jumblatt, que des partisans druzes attaquent des villages chrétiens qui sont la proie des flammes. Les Chrétiens dont les propriétés sont détruites, sont poursuivis par les Druzes et les Turcs. Nous sommes en 1845

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Dix ans plus tard, les autorités ottomanes, toujours souveraines, tentent de rétablir un équilibre intercommunautaire. Ne loi de 1856 proclame l’égalité de tous les habitants devant la loi. Cette fois ce sont les Maronites qui se revolent devant l’inapplication de la loi à leurs adeptes chrétiens. Ce qu’on a pu appeler une véritable « jacquerie » – en ce sens qu’elle évoquait le soulèvement ainsi dénommé qui s’était produit en France chez les paysans le 28 mai 1358, jour de la Fête Dieu, provoqué par la misère dont ils souffraient et qui fut durement réprimée par la noblesse- va mobiliser les fellahs maronites conduits par Tanios Chahine et Youssef Karam. Ils occupent le Kesrouan, le Metn. En 1859, la rébellion s’étend au sud, à Tyr et à Saïda.

Les ravages causés par cette rébellion dans les propriétés druzes entrainent une violente réplique des féodaux druzes qui mobilisent leurs fidèles. L’attaque par les Druzes du village chrétien de Beit Mery est suivie de destructions dans les villages druzes provoquées par les troupes de Tanios Chahine et Youser Karam qui se sont, en fait, substitués aux Abillama, tandis que du côté druze, la riposte armée, est organisée par Saïd Bey Jumblatt à partir de la vieille demeure de Moukhtara, siège traditionnelle de la famille Jumblatt. En 1860 quarante villages chrétiens subissent le même sort que Beit Mary.

Au sud, les habitants chrétiens de Jezzine sont massacrés par des Druzes en réaction  contre les pillages subis par eux dans la région et malgré les promesses de Jumblatt, qui n’a pu empêcher les troupes turques de les exterminer.

Les Druzes bénéficient dans leurs actions collectives de la complicité des chefs d’administration ottomans. C’est ainsi qu’à Hasbayya le gouverneur ottoman a enfermé les chrétiens dans le sérail où ils seront massacrés le 6 juin 1860.

Le même carnage se produit à Zahlé, dans la Bekaa, où l’on constate cette fois la conjonction des forces des Druzes, des Chiites, des Sunnites et des Ottomans. Le 20 juin 1860, les troupes turques, venues de Zahlé, rejoignent dans le Chouf les Druzes de Saïd Bey Jumblatt et de Nackade et un horrible massacre de Chrétiens à Dar el Kamar.

Dans son ouvrage « La Passion des Chrétiens au Liban » Dominique Baudis, qui fut correspondant de presse au Liban a décrit les dommages subis par cette partie de la population libanaise au cours d’événements qui entraînèrent la destruction de trois cents soixante villages et firent au total, environ sept mille victimes chrétiennes. On a estimé à deux cent mille le nombre des Chrétiens qi durent, à la suite des massacres, se réfugier à Beyrouth où ils vinrent grossir la population. Cause indirecte de la création d’une nouvelle ville.

En relation avec ces troubles, des Chrétiens avaient été assassinés en Syrie, à Damas. La gravité de tous ces attentas était telle que des puissances européennes décidèrent d’intervenir pour rétablir l’ordre. En accord avec l’Angleterre, la France envoya au Liban une colonne de sept mille hommes, la colonne Beaufort, qui débarqua) Beyrouth, libéra Dar el Kamar et Beit ed Din. Cette expédition eut pour effet de rassurer les chrétiens. L’autorité de Constantinople s’en était émue et voulait de son côté rétablir l’ordre. Agissant en son nom, Fouad Pacha fit arrêter les chefs druzes Jumblatt et Arslan et une douzaine de responsables chrétiens qui furent condamnés à la prison à perpétuité, pour relâchés u peu plus tard. Saïd Bey Jumblatt mourut de tuberculose à la prison de Beyrouth en 1861.

Après ces massacres, une partie des Druzes, soucieux d’échapper à la répression, rejoignirent dans les montagnes du Hauran, leurs coreligionnaires repliés de la région d’Alep.

Les événements de 1860 ont été les plus sanglants de ceux qui ont secoué le Liban depuis plusieurs siècles. Les Libanais, profondément ébranlés par le choc émotif comme par les lourds préjudices qui ont épargné bien peu d’entre eux, évoquent encore aujourd’hui cette phase tragique de leur histoire tourmentée.

Sur l’interprétation des faits et leurs causes profondes, l’impartialité commande de faire entendre deux sons de cloche correspondant aux sentiments des deux  protagonistes puisqu’il faut bien constater que le conflit opposait davantage Druzes  et Maronite due chrétiens et Musulmans.

Nous avons reproduit ci-dessus la relation répandue dans les milieux occidentaux qui, dan s la description même des circonstances de temps et de lieu, aboutit à rejeter sur  les Druzes, sur la cruauté de leurs mœurs et leurs instincts de domination, la responsabilité principale du drame qui a  pesé si lourdement sur le sort du Liban.

Pour Kamal Jumblatt, dans son livre « Pour le Liban » l’explication est tout autre. Le sectarisme, l’égocentrisme, sont du côté des Maronites, attachés à propager leur foi à la manière des Croisades comme à maintenir une suprématie de fait sur la société libanaise et la direction du pays. « Les événements de 1842 à 1860, écrit-il, en 1977, ressemblent beaucoup à ceux d’aujourd’hui, car il s’agissait déjà d’une offensive menée par les Maronites, clergé en tête en vue d’acquérir des privilèges qu’ils ne possédaient pas auparavant et essentiellement le pouvoir politique. Cette lutte, ajoute-t-il, revêtait un aspect social mais c’est le point de vue religieux qui a dominé. »

Pour Kamal Jumblatt, « l’intervention militaire française s’est analysée en une protection des Maronites vaincus, alors que les Druzes n’ont pas eu besoin et n’ont pas réclamé de protection, ce qui est pour eux un sujet de fierté. Mais la conséquence n’en a pas moins été un émiettement de la grande propriété druze. Auparavant toute la Bekaa leur appartenait, une grande partie du sud Liban, le Metn, la région du Sahel de Baabda  ainsi qu’une partie de Beyrouth qui n’était alors qu’une petite ville de dix à quinze mille âmes » Prétention excessive si l’on considère le nombre peu élevé de Druzes par rapport à l’ensemble de la population libanaise.

Pour Kamal Jumblatt encore « le triomphe de l’aspect confessionnel a tué « la structure de base de l’idée libanaise » celle d’un Liban à tendance libérale et dynamique. L’aspiration interne à la liberté pour tous les citoyens a été remplacée par la conception étroite du confessionnalisme maronite. L’émirat fier et combattant a fait place à un Liban miniaturisé. Nous avons vécu sur cette idée déformée jusqu’à nos jours. Les Français qui ont  débarqué ne voulaient  pas appliquer à notre pays les principe de la grande Révolution de 1789. »

Ce plaidoyer peut sans doute être contesté. En particulier le regret exprimé de la perte par les Druzes de leur suzeraineté sur de vastes territoires se concilie mal avec le souci d’une répartion équitable des richesses du pays.

Cependant, les propos de Kaml Jumblatt portent en germe des idées que nous vouons mettre aujourd’hui par son fils Walid lorsqu’il présente les Druzes comme opposés à l’obscurantisme, partisans de la laïcisation du pays et d’une ouverture vers le progrès pour l’ensemble des communautés.

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Dans une certaine mesure les orientations constructives et les  interactions pacifiques attribuées au Druzes par ceux qui parlaient en leur nom, ont été confirmées par leur comportement général pendant le siècle qui a suivi les massacres de 1860. Peu à peu en effet les rapports de bon voisinage entre Chrétiens et Druzes dans le Chouf ont été restaurés, des relations fraternelles ont été renouées dans le respect des coutumes et traditions respectives avant même que la guerre e 1914-1918 entraîne l’effondrement de l’Empire ottoman.

Cette situation s’est prolongée entre les deux guerres. Après la guerre de 1939-1945, le mandat français a marqué sa sollicitude envers les Druzes en faisant preuve d’un esprit d’équité et de la volonté de préserver le Liban du retour aux rivalités d’hier. La vie commune caractérisée par une coexistence amicale a continué jusque vers 1975 et même jusqu’en 1982, date à laquelle de nouveaux affrontements allaient apparaître avec leur cortège de cruauté sous l’effet de facteurs extérieurs qui ont plongé le pays dans le désordre.

L’évocation de l’évolution historique que nous venons sommairement de décrire ne serait pas complète si nous omettions de souligner le rôle capital de ces facteurs extérieurs, c’est-à-dire d’abord les visées concurrentes des grandes puissances : l’empire ottoman, certes, mais aussi l’Angleterre et la France, sur cette région du monde. Il s’y ajoute l’incidence de la révolution islamique d’Iran et du conflit israélo-arabe. Les différentes sources de conflits qui ont abouti à ce qu’on a pu appeler « l’axe druzo-maronite » ont été largement influencées par l’intervention de ces facteurs. Nous y reviendrons car leur importance n’a fait qu’accentuer jusqu’à ce jour.

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Avant d’aller plus loin, avant d’examiner et de tenter de comprendre le comportement de la communauté des Druzes dans le monde d’aujourd’hui, particulièrement dans l’affaire libanaise, une question se pose qu’il faut approfondir : ces Druzes actifs et turbulents qui tiennent tant de place dans le milieu social où ils vivre, ces Druzes qui ont failli plusieurs fois disparaître complètement sous les coups répétés des tenants d’autres confessions alors qu’ils étaient réduits à quelques milliers, et qui, chaque fois, réapparaissent dans une impressionnante renaissance, ces Druzes capables de porter des coups terribles à leurs adversaires dans une lutte  sans merci, et qui, à d’autres moments se révèlent aptes à maitriser une situation politique, voire à prendre la tête d’initiatives grandioses, qui sont-ils exactement, tels que l’histoire les a façonnés ? Quels sont les traits caractéristiques de leur personnalité collective ? Que doit-elle à la religion qu’ils pratiquent et à son mystérieux attrait ? C’est à ces interrogations que nous allons essayer de répondre dans les pages qui suivent.

Chapitre II    Les traits caractéristiques d’une personnalité collective.

La religion des Druzes

Les Druzes constituent une communauté originale dont les membres sont unis depuis des siècles par les liens du sang, par une langue et une religion commune, par une solidarité qui s’est révélée sans faille malgré les rivalités qui ont souvent opposé certains de leurs chefs. Cette solidarité n’a pu que se renforcer au cours d’une histoire marquée par les persécutions auxquelles ils ont résisté avec courage et les combats qu’ils ont livré pour préserver leur identité.

Forment-ils une nation ? Si la nation se caractérise par la volonté de vivre ensemble, cet élément constitutif existe chez les  Druzes qui ont vécu sur un même territoire, en Egypte d’abord, en Syrie et au Liban ensuite, qui ont traversé les mêmes épreuves et affronté les mêmes problèmes.

Leur attribuer le titre de nation n’ajoute rien à leur qualification. Peu  nombreux, groupés à l’intérieur d’une même contrée autour de leurs chefs, ils n’aspirent pas davantage à jouer le rôle d’un Etat dans la vie internationale.

Les traits caractéristiques du peuple druze sont un certain ascétisme, l’acceptation d’une morale plutôt puritaine, la simplicité d’une vi frugale. Dans son ensemble cette population a peu d’attrait pour le mercantilisme pratiqué par d’autres familles libanaises. Le culte des traditions ancestrales les porte à obéir avec discipline à des chefs reconnus et à se dresser contre toute offense faite à ces chefs. Les Druzes sont réputés pour une bravoure légendaire, le mépris de la mort lié aux principes religieux que nous évoquerons plus loin et qui les rapprochent es Chiites dont ils diffèrent beaucoup par ailleurs.

La fierté naturelle des Druzes se reflète souvent dans l’impassibilité de leur visage, leur maintien, un aspect physique qui ne laisse pas apparaître leurs sentiments profonds, et jusque dans le porte altier du turban blanc que pote les civils, les initiés, les sages.

Jaloux de leurs coutumes et de leurs rites, refermés sur eux-mêmes, ils se marient très souvent entre eux et sont monogames de tradition. On leur reconnaît de grandes qualités d’hospitalisé à l’égard des étranges. On constate en général que les plaisirs vulgaires sont bannis de leur conduite, de même que la boisson, les jeux, l’inconduite avec les femmes. « Jamais une femme n’aura à craindre d’un Druze » dit un dicton.

Pourchassés par les adeptes de sectes plus nombreuses, ils ont appris à se battre en devenant des soldats aguerris. Presque toutes les générations de Druzes ont dû faire face aux attaques de tribus voisines. Ils y ont répliqué avec une pugnacité, certains diront une cruauté, une sauvagerie qui ont fait leur réputation. Dans une ambiance de rivalités et de passions déchaînées sans doute sont-ils devenus tour à tour des victimes et des agresseurs.

Sur le courage des Druzes les récits ne manquent pas. Des camarades de promotion de Saint-Cyr de l’auteur de cet ouvrage l’ont éprouvé lors des combats qui ont qui ont opposé les troupes françaises aux troupes druzes en Syrie en 1925.

Les événements de 1982-83 ont montré que les jeunes militants druzes armés avaient la même ardeur au combat, la même fougue, la même témérité devant la mort que leurs anciens du XIXe siècle. Plus d’un témoin en a été impressionné. « Les Druzes allaient au combat, dit un chroniqueur,  comme s’ils se jetaient non pas dans les bras de la mort mais dans ceux d’une vie future » La comparaison avec le mysticisme des Chiites, évoqué ci-dessus, vient à l’esprit.

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L’organisation politique et sociale de la communauté druze appelle quelques précisions et commentaires : de tout temps sa structure a été assez fortement hiérarchisée. De tout temps elle a comporté une assisse territoriale solide dont elle supportait d’autant moins la violation que la transmigration des âmes, enracinée dans ses croyances, exigeait cette fixation au sol. Pour que  l’âme se transporte dans le corps d’un autre il faut d’abord que le corps du défunt soit en terre. Ce peuple s’identifie en somme avec la terre, la terre de cette montagne à la fois rude, sévère et protectrice, où les Druzes avaient trouvé asile.

Par ailleurs, si l’on remonte loin dans le passé, on observe, nous l’avons vu, que la solidarité étroite unissant les membres de la communauté ne se conçoit qu’autour de chefs traditionnels. Pendant plusieurs siècles les Druzes se soumettent volontiers à une dynastie, à des Emirs détenteurs d’une forte autorité, situation qui correspond aux conditions de  vie de  l‘époque.

Cette sorte de conservatisme, au sens étymologique du terme, peut paraître contraire aux conceptions démocratiques et sociales prônées aujourd’hui par les Druzes. Il apparut longtemps comme exigé par la sauvegarde des valeurs dont la communauté a hérité. Les sensibilités progressistes de certains chefs ont dû se concilier avec ces principes impératifs jusqu’au moment où l’ensemble du peuple s’est considéré comme libéré es influences ancestrales.

Nous avons évoqué les noms des grandes familles qui, dans les bons et les mauvais jours, ont été à la tête de la communauté : les Maan, les Arslan, les Jumblatt. Il faut s’attarder sur le rôle de ces derniers dont l’histoire traduit toutes les vicissitudes vécues par les Druzes durant près de deux siècles.

L’aïeul Béchir descendant d’Ali Jumblatt, était un homme hors du commun, un grand seigneur, qui pendant cinquante ans a veillé sur les destinées de la communauté druze à travers toutes ses épreuves. Il avait été l’allié de Béchir II Chebab lorsqu’il s’agissait e mettre fin à l’avancée des tribus fanatiques venues de la péninsule arabique ou aux abus d’autorité des Ottomans. Les Druzes n’ont jamais admis qu’il ait pu trahir leur cause. A leurs yeux ses changements d’attitude à l’égard de Béchir II se justifiaient par les transformations intervenues dans la situation du pays à la suite du départ en exil de l’Emir par le souci de s’adapter à cette situation nouvelle, dans l’intérêt de ses compatriotes.

Béchir Jumblatt ne méritait pas de mourir égorgé sur les ordres de son rival ou ex-ami Béchir II dans cette cité de Saint-Jean(d’Are qui avait connu les Croisés et résisté à Bonaparte.

L’image de ce grand aristocrate attentif aux besoins de son peuple allait se retrouver dans celle de son petit-fils Kamal.

Le père de Kamal, Fouad Jumblatt, qui avait été sous-préfet du Chouf sous le mandat français fut assassiné par des bandits qu’il poursuivait. Il laissait son jeune fils Kamal, né en 1917 dans le château ancestral de Moukhtara, à la charge de son épouse, femme d’une intelligence supérieure et très cultivée, Sitt Nazira. C’est une femmes de valeur, véritable « châtelaine  du Liban » suivant l’expression de claire Brière, qui allait assurer la direction de la communauté, sorte de régence jusqu’à la majorité de Kamal. Grâce à elle ce dernier, doué pour les études, fut confié aux Lazaristes et suivit  ensuite les cours de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il était député en 1943. avec le même dilettantisme que Béchir, la même audace dans les conceptions, il fut de ceux qui, après avoir lutté pour l’indépendance, allaient jouer un rôle de premier plan dans le Liban nouveau.

Pendant la guerre civile de 1958 il s’était mis à la tête des révoltés du Chouf. Par la suite il avait été plusieurs fois ministre, de l’Education  nationale en 1960, des travaux publics en 1961, de l’Intérieur de 1961 à 1964, alors qu’il représentait l’une des communautés les plus minoritaires du pays. Cela signifiait  qu’en collaboration avec les Chebab il entendait participer à une œuvre de conciliation entre Chrétiens et Musulmans, Sunnites ou Chiites, comme entre Druzes et l’ensemble des confessions dans l’application du pacte de 1943, qui fait office de constitution. Cela lui valait un grand prestige. Les Chrétiens du Chouf eux-mêmes votaient Kamal Jumblatt

Cependant Kamal Jumblatt affirmait déjà les aspirations progressistes des Druzes  en prenant la direction du « Mouvement national libanais »

L’exercice de ses responsabilités ne devait pas l’empêcher de multiplier tant au Liban qu’à l’extérieur les contacts avec tous les courants de pensée, faisant preuve d’une curiosité et d’une indépendance d’esprit peu communes, dans lesquelles certains pouvaient voir une tendance caractéristique du druzisme.

Imprégné de la pensée de Bergson et d’Emmanuel Mounier, il s’était converti quelque temps au christianisme et s‘était fait baptiser en 1941. Il était reçu à Paris comme un ami très apprécié de la France. Par la suite ses sympathies pour la cause arabe et palestinienne l’avaient conduit à se déclarer musulman. Entre-temps il avait fait des séjours « initiatiques » en Inde où il avait tenté d’approfondir le savoir et la doctrine bouddhiques.

Pourtant, comme l’observe avec finesse Claire Brière : « Kamal Jumblatt ne fut en définitive que Druze. C’est pour servir les intérêts des Druzes qu’il avait pris sur le plan inférieur des positions souples et éclectiques qui ont pu parfois surprendre, combattant pas exemple, la candidature de Bechara el Khoury à la présidence de la République, soutenant celle de Charles Helou, maronite, à la succession de Chebab, puis en 1970 celle de Soliman Frangié, le seigneur très conservateur de Zgorta qui pouvait se prétendre comme lui homme de la montagne et qui se révélait plus proche des Palestiniens que les Chebab.

C’est comme chef des Druzes qu’il mourut assassiné en 1977, sur une route du Chouf, dans cette région où « Seigneur du Moukhtara » il avait maintenu contre vents et marées l’implantation traditionnelle des Druzes. Ce meurtre s’ajoutant aux graves dissensions qui séparaient Maronites et Druzes sur les problèmes israéliens et palestiniens devait, après plus de cent ans d’une collaboration retrouvée, entraîner une nouvelle et sanglante confrontation dans cette même montagne où les deux éléments avaient cohabité, lutté ensemble contre les Turcs, œuvré ensemble pour construire un Liban moderne.

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De tous les éléments qui unissent les Druzes et expliquent leur solidarité, le plus fort est le ciment de la religion. Elle est le substratum, le fondement solide sur lequel repose la famille druze. L’importance de ce facteur d’unité et de force justifie un long développement que le lecteur nous pardonnera. Il s’agit au demeurant d’une doctrine à la fois complexe et originale bien propre à susciter la curiosité.

Au début, c’est à dire à cette époque du Moyen-âge où la vie collective de la secte appelée à devenir celle des Druzes commence à être connue des historiens, cette communauté est fixée en Egypte. Il semble qu’elle le soit depuis des temps fort anciens et qu’elle s’apparente à la tribu des Batenis, elle-même implantée de longue date en Egypte. Cette filiation trouve une justification dans les emprunts très substantiels fait par le catéchisme druze aux doctrines dont se réclamait la secte des Batenis.

Cependant certains historiens ont prétendu que les Druzes constituaient une branche de la secte des Karmates dont les descendants vivent aujourd’hui  encore en Syrie.

Quoiqu’il en soit, on peut affirmer que les membres de la future communauté druze étaient encore vers l’an 1000 des musulmans chiites qui reconnaissaient l’autorité de la dynastie des Fatimides régnant en Egypte, elle-même  fidèle à la mémoire d’Ali cousin et gendre du Prophète, époux de sa fille Fatima. Le Calife Hakem s’était même affirmé le petit-fils de Fatima.

Il faut rappeler ici que selon la doctrine chiite, le pouvoir religieux doit appartenir à la seule descendance d’Ali. Dans sa lignée, sis imams reconnus se sont succédés sans interruption jusqu’au moment où se produisit une scission  au sein de la communauté musulmane sur les conditions de la désignation du successeur du sixième imam. Ce dernier, Jafar al Sadik,avait d’abord désigné pour lui succéder son fils aîné Ismaïl. Ayant constaté chez ce fils quelques actes d’inconduite qui lui paraissaient contraire à la morale, il avait pris la décision de le destituer de ses droits et de lui substituer son deuxième fils Musa. Invoquant l’infaillibilité qu’impliquait l’origine de l’Imam, une partie des fidèles n’acceptèrent pas cette décision. Il en résulta une division entre ceux des Musulmans qui acceptaient l’autorité d’Ismaïl (les Ismaïliens) et les autres (les Imamites) Le Calife Hakem, de la dynastie des Fatimides se rattachant, comme l’ensemble des Musulmans d’Egypte, aux Ismaïliens.

La situation allait changer du tout au tout pour les membres de la future  communauté druze, lorsque ces membres se rallièrent à la doctrine du Calife Hakem et de ses prétentions à la divinité.

C’est cette conversion qui a marqué l’origine d’une religion nouvelle, prolongement des écoles hermétiques grecques ou égyptienne, de tradition ésotérique, celle des Druzes.

Nous avons vu plus haut que les préceptes de cette religion ont été définis par le principal disciple de Hakem : Hamza, véritable théologien de la doctrine, incarnée par le Calife. Esprit érudit et cultivé, Hamza s’était opposé à d’autres disciples et en particulier à Daruzi qui avait été éliminé ( peut-être même assassiné par Hamza) en raison des contestations soulevées par ses thèses sur le plan de la philosophie religieuse.

Selon Sylvestre de Sacy, c’est vers la fin de l’année 408 de l’Hégire qu’hamza avait sommé Daruzi de le reconnaître comme imam. Daruzi avait auparavant composé un livre destiné à faire reconnaître publiquement la divinité de Hakem et qu’il avait lu à la Mosquée du Caire. Il y soutenait, par référence à la métempsycose, que l’âme d’Adam était passée dans Ali, gendre du Prophète et que l’âme d’Ali avait passé dans les ancêtres de Hakem. Le peuple protesta violemment et des manifestants voulurent tuer Daruzi qui dut s’enfuir.

C’est donc, en définitive, aux écrits de Hamza qu’il faut se référer pour connaître les principes dont s’inspire la religion des Druzes.  Ils ont été repris, confirmés et développés par l’historien Al Muktana, fidèle disciple de Hamza qui vivait dans la première moitié du XIe siècle de notre ère.

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Le premier de ces principes est la reconnaissance de l’existence d’un Dieu unique qui a créé le monde et qui règne sur lui de toute éternité. Cette croyance rejoint celle du Prophète Muhammad et des religions monothéistes juive et chrétienne. Elle diffère de la conception exprimée par le Coran lorsqu’il s’agit de déterminer la vraie nature de ce Dieu tout-puissant. L’écrivain français Sylvestre de Sacy a fait ressortir dans son « exposition de la religion des Druzes » que si, quelques siècles après la révélation du Prophète, de nombreux croyants éclairés éprouvaient le besoin de définir la nature de la divinité d’Allah, c’est précisément en raison des lacunes du texte coranique en la matière. Les pouvoirs du Dieu de Muhammad s’exercent à l’égard des activités humaines ; le Coran fixe et impose des règles de conduite aux hommes, au nom d’un dieu qui manifeste ainsi son autorité temporelle. Le Dieu  unique de Hakem et des Druzes se situe sur un autre plan plus élevé. Pour eux, le principe divin est celui de la transcendance de l’intelligence, de la pensée, de la lumière identifiées au monde lui-même.

Identifier Dieu au monde, c’est le propre du panthéisme, que devait défendre plus tard le philosophe Spinoza, au XVIIe siècle, mais qi s’apparentait déjà aux théories de Platon sur la transcendance des idées et de la pensée, à celle d’Aristote sur la primauté de l’Intelligence.

Dans ses « Etudes d’Histoire religieuse » (Calmant Lévy, Paris 1897) ouvrage moins connu que la « Vie de Jésus » et qui contient des analyses très profondes sur les origines de l’Islamisme, Ernest Renan montre que l’esprit sémitique, celui qi régnait en Arabie à l’époque de Muhammad  est très éloigné du panthéisme. Il n’y avait pas de place pour le mysticisme et la mythologie dans la tradition locale, ce qui explique, dit Ernest Renan que l’Islamisme « manque de surnaturel » Muhammad, écrit-il, ne voulut pas être thaumaturge, il ne voulut être que prophète, et prophète sans miracles. Il répétait  sans cesse qu’il était un homme comme un autre, mortel comme un autre, sujet au péché et ayant besoin comme un autre de la miséricorde de dieu. Le livre qui nous reste sous son nom  représente bien les discours qu’il tenait. Sa vie est demeurée une biographie comme une autre, sans prodiges, sans exagération, telle que la décrivent  Ibn Hischam et les plus anciens historiens. Après sa mort, la légende s’est emparée du personnage et des fables merveilleuses ont été édifiées sur son voyage secret à Jérusalem, sur les phénomènes qui ont accompagné sa naissance, sur les légions d’anges qui sont venues combattre pour les musulmans et leur apporter leur concoures à la bataille de Badr pour assurer la victoire du Prophète ; sur les miracles accomplis par son sabre refusant d’obéir au bédouin qui s’en était emparé par surprise. On pourrait multiplier les exemples empruntés aux légendes mythologiques du Haut Orient et que Renan attribue particulièrement à l’influence de la Perse. C’est un fait que la Perse, héritière d’une autre civilisation que l’Arabie, a créé au cours des siècles, au sin de l’Islamisme, une  épopée, une mystique, qui ont assez profondément transformé certains aspects extérieurs et surtout philosophiques de l’Islam initial. On l’a bien vu avec l’évolution du chiisme et des ramifications au Liban, notamment après la révolution islamique qui a porté au pouvoir l’ayatollah Khomeiny en Iran en 1979.

Or, les principaux théoriciens de la religion des Druzes, Daruzi et Hamza, étaient d’origine persane. La confusion de Dieu et de l’univers tout entiers, qui est un des éléments de leur doctrine, ne se retrouve pas dans les préceptes du livre sacré du Coran mais plutôt dans les emprunts qu’ils font à des philosophies plus anciennes. Cette distinction ne doit pas être perdue de vue lorsqu’on cherche à déterminer ce qi sépare, malgré les déclarations de certaines personnalités druzes, leur religion de la religion musulmane, et ce qui sur certains points les en rapproche.

Kamal Jumblatt a écrit à ce sujet ( Pour le Liban, stock) : « le druzisme est la religion de l’unité essentielle des choses et des êtres, c’est à dire de l’unité substantielle de l’univers dans sa forme spirituelle et physique à la fois. A l’origine de toute chose, Dieu, le monde et l’âme ne constituent, en définitive, qu’une seule et même entité »

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Sur cette nature du principe de la divinité, les termes employés par Hamza méritent d’être reproduits en raison même du soin qu’il a pris d’en dégager l’essence :

« La véritable nature de la divinité ne peut être saisie ni par les imaginations ni par les sens. On ne peut la connaître ni par la raison ni par le raisonnement. Il n’y a aucun lieu certain où il soit à l’exclusion d’autres lieux, mais il n’y a aucun lieu où il ne soit pas car cela indiquerait un défaut de pouvoir. Om n’est ni le premier – ce qui renferme l’idée d’une relation avec un dernier – ni le dernier – ce qui suppose un premier-. Il n’est pas extérieur, ce qi suppose une relation avec quelque chose d’intérieur. Je ne dis pas qu’il a une âme ou un esprit puisqu’il aurait alors quelque ressemblance avec les êtres créés et serait susceptible de plus ou de moins. Je ne dis pas qu’il a un volume, un corps, une masse, une figure, une substance parce que tous ces noms entraînent nécessairement un rapport avec des limites qui sont le dessus, le dessous, la droite, la gauge, le devant ou le derrière. Le Seigneur est élevé au-dessus des  nombres et des êtres. Il n’a point de semblable, il ne s’en va point, il ne vient point, il est exempt de toute analogie avec quelque nom, attribut, genre ou chose. Il est le Créateur de toutes choses ; c’est lui qui leur a donné l’être, il a produit de sa lumière les choses soit universelles, soit particulières ; toutes choses retournent à sa puissance et à sa grandeur.

Dieu est trop saint pour qu’on lui applique aucune idée de quiddité ou quantité. Il est exempt de tout ce que les esprits peuvent concevoir ou de ce  que les paroles contenues dans les discours peuvent exprimer… »

Ailleurs il est dit que Dieu est la vérité, la science infinie, l’intelligence suprême.

Il est dit aussi – et cela est fort important-  que, disposant de tout, il peut, s’il le veut, prendre une figure humaine, apparaître sous la figure d’un roi, d’un imam, d’un prophète même, aussi bien que sous celle d’un homme ordinaire, en un temps ou en un lieu où la présence ou l’action de son représentant sur la terre correspond à sa volonté.

Aussi le divin et l’humain sont étroitement mêlés. Nous sommes en présence d’une ‘humanité divine » en même temps que d’un principe de valeur universelle. Cette acceptation d’universalité fait penser à celle de plusieurs philosophes grecs qui sont effectivement citées dans l’œuvre de Hamza tels que Pythagore ( 580 à 500 avant JC) ou Platon (428-347 avant JC) –

Les citations de philosophes anciens grecs, ou même romains (comme Empedocle, philosophe d’Agrigente qui vivait au Ve siècles avant JC) ont conduit certains auteurs à penser que les Druzes pouvaient avoir existé au temps des Grecs, des Romains ou des Pharaons. Mais en dehors de l’Egypte, où ils ont pu vivre en des temps antérieurs à la révélation islamique, il n’existe aucune source sérieuse dans l’ordre ethnique ou dans l’histoire des migrations de populations qui puisse étayer ces hypothèses. Il paraît beaucoup plus vraisemblable que Hamza a trouvé dans sa propre formation culturelle et dans ses facultés d’imagination l’essentiel des thèses qu’il a développées en se référant à celles des grands penseurs de l’Antiquité, plus ou moins bien assimilées.

Ainsi, sous la plume et l’influence de Hamza, le druzisme semble avoir fait comme une moisson de courants ancestraux : panthéisme et philosophie de sagesse. Il en résulte que le savoir druze  ressemble à un ensemble de théories qui intègrent les prophètes et les penseurs des autres religions ou philosophies : Moïse, Jésus, Muhammad, Pythagore, Platon…

D’où une très vaste ouverture qui explique une largeur de vues face aux strictes prescriptions des Maronites par exemple.

En outre, comme l‘observe Claire Brière, la religion des Druzes se démarquent nettement des autres religions monothéistes en ce sens qu’il y a, avant tout chez les Druzes, une « certitude intérieure » qui les éloigne et même les dispense des manifestations extérieures ou rituelles.

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Parallèlement au concept de religion unitaire, un autre élément de la doctrine religieuse druze est la croyance à la réincarnation. Cette croyance existait chez plusieurs peuples dans l’Antiquité et notamment en Inde et en Egypte. Le philosophe grec Pythagore (qui vivait au VIe siècle avant JC) l’avait lui-même importé d’Egypte. Pour les Druzes l’âme est immortelle en tant que telle, mais au décès d’un adepte de leur religion, l’âme de ce dernier se sépare de son corps qi retombe en poussière pour se transporter dans le corps d’un enfant qui vient de naître. Les âmes ne remontent pas au ciel pour retourner après leur purification dans de nouveaux corps, mais elles passent instantanément d’un être qui meurt à un être qui naît. Kamal Jumblatt a écrit à cet égard, dans son ouvrage précité : «  après la mort du défunt, l’âme se sépare de son corps pour se transporter dans celui de l’enfant en train de naître. Dans le sein de sa mère, l’enfant n’avait vécu jusque –là que d’une façon animale. Ce n’est qu’à l’instant où il commence à respirer que l’âme pénètre en lui par le souffle et y installe sa demeure. »

Une objection souvent formulée à cette théorie consiste à constater qu’il n’y a pas coïncidence entre les décès et les naissances et que la croissance démographique, comparée au volume des décès, ne permet pas de procurer une âme à  tout nouveau-né.

A une certaine époque, on pouvait croire que le chiffre de la population humaine est invariable, ce que les faits démentent aujourd’hui. Cependant, la réincarnation qui a eu et qui a toujours des protagonistes dans divers systèmes religieux, demeure une conviction chez la plupart des Druzes

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Les protagonistes de la thèse qui attribuent à Hakem une essence divine, affirment que ce dernier à bénéficié de la transmigration d’une âme qui a appartenu autrefois, à des personnalités de haut rang dans la hiérarchie religieuse. C’est ainsi que l’âme de Hakem aurait habité successivement les corps de dix personnages dont les noms sont cités. Le même système de filiation s’applique à Hamza dont l’âme a hérité de celle d’autres esprits supérieurs. Selon le formulaire de la doctrine, lame de Hamza devrait avoir écu sept fois sous diverses dénominations telles que celle de Pythagore, de David ; au temps de Jésus elle se serait incarnée chez son disciple Eléazar, du temps de Muhammad, elle aurait été représentée par Salman el Farisi…

Pour concilier la réincarnation avec la résurrection de l’âme au jour du jugement dernier, les avants Druzes exposent que chaque âme sera jugée sur l’ensemble des actions accomplies par els individus qui l’ont accueillie au cours des temps. Il y a sur ce point une différence aussi avec le Coran qui annonce, avec le jugement dernier, la sanction des fautes individuelles commises et la perspective du paradis pour les justes. Le système religieux druze ne prend certes pas le contre-pied de ce message divin, mais il ouvre une autre voie vers le paradis.

Par ailleurs et à la différence de la religion chrétienne, il n’est nulle part question de péché originel que les hommes devraient racheter par leur conduite. Chaque individu se voir reconnaître le libre arbitre et doit être tenu pour responsable de ses libres décisions.

En définitive, la doctrine druze de Hakem ne prend pas fermement position contre les révélations du Prophète  Muhammad dans la mesure où elles affirment el caractère unitaire de la religion d’Allah. Les Druzes reconnaissent même que Muhammad et Ali ont été plus forts dans la connaissance de la vérité que tous les prophètes qui les ont précédés. Pour eux, l’humanité a reçu de Dieu des prophètes successifs – jésus en est un – dont l’enseignement répondant aux besoins de chaque période. Mais Hakem, possédant seul la science infinie, est le seul qui peut décider l’envoi sur terre de prophètes nouveaux.

La réincarnation n’est guère compatible, il faut le reconnaître avec les préceptes coraniques. D’autre part, les Druzes s’affranchissent volontiers des cinq prescriptions imposées aux croyants par le Coran. Pour eux, les cinq prières par jour sont avantageusement remplacées par une adoration qui peut se faire en tout temps et en tous lieux, la prière essentielle étant celle qui consiste en un acte mental de croyance au dogme de l’unité. Elle ne nécessite pas un pèlerinage. Selon les docteurs druzes, le jeûne peut être remplacé par le silence. L’aumône est un geste bienfaisant et naturel qui n’a pas besoin d’être réglementé. Compte tenu de tous ces éléments, on peut se demander si les Druzes sont ou ne sont pas des Musulmans.

Bien que des personnalités importantes telle que Walid Jumblatt donnent à cette question une réponse affirmative, le doute est permis, car si les premiers Druzes ont été des Musulmans, le culte de Hakem les a fortement éloignés des règles coraniques. Dans la pratique on a vu souvent des Druzes manifester une large tolérance dans le domaine religieux et affirmer même des sympathies successives à l’égard de différentes confessions. Ce fut le cas, on l’a souligné plus haut, pour Kamal Jumblatt qui, au cours d’une longue carrière, se fit Chrétien, Musulman et se déclara en union avec le Bouddhisme.

On peut bien dire que si le comportement des Maronites a été souvent dicté par des mobiles religieux, la religion a été pour les Druzes un facteur de rassemblement et de solidarité tribale beaucoup plus qu’un objet de conquête des âmes.

En réalité, la raison principale qui rapproche les Druzes des Musulmans est d’ordre affectif et politique. Les Druzes sont des enfants de l’Orient. Ils se sentent plus près des Musulmans que des Chrétiens, parce que l’histoire les a plus souvent opposés à ces derniers, surtout  depuis qu’au XIXe siècles les Druzes se sont crus incompris des européens qui avaient tendance à s’identifier avec les Chrétiens. Pour eux, les Occidentaux n’ont rien compris à l’Islam et ils n’ont pas compris davantage les Druzes. Il y a une part de vérité dans ce jugement trop sévère.

Une des prescriptions formulées par les chefs traditionnels de la communauté druze, que nous n’avons pas encore évoquée, vient confirmer leur discrétion et leur réserve en matière de pratique religieuse. C’est la règle appelée « Taqiyé » selon laquelle il est recommandé de ne pas faite état de ses convictions religieuses lorsque la sécurité ou l’intérêt de la collectivité sont en cause. Dès leur plus jeune âge, les enfants druzes apprennent à dissimuler. Cette habitude d’esprit  héritée du chiisme persan peut conduire les Druzes à laisser ignorer leur foi religieuse à leurs partenaires. Emme aboutit parfois à une sorte de restriction mentale qui n’est que le fruit de d’expérience.

Les Druzes s’y conforment généralement en s’abstenant de tout prosélytisme. La religion est un domaine réservé à la communauté et à chacun de ses membres et qui présente, par certains aspects, un caractère mystérieux et secret.

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C‘est cette particularité qu’il convient maintenant d’aborder comme dernier élément constituant de la religion druze.

Il s’agit essentiellement, en raison même de leur complexité, de clauses réservées aux seuls initiés, c’est-à-dire, à ceux des adeptes qui sont assez instruits et éclairés pour assimiler des notions qui mêlent étroitement le divin à l’humain.

On appelle ces initiés des « ukkals » terme qui s’oppose à celui de « jahhel » qui désigne le comme des fidèles, les ignorants.

En principe, les matières concernées par l’initiation sont incluses dans le livre saint des Druzes dénommé le  « livre de la Sagesse (Kitab al-chikma) inaccessible et caché. L’orientaliste français Sylvestre de Sacy (1758-1838) initiateur des études arabes en France est une des rares personnes qui, au XIXe siècle, eurent accès à l’essentiel du livre sacré. Ce livre est maintenant assez connu, ne serait-ce que grâce aux recherches d’érudits druzes formés dans les universités occidentales.

« Autrefois, a écrit Gérard de Nerval, les Druzes cachaient leurs livres avec soin dans les lieux les plus retirés de leurs maisons et de leurs temples. C’est pendant les guerres qu’ils eurent à soutenir soit contre les Turcs, soit contre les Maronites, qu’on parvint à réunir un grand nombre de ces manuscrits et à se faire une idée de l’ensemble du dogme. »

Un autre écrivain français, Volney (1757-1820) affirmait, au début du XIXe siècle, après un voyage en Orient, que des pans du savoir druze avaient été dévoilés dès cette époque par le professeur Makarem, issu d’une très ancienne famille druze. L’initiation aux aspects complexes de la partie secrète de la doctrine est réservée à ceux qui sont capables de les comprendre et comporte plusieurs degrés. Par suite de la transmigration des âmes par la métempsycose, ceux dont l’âme a reçu le message de la vie antérieure sont particulièrement aptes à recevoir l’initiation – car on ne devient pas Druze par conversion- ou du moins rarement- On naît Druze.

Le code de conduite d’un Druze digne de figurer parmi les sages exige d’eux qu’ils appliquent dans leur vie quotidienne les principes de justice dont s’inspire leur religion. Peut-on dire qu’ils les respectent lorsque, dans la fureur de leurs ressentiments, ils détruisent des villages chrétiens sans ménager les habitants ?

L’expérience historique a montré que dans les pays d’Orient le déchaînement des passions peut engendrer, lorsque certains intérêts collectifs sont en jeu, des actes impitoyables de sauvagerie qui ne sont pas tolérés en période normale. Et cela, quel que soit le partenaire, même s’il a été initié au Livre de la Sagesse  [ en Occident aussi !!!  ]

Le contenu de l’initiation dont il va être question est fort compliqué pour ne pas dire obscur sur certains points. En théorie, il s’agit de  l’ensemble des notions qui forment la doctrine propre à Hakem. En fait, il semble bien que certains des principes énoncés aient été – nous l’avons dit déjà – le fruit de l’imagination fertile de Hamza, de ses emprunts aux philosophes anciens, mais surtout des préceptes légués par la secte des Betanis à laquelle Hamza appartenait.

Ces préceptes ont été rappelés après la mort d’Hamza par l’écrivain Moktana dénommé encore Baba Eddin, disciple de Hakem et de Hamza et qui vivait en l’an 430 de l’Hégire. Moktana considère Hamza comme l’apôtre de la vérité de Medhi. Il reproduit ainsi les paroles de Hamza :

« Je suis la première des créatures du Seigneur, sa voix, celui qui connaît ses commandements, la montagne, le livre écrit, la maison bâtie. Je suis le maître de la résurrection et du dernier jour, celui qui, ressuscité du tombeau, est entré les porte fermées, dans le lieu où étaient les disciples. »

Cette citation, qui permet de s’interroger sur l’état mental de Hamza a le mérite d’aider à comprendre certaines des dispositions dont il va être question : l’autorité divine s’exerce dans le temps et dans l’espace. Elle embrasse l’éternité et l’univers tout entier, c’est-à-dire les astres, le cosmos, ces étendues infinies dont les hommes ne peuvent avoir qu’une connaissance très limitée mais que Dieu connaît dans tous leurs éléments puisqu’il les a créés. Il embrasse aussi la terre où vivent les humains. Comme l’a remarqué Gérard de Nerval dans son « Voyage en Orient » la religion druze «  est une croyance où le ciel se préoccupe constamment de l’humanité » La liaison étroite entre le ciel et la terre est un trait caractéristique essentiel de l’action divine.

A l’égard des problèmes mouvants qui concernent la vie terrestre, Dieu se servira de mandataires qui viendront, en son nom, répandre ses enseignements, variables selon les besoins de chaque époque. Le Seigneur a paru, dès les temps les plus anciens, sous figure humaine. Cela explique l’envoi sur terre des prophètes successifs, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Muhammad… détenteurs chaque fois d’une parcelle du pouvoir divin, adaptée aux conditions du moment. Cela suppose aussi des « prédicateurs aptes à diffuser dans le peuple la bonne parole et dont les apôtres et les disciples de Jésus (Jean, Marc, Mathieu et plus tard Paul) sont d’authentiques exemples.

Il faut y ajouter de nombreux mandataires particuliers envoyés sur terre dans un but précis.

Cependant, le cas des prophètes appelle des règles particulières : éclairés par la lumière divine, ils sont les seuls aptes à recevoir la révélation. Malgré cette aptitude particulière ils ne seront pas livrés à eux-mêmes. Ils seront généralement assistés d’un vicaire. Pour Moïse, c’est Josué ; pour Jésus, c’est Simon Pierre (celui sur lequel Jésus a voulu bâtir son Eglise) pour Muhammad, c’est Ali. Pour Hakem, pendant son séjour sur terre, c’est Hamza. La dualité ainsi réalisée s’explique par le postulat que l’unité de la lumière et de la vérité appartient à Dieu seul.

En outre, précautions supplémentaires, Dieu enverra auprès des prophètes un mandataire spécial qui pourra leur insuffler les vérités à répandre. Nous l’avons vu ; ce sera Eléazar auprès de Jésus, Salman el Farisi auprès de Muhammad…

Pour exercer le pouvoir divin applicable à l’univers tout entier, Dieu dispose de « ministres spirituels » à compétence extra terrestre. Pour leur exercice sur terre, ces ministres pourront s’incarner en la personne d’imams dépositaires de l’autorité divine dans les intervalles séparant les  révélations des prophètes, aussi bien que chez des mandataires chargés de missions déterminées.

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Au ciel le dieu Hakem s’appellera Albar. Il aura auprès de lui cinq « ministres spirituels » correspondants à cinq ordres de préoccupations supérieures et appelés symboliquement : l’intelligence, l’âme, la parole, le précédent et le suivant.

L’intelligence est au-dessus de l’âme – selon la doctrine l’âme est la fille de l’intelligence- la parole est indispensable outil du rayonnement de la pensée – les deux derniers termes sont des expressions allégoriques se rapportant à la nécessité d’assurer une continuité dans le temps entre les exigences d’hier, les contraintes d’aujourd’hui et les besoins de demain. L’avenir se prépare en partant des enseignements du passé ; le précédent et le suivant coopèrent  ensemble pour moduler le changement dans la continuité. Ils tiennent leur autorité de l’intelligence. Un traité de Hamza dit :

« Notre Seigneur a produit de sa lumière rayonnante et parfaite l’intelligence universelle ; de la lumière de l’intelligence, il a produit l’âme véritable, de la lumière de l’âme, il a produit la parole ; de la lumière de la parole, il a produit le précédent ; de la lumière du précédent, il a produit le suivant ; de la lumière du suivant, il a produit la terre et tout ce qui est sur la terre, les  sphères qui font leur révolution circulaire, les douze signes du zodiaque, les éléments et la matière… »

« Il y a dans ce passage, bien des choses difficiles à comprendre » écrit sagement Sylvestre de Sacy…

Il y a en outre auprès de Hakem trois ministres d’un degré inférieur qui s’appellent, toujours au figuré : l’Application, l’Ouverture et le Fantôme. Il s’agit ici de la mise en pratique des principes divins, de leur ouverture à la compréhension des plus humbles. Ces deux domaines exigent nécessairement des intermédiaires sur la terre. Aussi ces ministres ont-ils eu des  noms d’hommes correspondant à leurs incarnations successives.

Le terme de « fantômes » qui a été souvent critiqué semble signifier que Dieu connaissant et observant le déploiement des forces du mal veut pouvoir à tout moment disposer sur le terre du représentant d’un ministre capable de suivre, dans une position discrète et clandestine, toutes les évolutions de l’esprit malin que Dieu seul est en mesure de mettre en échec…

On le voit, nous nous trouvons, devant une construction idéale et théorique, parfois obscure, fruit de cogitation transmise de père en fils au sein de la secte des Batenis dont Hamza était originaire. Le mécanisme complexe des modalités suivant lesquelles s’exerce sur la terre le pouvoir divin ne doit pas faire perdre de vue que la religion druze, comme les autres religions monothéistes, gravite autour du dogme du Dieu unique dont la transcendance domine le monde qu’il a créé. A partir de ce concept central, les docteurs de la foi druze ont bâti un système religieux dont on a pu dire qu’il constitue un véritable syncrétisme associant des doctrines différentes où les enseignements des philosophes de l’Antiquité se mêlent aux préceptes hérités de l’Islam et de la Bible. Si certaines dispositions secrètes nécessitent l’initiation des fidèles les plus éclairés, la plus grande partie forme un ensemble original accessible à tous, qui suscite toujours l’intérêt et présente même certains aspects séduisants. Eclectisme qui se traduit sur le plan de comportement par un esprit d’ouverture dont nous avons donné quelques exemples.

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Il faut compléter  ces explications sur le caractère particulier du système religieux des Druzes en précisant, ce qui ne surprendra pas le lecteur, que l’organisation pratique du culte s’inspire de la notion de « certitude intime » ou intérieure relevée plus haut et qui exclut les manifestations extérieures, nombreuses dans les autres religions. Ces manifestations sont en effet, dan s la religion druze réduites à leur plus simple expression : il n’y a ni mosquées, ni églises, mais seulement des lieux de méditation appelés « Khalwas » sortes de cloîtres ou les fidèles peuvent soit se réunir, soir, s’iles en éprouvent le besoin s’isoler du monde.

Il existe d’autre part un « conseil des Sages » le « majliss » qui réunit chaque jeudi soir des initiés pour prier ensemble sans que pour autant la prière ait un caractère obligatoire.

La prière, on l’a vu,  est avant tout affaire de liberté de conscience personnelle. Il n’y a pas de prêtre célébrant des offices ou administrant des sacrements car il n’y a pas de sacrements.

Il existe des juridictions religieuses habilitées à dire le droit religieux en cas de contestations et surtout à statuer en matière de contentieux sur le droit des familles et des personnes lorsque les principes religieux sont en case. Ces juridictions sont établies à Aley dans le Chouf, dans le Metn. Dans les villages ce sont des ukkals, c’est-à-dire des sages initiés qui connaissent la solution de ces litiges.

Les Druzes ont aussi un guide spirituel en la personne du cheikh Al Akl qui est la plus haute autorité religieuse et qui est assisté d’autres  cheikhs. Tous sont animés du même désir de préserver le patrimoine spirituel de la communauté et d’œuvrer pour le maintien de sa cohésion, sans interférences avec les rivalités de clans qui ont opposé assez souvent entre elles les grandes familles, telles que les Arslan et les Jumblatt. Cette organisation cléricale, distincte de celle des Maronites, a permis de maintenir l’unité de la communauté à l’abri des multiples divisions que les événements auraient pu provoquer.

Chapitre III   Les druzes dans le monde d’aujourd’hui

Aujourd’hui environ deux cent cinquante mille Druzes représentant le dixième de la population libanaise, tiennent fièrement le drapeau d’une communauté qui a survécu à beaucoup d’orages. C’est toujours un Jumblat qui est à la barre : Walid, fils de Kamal, est ministre de la justice du gouvernement libanais. Il y a certes toujours des Druzes en Syrie où leur nombre peut être estimé à deux cent mille. Mais on peut affirmer que les Druzes, tout comme les Maronites, ont, au Liban, leur centre historique.

Ainsi que l’a fait observer J.P. Alem dans son ouvrage consacré au Liban ( Le Liban que sais-je ? Paris 1963)  il n’en est pas de même des autres communautés qui sont des rameaux de confessions réparties dans tous l’Orient ou qui se sont fixées au Liban à la suite d’immigration relativement récente, comme les Arméniens.

Ce serait  une erreur de croire que la famille Jumblatt détient à elle seule une autorité reconnue sur l’ensemble de la communauté Druze. Bien que ses représentants aient fait preuve depuis plusieurs générations (Béchir, Kamal, Walid) d’une forte personnalité, les Druzes du Liban sont demeurés longtemps attachés à une tradition féodale qui les a divisés en plusieurs clans. A notre époque moderne un regroupement s’est réalisé autour des deux grands pôles, celui des Jumblatt englobant la plupart des Druzes du Chouf dont le chef a été Kamal Jumblatt, celui des Yasbakis composé surtout des Druzes du Gharg et de Beyrouth reconnaissant plus ou moins l’autorité de l’Emir Arslan.

Il est certain cependant que les Jumblatt se sont imposés à l’ensemble de la population libanaise comme des personnalités de dimension exceptionnelle. Sans remonter plus loin dans l’histoire d’une des plus anciennes aristocraties druzes, rappelons que Béchir  Jumblatt dont nous avons évoqué plus haut le tragique destin, fut un homme de premier plan connu bien au-delà des frontières libanaises.

Kamal Jumblatt, père de Walid, avait été membre du gouvernement et même ministre de l’Intérieur. Au cours de nombreux voyages il  s’était intéressé à toutes les théories philosophiques et religieuses, faisant preuve d’une grande indépendance d’esprit. Il est apparu, avec le recul du temps comme un grand réformateur chez qui, suivant la belle formule de Claire Brière, l’universel s’alliait à l’image de la modernité. Quant à Walid Jumblatt,  « les médias se  sont emparés, écrit Claire Brière, de ce personnage aux paupières lourdes au discours cinglant, à la moustache épaisse et noire »  qui, sans ressembler physiquement à ses parents paternels, a hérité de leur caractère.

Il y a en définitive une aura des Jumblatt. A titre d’exemple, « en pleine guerre civile, en 1983, alors qu’affluaient les réfugiés à la Maison druze de Beyrouth, on dressait les tables et on attendait les otages que les forces libanaises (chrétiennes) venaient de libérer. L’un des membres de la famille Jumblatt présidant à la réception. Très grand, il le paraissait plus encore tant il se tenait droit. Et l’on pouvait sentir chez ses interlocuteurs, à de légères inflexions, aux mouvements imperceptibles de la tête, tout l’ascendant  qu’exerçait cet homme sur les militants politiques du PSP ( Parti Socialiste Progressiste) Ainsi la montagne gardait tous ses droits sur cette invention moderne qu’est un parti » (Claire Brière)

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Quel a été le comportement des Druzes face aux événements qui, depuis 1975, ont ébranlé le Liban et l’on plongé dans un climat d’affrontements entre les communautés. Dans la situation créée  par le conflit israélo-arabe et ses incidences palestiniennes et par la révolution islamique d’Iran, la ligne de conduite de la communauté druze s’est révélée cohérente, conforme  à la ligne tracée par Kamal Jumblatt et, après son assassinat, le 16 mars 1977, par son fils Walid.

On a vu que les Druzes avaient longtemps entretenu de  bons rapports avec leurs voisins chrétiens du Chouf ( environ 80.000 Druzes voisinaient avec 125 000 chrétiens du Chouf en 1980.) Mais les Maronites avaient fraternisé avec les Israéliens à le suit de l’invasion du Liban par l’arm israélienne Tsahal. Beaucoup de Maronites avaient vu dans les Israéliens une force qui pouvait compenser au moins provisoirement l’expansion de la révolution islamique d’Iran. Les Druzes par contre, n’avaient cessé de proclamer leur solidarité avec les Palestiniens. Après le départ de l’armée israélienne, de fut le massacre des Chrétiens par les Druzes en  1982 dans les localités du Chouf où des Maronites, des Melchites et des Grecs orthodoxes étaient implantés de longue date. Depuis de fut la rupture entre les ceux communautés. Avant de se demander dans quelles conditions le retour à un équilibre raisonnable peut être espéré au Liban, il faut bien comprendre que les Druzes ne pouvaient  que prendre parti pour la cause arabe dont ils sont solidaires au regard du problème palestinien. Pour l’ensemble des Druzes, ce problème appelle une solution de justice, à défaut de laquelle il ne peut y avoir de solution durable du conflit israélo-arabe.

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A partir des années 1972-73, Kamal Jumblatt qui était déjà secrétaire général du « Front de soutien à la Révolution palestinienne » devint un des leaders du « Mouvement national libanais »

Sans considération de sa position minoritaire dans le pays, il va tenter de polariser, de mobiliser autour de lui les éléments progressistes de la population pour le soutien de la cause palestinienne.

Il a pu paraître surprenant de voir une communauté hier encore soumise à des influences féodales, groupée depuis des siècles derrière de grandes familles jouissant de véritables privilèges sociaux et possédant les plus grandes fortunes du pays, s’orienter vers la satisfaction des aspirations des milieux populaires à plus d’égalité et de justice.

On pourrait également s’étonner de voir le druzisme, si attaché jusqu’ici au respect d’une tradition religieuse, se montrer capable de créer un véritable  parti politique et d’en prendre la tête. Mais ce n’est pas un des moindres paradoxes de la société druze que cette aptitude à s’adapter aux impératifs de l’évolution et aux exigences d’une situation nouvelle.

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En réalité, cette évolution se dessinait déjà depuis plus d’un quart de siècle. Kamal Jumblatt avait fondé, en 1949, donc bien avant l’afflux des réfugiés palestiniens, au Liban le P.S.P.       (Parti socialiste Progressif ) Il pouvait invoquer des précédents au sein de sa propre communauté, la création de ces petites formations qui, au temps des dynasties et des émirs, parfois despotiques (même quand le pouvoir appartenait à des Druzes) avaient surgi spontanément pour grouper des mécontents et des révoltés. Ces groupements s’étaient révélés capables d’imaginer des structures répondant aux besoins collectifs de l’époque. Cela s’était produit au temps des Maans. Ces formations proposaient des objectifs nouveaux non seulement à leurs coreligionnaires druzes mais aux autres communautés confessionnelles, suivant une vocation qui confirme bien le rôle particulièrement actif des Druzes dans la politique libanaise contemporaine. Kamal Jumblatt était bien fondé à déclarer : « Nous avons été les premiers à créer des partis politiques qui s’étendaient dans toutes les régions du pays, du nord au sud »

Fermement partisan d’un Liban uni, moderne et indépendant, le P.S.P. s’est distingué, dès sa formation, par sa doctrine « socialiste, laïque et anti-confessionnelle » Cette orientation a permis à certains commentateurs de classer  le P.S.P. parmi les groupements politiques de tendance gauchiste contrairement aux traditions du druzisme. Le P.S.P. préconisait dans son journal « Al Amba » une structure professionnelle inspirée du système fédéral suisse, avec des conscriptions autonomes ou largement décentralisées. Sur le plan syndical, il manifestait sa sympathie pour un syndicalisme unifié comme celui de la grande Bretagne ou de l’Allemagne plutôt que pour la  formule pluraliste en honneur en France. Faisant état de dix mille membres, il affirmait en compter six mille dans la seule région du Chouf, ce qui tendait à prouver, selon J.P. Alem, que la personnalité féodale du fondateur du parti jouait un rôle plus important dans le recrutement des adhérents que l’attrait de la doctrine socialiste.

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Aujourd’hui les objectifs à atteindre par la société libanaise sont désormais, selon Kamal Jumblatt et ceux qui avec Walid se réclament de sa philosophie, d’ordre sociologique autant que politique : c’est la laïcisation, la déconfessionnalisation de la politique libanaise, interrompues selon lui par l’action « malencontreuse et chauvine des Maronites » qu’il ne manque aucune occasion de dénoncer. C’est la modernisation du pays, dont les Druzes se sont proclamés les champions. C’est cela la « libanité de demain » au service de laquelle le druzisme appelle à un renouvellement des Institutions et même à une réforme des mœurs.

C’est dans cet esprit de Kamal Jumblatt va se lacer dans la bataille au printemps de 1976 au profit des Palestiniens. On sait que vingt mille d’entre eux ont été massacrés lors du « septembre noir » en Jordanie.

Les accords arabes du Caire de 1969 ont admis que les Palestiniens devaient pouvoir être accueillis au Liban, afin de relever progressivement de leur meurtrissure et de poursuivre une lutte pour retrouver les terres perdues.

La constitution d’une « armée de Fakhr al-Din » à la dénomination symbolique, doit répondre à ces buts.

A la mi-mars 1976 se déclenche, sur les pentes du Haut Metn, une offensive menée par les troupes rassemblées des Palestiniens, des Druzes, du P.PS.P., constituant « l’armée du Liban arabe » qui va bousculer les « milices chrétiennes » de Beyrouth.

Car Beyrouth, selon ces modernes progressistes, c ‘est la ville des profiteurs, des nouveaux riches, alors que la montagne c’est le site naturel qui abrite les purs…Kamal a donc entraîné les Palestiniens qui gagnent la bataille aux armes lourdes. Lorsque les milices chrétiennes en retraite sont menacées de destruction le président Frangié fait appel aux Syriens. 4000 soldats syriens soutenus par 200 chars franchissent le mont Liban et se dirigent vers Sofar à l’Ouest, Saïda au Sud. Fin juin les Syriens chassent les forces de Jumblatt de la montagne, s’opposant aux Palestiniens comme aux Druzes. Ce soutien de la Syrie aux « forces libanaises » provoque la fureur de Kamal qui dénonce la « rapacité damascène » Dans un langage qui évoque les imprécations de Camille «(« Rome unique objet de mon ressentiment ! ») C’est le procès d’un peuple aussi arriéré qu’agressif qui est dressé par lui. En vain, puisque la Syrie, après des élections anticipées d’avril 1976 occupera la plus grande partie du Liban. Devenu une personnalité gênante, Kamal Jumblatt va être éliminé de la scène politique quelques mois avant l’attentat dont il sera victime.

L’excès même des motivations passionnelles invoquées par les Druzes aide à comprendre leur position et leurs mobiles au cours des dramatiques événements du Liban. Cette position a une certaine unité qui la différencie de celle des autres confessions déchirées par le heurt des sympathies et des antipathies au sein de chacune d’elles. Ces heurts ne peuvent que compliquer la situation des Libanais aux prises avec les dangers, les pertes matérielles, les dommages variables d’une famille à l’autre.

Les Chiites, par exemple, s’ils sont d’accord avec les Druzes pour combattre les prétentions d’Israël après avoir accueilli, avec un certain soulagement, dans ses débuts, l’opération « Paix en Galilée », ne le sont pas pour faciliter l’implantation des Palestiniens aux Liban.

On a vu, par ailleurs, Chiites et Druzes s’affronter, du 20 au 22 novembre 1985, à propos du P.S .P. de voir flotter le drapeau de l’Etat libanais sur les bâtiments publics le jour du 42è anniversaire de l’indépendance du Liban. Ces  affrontements ont fait dix-sept morts et soixante blessés à Beyrouth. Bien que se proclamant alliés des Chiites, les Druzes contestaient les significations symboliques du drapeau auquel les adeptes du mouvement Amal déclaraient rester fidèles. Une force de frappe commune de trois cents hommes dut alors être constituée entre les deux milices pour régler l’incident. Elle procéda à des arrestations dans les deux camps et au tracé d’une ligne de démarcation entre eux, à Beyrouth Ouest, sous l’égide d’officiers syriens.

En dehors de cas exceptionnels de ce genre, un assez large accord existe entre le P.S.P. et les Chiites, même activistes. S ’il en fallait une preuve, on la trouverait dans le fait que trois otages soviétiques, libérés le 30 octobre 1985, après avoir été détenus par les Chiites libanais, ont été pris en charge par le P.S.P. avec l’accord des ravisseurs, pour être conduits auprès de l’Ambassade de l’Urss.

Les Sunnites sont en général solidaires des pays arabes et la plupart d’entre eux sont favorables à la cause palestiniennes, mais ils redoutent les prétentions des Chiites et des Druzes à vouloir imposer une nouvelle répartition des forces politiques au Liban au détriment de leur ancienne suprématie.

On relève des dispositions analogues chez les Maronites qui craignent une amputation de leurs anciennes prérogatives.

*

Tout comme les Chiites du mouvement Amal (l’ Espoir) de Nabih Berri, membre du gouvernement libanais comme Walid Jumblatt, les Druzes entretiennent désormais de bons rapports avec la Syrie, avec laquelle Kamal Jumblatt a été en conflit et dont il avait en 1976 stigmatisé les ambitions. Le « Front d’unité nationale » créé par Nahib Berri et Walid Jumblatt doit, selon un communiqué commun des deux organisateurs « regrouper toutes les forces qui croient en un Liban arabe, allié à la Syrie sœur, qui refusent la domination d’une ou de communautés religieuses sur les autres », langage qui ne peut que recueillir l’agrément des Chiites.

La vocation des Druzes à s’attribuer un rôle moteur dans la politique libanaise, bien au-delà des problèmes propres à leur confession, apparaît dans la constitution et le fonctionnement du « Mouvement national libanais » présidé en 1982, par Walid Jumblatt, président du P.S.P. Ce mouvement comprend, outre le P.S.P. quinze organisations auxquelles s’ajoutent certains groupements d’extrême-gauche dont le recrutement se limite au domaine universitaire.

Ce sont, en 1984 ( Liban, la cinquième guerre du Proche-Orient  Albert Bourgi et Pierre Weis) :

–          Le Parti communiste libanais, P.C.L. dont le secrétaire général était Nicolas Chaoui, décédé en 1983

–          L’Organisation d’action communiste libanaise, O.A.C. ? DIRIG2E PAR Mohsen Iberahim

–          Le Parti syrien national social, dont l’un des principaux responsables est Inaam Raad.

–          Le Parti Baas arabe socialiste de tendance irakienne, dont l’une des principales figures est Abdelmagid Rafei, député de Tripoli

–          Six formations qui se réclament du nassérisme : à côté de la plus connue qui est le mouvement des Nassériens indépendants de Ibrahim Koleilat, on trouve l’union socialiste arabe de Kamal Younes, l’organisation nassérienne populaire de Mustapha Saad (fils de Marouf Saad, ancien député de Saïda, tué lors des affrontements de février 1975) l’union socialiste arabe de Khell Chebab, l’organisation nassérienne de Mounir Sayyad, l’union des forces du peuple travailleur d’Issem el Arab.

Il faut y ajouter :

– L’Organisation du Parti démocratique kurde

– le Front des Chrétiens patriotes

–          Le parti de l’action socialiste arabe

–          Le Mouvement libanais d’appui au Fath, c’est-à-dire à la fraction la plus active des Palestiniens, de Selim Chatila.

Parmi les groupements d’extrême-gauche, on peut citer deux organisations maoïstes opposées :

–          L’union des cellules marxistes léninistes et le Parti communiste arabe :

–          Le rassemblement communiste révolutionnaire, formation trotskyste, qui se réclame de la quatrième Internationale

–          L’organisation révolutionnaire socialiste au Liban, O.R.S.L. etc.

 

De cette coalition se détachent quatre partis politiques importants : le P.S.P. , le P.C.L.

l’O.A.C.L. et le P.S.N.S. et une organisation important, le Mouvement des nassériens indépendants.

A l’exception du P.S.P. seul le Baas, de tendance irakienne, est  représenté à la Chambre des députés par A.Rafei.

De plus, Albert Mansour, parlementaire n’appartenant pas à une des organisations du mouvement national, figure dans le bureau exécutif du mouvement.

La longue énumération qui précède montre à la fois le degré de dispersion des mouvements politiques, situation typiquement libanaise qui rappelle le pluralisme constaté dans le domaine interconfessionnel, mais aussi l’anarchie et le désordre des esprits à la suite des événements qui déchirent le Liban. Elle est par ailleurs significative du rôle de coordination et même d’impulsion, sinon de main mise que, dans ce désordre général, la communauté druze s’efforce d’exercer par l’intermédiaire de ses chefs.

Il ne faut donc pas s’étonner que les autorités responsables du pays veuillent se concilier Walid Jumblatt et n’hésitent pas à faire appel à son concours pour sortir de la crise

*

Lors de l’invasion israélienne, quand la bataille faisait rage autour de Beyrouth et alors que l’armée du général Sharon avait investi le palais de Baadba, résidence du Chef de l’Etat, le président le la République Elias Sarkis proposait le 11 juin 1982 la constitution, sur la base d’un équilibre intercommunautaire, d’un « Comité de salut national » composé des représentants des principales forces du pays. Ce comité devait comprendre, outre le président de la République ( qui est, on le sait Maronite), le Premier Ministre (Sunnite), le ministre des Affaire étrangères (Grec Orthodoxe) et, bien entendu, Walid Jumblatt (Druze) en sa qualité de président du mouvement national, ainsi que Béchir Gemayel chef des Kataeb (milices phalangistes) Nabih Beri, président du mouvement chiite Amal et Nasri Maalouf, député catholique.

Cette proposition faisait suite à un appel du 9 juin de Béchir Gemayel qui avait suggéré la création d’un « Comité de salut public ». Dans un premier temps, Walid Jumblatt avait opposé une fin de non recevoir à cette proposition. De son village de Moukhtara, dans le Chouf, il avait fait savoir qu’il était retenu dans son fief par la présence de troupes israéliennes. Chef du P.S.P. et du Mouvement national, il refusait de siéger « à l’ombre des chars israéliens » Il contestait outre la représentativité du Comité, réclamant « pour contrebalancer l’hégémonie du parti phalangiste au sein du camp maronite » la participation du Comité de personnalités chrétiennes comme Raymon Eddé, Soleiman Frangié, voire Camille Chamoun.

Cependant, sous la pression de certains responsables du mouvement national et après que Philippe Habib, représentant des Etats Unis, lui ait donné l’assurance que Beyrouth serait épargné, le chef druze acceptait, à l’issue d’un entretien avec le président Elias Sarkis, de siéger dans le Comité. Il exigeait toutefois que la tâche prioritaire assignée au Comité fut d’obtenir le retrait au  moins partiel des troupes israéliennes.

Mais Béchir Gemayel formulait une autre exigence : ce n’était pas seulement l’armée israélienne qui devait se retirer progressivement mais « toutes les forces étrangères » (y compris les troupes syriennes) Cette prétention devait aboutir à la rupture. Le 25 juin Walid Jumblatt renonçait à faire parti du Comité pour «  ne pas cautionner une conjuration contre les peuples palestinien et libanais, ourdie à Washington »

Le Premier Ministre Chafiq Wazzan démissionnait en signe de « refus absolu de céder devant les massacres israéliens et le chantage américain » On enregistrait alors la démission de tous les ministres musulmans à l’exception d’un seul, membre du « Parti national libéral »

Ce fut la confirmation, écrivent MM. Bourgi et Weiss, d’un enlisement et de l’incapacité de la classe politique ou des chefs qu’elle s’était donnée à maîtriser la situation après huit ans de guerre. On se heurtait toujours à d’interminables discussions et palabres, aux préalables réciproques et inacceptables.

Les Israéliens, de leur côté, n’acceptaient pas de se retirer sans garanties. Garanties militaires de sécurité mais aussi satisfaction des besoins en eau pour les troupes et pour l’irrigation. L’eau descend des pentes du Mont Hermon, elle peut aussi provenir du Jourdain et fleuve Litani…

Nous sommes en hiver 1983. Le président Sarkis a été remplacé par Véchir Gemayel pui, après la mort de ce dernier, par son frère Amine Gemayel.

Walid Jumblatt se considère comme l’adversaire acharné du chef d’état qu’il juge incapable de faire face à la situation. Pour tenter de sortir de l’anarchie, le Président de la République libanaise et les représentants des différentes confessions décident de se réunir en conférence à Genève.

Que va faire Walid Jumblatt ?

Bien qu’il déclare publiquement souhaiter la mort de son ennemi, il accepte finalement de se rendre à Genève où il se présente armé de ses pistolets sur le lieu de la réunion. Il se laisse convaincre de laisser ses armes au vestiaire avant de s’asseoir à la table des négociations. Finalement il discutera longuement avec le Président Amine Gemayel dans le bureau de celui-ci. Dans le nouveau gouvernement, Walid Jumblatt occupera le ministère de la Justice.

*

Quant aux opinions publiquement affichées pare Walid Jumblatt sur l’avenir du Liban et les rapports interconfessionnels, on ne peut qu’être frappé de la similitude de ses analyses et de ses propos avec ceux de son père Kamal. Il n’hésite pas à accuser le monde occidental, même les pays où s’est établi le socialisme, d’incompréhension à l’égard des aspirations des Druzes ou même de celles du monde musulman : « je les accuse d’avoir été ignorants et indifférents, dit-il, de n’avoir rien compris à l’Islam et aux Druzes » La France elle-même est interrogée : « Veut-elle une nouvelle croisade ? » Il nous sera bien permis d’exprimer ici une opinion personnelle en émettant l’avis que la France a bien le droit de s’intéresser aux Chrétiens du Liban et de vouloir leur épargner des massacres périodiques.

*

Devant la prolongation depuis plus de dix ans des divisions préjudiciables à tous les éléments de la population libanaise, après l’échec d’un nombre incalculable de cessez-le-feu, le sentiment général, fait de lassitude mais aussi de raison, penche de plus en plus pour l’octroi à la Syrie d’un rôle de bons offices, qui n’est sans doute pas sans risques pour l’indépendance du Liban, mais qui paraît le plus propice au rétablissement de la paix.

Un accord a été réalisé dans els derniers jours de l’année 1985, qui a vu le massacre de milliers de Libanais de toutes confessions, entre les milices druzes, chiites et chrétiennes, ces dernières dirigées par Elie Hobeïka, l’un des principaux chefs des forces libanaises. Cet accord paraissait d’une grande importance puisque les milices constituaient dans chaque camp, l’élément actif, la troupe de choc, le fer de lance de chaque communauté. Cependant on apprenait, dans la deuxième quinzaine de janvier 1986, qu’une partie des Chrétiens avaient dénoncé cet accord.

A la suite d’engagements violents à Beyrouth entre des forces chrétiennes, Elie Hobeïka dut abandonner ses fonctions.

En raison de l’importance de l’enjeu qui est de ramener la paix, il paraît utile de rappeler sommairement le contenu de ce projet.

Il ne s’agit pas seulement, en effet de séparer des combattants et réconcilier des milices. Au-delà de l’arrêt nécessaire des combats, les contractants avaient prévu la réalisation de réformes comportant :

–          Une répartition plus équitable des représentants des communautés au Parlement

–          La laïcisation progressive de l’Etat échelonnée sur plusieurs années

–          Un gouvernement de véritable union nationale comprenant six super-ministres dont une personnalité druze ;

–          Une innovation importante était prévue avec la création d’un Sénat dont la présidence pourrait  être confiée à un Druze, tandis que la présidence de la Chambre des Députés demeurerait assurée par une personnalité chiite, la charge de Premier Ministre par un Sunnite – Rappelons que le Président de la République, Maronite, est élu pour six ans et que la Chambre des Députés, dont la composition devrait être révisée comprend 99 députés –

–          Une armée réunifiée qui ne serait pas sous la coupe de l’armée syrienne, serait constituée.

Précisons encore que le respect des souverainetés respectives de la Syrie et du Liban était affirmé dans le même texte.

De telles dispositions assorties d’amendements paraissent devoir constituer, tôt ou tard, une base sérieuse de solution au problème libanais.

*

Quel que soit l’avenir des pourparlers entre les confessions, il n’est pas douteux que les Druzes se feront les avocats de nouvelles structures dans lesquelles les Chiites, qui sont désormais nettement majoritaires parmi les musulmans du Liban, devront participer effectivement aux responsabilités et aux emplois publics à proportion de leur importance numérique.

Plus généralement, les Druzes se  feront les défenseurs d’une politique de modernisation et de laïcisation progressive dans laquelle chaque Libanais sera d’abord un citoyen  de l’Etat, sans pour autant être privé des droits et du statut garantissant le respect de ses convictions religieuses.

Un chapitre sur le rôle des Druzes dans le Liban d’aujourd’hui peut-il se terminer par une note d’espoir en ce qui touche les rapports entre les Druzes et les autres confessions et plus particulièrement les relations druzo-maronites qi conditionnent très largement l’avenir du Liban ? Il n’est pas douteux que ces relations qui furent si souvent en dents de scie, les périodes d’entente alternant avec les périodes de conflits, connaissent à nouveau, en dépit des facteurs extérieurs, une  phase de bon voisinage qu’on peut espérer prometteuse pour les mois et les années à venir.

L’exemple le plus significatif est celui que nous offre, dans le secteur névralgique du Chouf, la situation dans la petite ville de Dar el Kamar, où les Chrétiens ont connu, dans une région à majorité druze, des heures dramatiques en 1860 et depuis lors.

Un reportage de l’envoyé spécial du journal le Figaro, François Luizet, du début janvier 1986 apporte une description réconfortante des contacts qui se sont rétablies entre les deux éléments de la population. Certes, cette petite cité qui a compté jusqu’à 7 000 habitants n’en a plus que 2 000. Mais l n’est pas indifférent de constater la bonne entente réalisée depuis 1983 entre ceux qui hier encore s’entretuaient. La coopération entre le maire Georges Dib, maronite et Walid Jumblatt, n’est pas étrangère à ce résultat. Au soir de Noël 1983, deux jours après la fin d’un siège qui avait duré quatre mois, Walid Jumblatt est venu dire à son ami Dib : « Ne pars pas, l’unité du pays dépend de l’unité de la montagne. Nous allons nous retrouver et unifier le pays. Il faut que les barrières tombent sur les routes et dans les âmes. »

Georges Dib, maire depuis 22 ans, a eu beaucoup de mérite à ne pas écouter ceux qui, à Beyrouth, dans le camps chrétien, lui conseillaient de ne pas accepter le pari.

Aujourd’hui, dit-il, les habitants vivent côte à côte. Les quatre écoles fonctionnent, le corps enseignant comprend même trois professeurs druzes et un chiite. A l’école technique 86 élèves chrétiens de Dar el Kamar et druzes venus du Chouf, suivent des cours de mécanique générale, d’électricité ou de menuiserie. Aujourd’hui sont côte à côte sur les bancs ces garçons de 16 ans qui connaissaient naguère davantage le mouvement du Kalachnikov que celui du rabot. Aucun incident à signaler. Six cents élèves sont ainsi scolarisés – du jardin d’enfants à la troisième. A l’école des sœurs Joseph de l’Apparition, installée depuis 1864 au sommet de la colline, une sœur explique : « L »école est de nouveau ouverte depuis octobre à tous. Nous avons 156 élèves. Nous en attendons le triple pour la rentrée prochaine. » Un atelier de couture a été créé comprenant 22 machines à coudre et fabriquant 700 survêtements pour des gosses de 2 à 12 ans. Nous avons même remis en route une petite aciérie qui emploie 140 ouvriers. L’office d’électricité où Chrétiens et Druzes travaillent ensemble fonctionne à nouveau. Pourtant le monument aux Morts tout proche rappelle « qu’ici reposent les martyrs de Dar el Kamar morts pour la foi et la patrie en 1860 » Influencés par les Turcs, les Druzes avaient brûlé le village et passé  sa population au fil de l’épée. Plus de 3000 morts. Il n’empêche ; les discothèques, les parfumeries, les épiceries, la pharmacie, le coiffeur, la marchande de journaux, ont retrouvé des activités à l’usage de tous.

Exemple isolé, dira-t-on.

Il faudrait peu de choses, après tant de combats inutiles pour qu’il se généralise enfin.

 

CONCLUSIONS

Si l’existence des Druzes est connue du monde entier, l’opinion est généralement bien mal informée des origines et surtout des traits caractéristiques de cette communauté.

Une tradition de bravoure guerrière, une religion enveloppée de mystère, ce sont là les traits essentiels que l’histoire nous a transmis.

L’exposé qui précède a montré qu’il y a beaucoup d’autres choses à dire sur les Druzes et que leur comportement comme leur évolution au cours des siècles comportent des enseignements dines de retenir l’attention des esprits curieux.

Le renouveau des études historiques auquel nous assistons depuis quelques années paraît propice à l’approfondissement des notions par trop sommaires répandues jusqu’ici sur le sujet.

Depuis sa fuite d’Egypte, il y a près de mille ans vers les montagnes de Syrie et du Liban, où elle a trouvé un refuge qi allait permettre, au long des années, l’épanouissement de sa personnalité, cette petite communauté a connu bien des orages.

Tandis que d’autres peuplades disparaissaient emportées par le vent de l’histoire, les Druzes ont réussi à se maintenir au milieu d’éléments souvent hostiles tout en conservant leur patrimoine spirituel initial légué par la tradition et qui a fait leur originalité. Menacés à plusieurs reprises d’anéantissement total, ils ont pu chaque fois reconstituer leurs forces et ils ont manifesté dans cette renaissance une vitalité renouvelée. Ils étaient 160 000 en 1880, dont 40 000 pouvaient porter les armes, précise le dictionnaire Bouiller. Ils sont aujourd’hui plus de 250 000. Leur vitalité nous la constatons dans ce pays meurtri du Liban où ils sont incrustés et où ils tiennent, malgré leur petit nombre, une grande place dans la vie politique. Il n’est pas excessif de dire qu’aucun problème important ne peut être réglé au Liban sans leur participation. Dans la conjoncture créée par une longue crise, au moment où la majorité des Libanais lassés de tant de heurts meurtriers et de débats stériles, aspire à l’entente et à la paix, la communauté druze peut jouer un rôle positif.

Son aptitude à remplir ce rôle résulte d’une évolution qu’il faut rappeler et qui justifie l’intérêt de cette étude.

Dans une première période un petit peuple peu évolué, réduit à quelques milliers d’âmes, aux prises avec les difficultés inhérentes à l’expatriation a dû se consacrer aux problèmes posés par son implantation sur une terre étrangère. Ces difficultés dominées grâce à son ressort et à sa cohésion, il s’est très tôt intéressé à la vie collective de l’ensemble constitué par les diverses confessions musulmanes ou chrétiennes établies au Liban.

Cette prise de conscience des problèmes communs a donné lieu chez les Druzes à des initiatives dans lesquelles se sont révélées les facultés d’adaptation de leurs forces vivres aux circonstances et aux besoins.

Cette implantation, cette évolution, n’ont pu être réalisées que grâce à la discipline d’une communauté groupée autour de quelques chefs chez lesquels l’origine féodale n’excluait pas l’idée de progrès.

A l’époque » moderne, les Druzes, tout en se libérant des séquelles du féodalisme, n’en sont pas moins restés fidèle »s à ces familles et c’est sous leur égide que se sont affirmées les orientations nouvelles de la communauté.

Ces orientations, nous l’avons vu, sont assez largement progressistes, en ce sens du moins que la communauté druze, par la voix de ses chefs, préconise aujourd’hui au Liban une politique d’ouverture et de modernisation, la disparition progressive du confessionnalisme en tant que moteur des rouages de l’Etat, dans la tolérance et le respect des croyances.

A cet égard et face aux problèmes de l’avenir, les Druzes se tiennent pour de véritables dépositaires de la  « libanité » La « légitimité libanaise » est et reste un de leurs apanages.

Ce sont là les aspects nouveaux du druzisme qu’il importait de mettre en lumière. Ils ne suppriment pas l’attachement au système religieux hérité par la tradition ancestrale, même s’il y a quelque paradoxe à se réclamer à la fois d’une doctrine religieuse quelque peu archaïque et d’un modernisme avancé.

On retiendra de ces propos que la pérennité des Druzes vient précisément de leur faculté d’adaptation aux situations et aux idées nouvelles, en même temps qu’à un extraordinaire dynamisme dans la défense de leurs positions.

Minorité agissante aujourd’hui comme hier, les Druzes ne sont pas près de disparaître. « Les lions ne sont pas fatigués » dit un de leurs leaders tandis qu’un autre répète, avec le refrain d’un chant des Pyrénées : « Les montagnards sont là »

Louis Perillier Ed publisud

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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