Les juifs expulsés de France au Moyen Âge

Durant le Moyen Âge, la condition des juifs de France se dégrade. On les accuse de crimes rituels, ils doivent porter un cercle jaune sur la poitrine et vivre dans des quartiers réservés. Ils sont même expulsés de multiples fois.

L’installation des juifs en France n’a guère laissé de traces : il semble que plusieurs dizaines soient arrivées dès le 1er siècle de notre ère dans le Sud, comme à Avignon, remontant par la suite plus au nord, jusqu’en Bretagne. Malgré plusieurs conciles de l’Eglise qui, dès les Ve et VIe siècles, souhaitent limiter les possibilités de contact entre juifs et chrétiens, l’activité économique des juifs se développe. Des témoignages de l’époque carolingienne indiquent que, dans la première moitié du IXe siècle, Louis le Pieux accorde plusieurs privilèges individuels ou collectifs à des juifs afin qu’ils puissent exercer leurs activités sans contrainte : agriculteurs, et surtout viticulteurs, ou bien marchands se consacrant au grand commerce international, les juifs disposent alors de garanties judiciaires. Un « maître des juifs », choisi parmi les missi dominici  s’occupe des affaires les concernant. L’épanouissement de la vie juive est alors indéniable : développant leurs propres institutions et leurs propres règlements, plusieurs communautés deviennent des foyers d’activité intellectuelle autour de quelques grands rabbins, tel Salomon ben Isaac, plus connu sous le nom de Rachi. Mort en 1105, Rachi a connu, au moins indirectement, la grande tragédie de la première croisade, lorsque les communautés juives de Rhénanie sont décimées par des bandes armées au printemps de 1096.

L’époque des croisades marque en effet une véritable rupture dans l’histoire du judaïsme occidental, mais l’on peut considérer que les juifs de France n’ont pas eu à souffrir des conséquences de la première croisade autant que leurs coreligionnaires allemands. Les premiers signes de tenson sont apparus dans le courant du XIe siècle, puisque pour la première fois quelques communautés ont été menacées. En 1096, lorsque les premières troupes de croisés, s’ébranlent, les juifs de Rouen sont attaqués dans leur synagogue et doivent choisir entre la mort et une conversion forcée au christianisme : un acte isolé en France, mais significatif de l’évolution des relations entre les juifs et les chrétiens.

L’antijudaïsme latent, confiné pendant plusieurs siècles dans les écrits théologiques de la polémique anti-juive, s’exprime désormais de manière violente. A une époque où la chrétienté s’affirme, les juifs sont ouvertement désignés comme les responsables de la mort du Christ, ce qui donne naissance à des accusations chimériques de plus en plus nombreuses. Ainsi se répand le soupçon de meurtre rituel, selon lequel les juifs tueraient chaque année, pendant la célébration de la pâque, un enfant chrétien en imitation de la Passion du Christ : en 1171, quelques années après la première accusation de meurtre rituel en Angleterre (Norwich, 1144), les juifs de Blois son désignés comme les auteurs du meurtre d’un jeune garçon chrétien : 31 juifs de la ville sont brûlés. La même rumeur court à Paris à la fin du XIIe siècle ou en Champagne à la fin du XIIIe siècle. Le samedi 21 avril 1288, l’ancienne communauté de Troyes qui a abrité longtemps une importante école talmudique voit treize de ses membres périr sur le bûcher, soupçonnés de meurtre rituel.

Le Talmud est saisi en France

La tension ne cesse de croître au XIIe et XIIIe siècles, même si l’on peut considérer que les juifs de France n’ont jamais été touchés, comme dans l’Empire voisin, par de grandes vagues de massacres lors d’accusations répétées de meurtres rituels ou de profanations d’hosties. La seule rumeur de profanation d’hostie en France est attestée à Paris en 1290 et met en cause un juif prêteur sur gage : le jour de Pâques, une jeune servante chrétienne, qui avait mis en gage des pièces d’étoffe, promet à son créancier juif de lui rapporter une hostie afin de récupérer son bien ; une fois en possession de l’hostie, le juif l’aurait ébouillantée et poignardée.

Au milieu du XIIIe siècle, une nouvelle étape a été franchie lorsque les autorités ecclésiastiques incriminent pour la première fois un des livres du judaïsme, le Talmud, de renfermer des blasphèmes à l’égard du Christ : le 3 mars 1240, tous les exemplaires du Talmud sont saisis dans le royaume. Cette dégradation sensible de la place des juifs dans la société chrétienne se reflète dans la littérature religieuse de l’époque : les récits de la Vie et de la Passion du Christ comme leur illustration dans l’art des cathédrales exacerbent le rôle des juifs dans la mort du Sauveur ; plusieurs miracles de la Vierge soulignent l’incroyance irréductible des juifs qui vivement parmi les chrétiens, sans presque jamais se laisser séduire par le baptême. Ainsi se diffuse le thème de l’Eglise triomphante opposée à la Synagogue déchue, thème qui survivra sans aucun problème à l’absence des juifs : les grands mystères de la Passion de la fin du XVe siècle accorderont une grande place aux juifs alors que, depuis presque un siècle toute présence juive a été évincée du royaume. Dans le même temps, depuis le XIIe siècle, les communautés juives doivent faire face à des mesures de plus en plus contraignantes dans le domaine socio-économique et à l’attitude de plus en plus dure des autorités. Le développement du système féodal exclut progressivement les juifs de la propriété foncière et donc de la vie agricole, ce qui les amène à s’installer de préférence dans les centres urbains. Les juifs sont nombreux dans le royaume de France, entre 50 000 et 100 000 au XIIIe siècle, répartis dans plus de cent cinquante localités.

C’est Paris qui abrite la plus forte communauté installée dans l’île de la Cité. Lorsque en 1198 les juifs reviennent à Paris après leur première expulsion par Philippe Auguste (1182), ils s’installent surtout sur la rive droite, ouvrant de nouvelles synagogues et occupant, semble-t-il, un nouveau cimetière. Les juifs sont aussi dispersés dans quelques autres villes du domaine royal, mais également dans les fiefs qui le bordent. La présence juive est attestée dans le comté de Champagne, en Normandie, en Anou, Touraine, Poitou et Aquitaine. A côté de grandes communautés comme à Paris, certaines villes n’ont sans doute jamais compté plus de quelques familles juives, parfois moins d’une dizaine. A partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, ces lieux de résidence sont réglementés et Philippe III interdit aux juifs d’habiter hors les lieux où ils sont installés depuis longtemps.

Pour autant, les juifs ne sont pas encore obligés de résider dans un quartier spécifique, isolés du reste de la société. Même s’ils se regroupent autour de leurs lieux de culte ou de leurs bâtiments communautaires, ces quartiers n’ont jamais été exclusivement peuplés de juifs. Ainsi va la vie des juifs se déroule-t-elle sous les yeux des chrétiens, parmi eux ou plutôt à côté d’eux.

Ils deviennent « serfs du roi »

Les communautés juives bénéficient d’un statut d’autonomie juridique qui leur donne toute liberté en matière religieuse, sur le plan de la répartition des impôts et de l’administration de la justice, sauf en ce qui concerne les crimes de sang. Néanmoins, leur condition juridique est profondément transformée : le statut de relative égalité que leurs ancêtres ont pu connaître pendant le haut Moyen Âge n’est plus d’actualité. La dégradation progressive du statut juridique des juifs conduit à les définir comme des serfs soumis au seigneur de leur lieu de résidence. Si elle pouvait offrir éventuellement des garanties de sécurité plus grande pour les juifs, cette nouvelle conception a surtout eu pour conséquence de fragiliser les communautés. Beaucoup de décisions concernant les juifs ne s’expliquent d’ailleurs que par ce statut juridique compliqué encore par les luttes féodales. Dans le courant du XIII e siècle, les juifs sont considérés comme les « serfs du roi » : dès lors, leurs personnes comme leurs biens sont certes sous protection royale, mais aussi trop souvent livrés à l’arbitraire royal. A la fin de son règne, à la veille de son départ pour la huitième croisade, Louis IX ordonne en 1269 que les juifs de son royaume soient identifiés par une marque distinctive : un cercle jaune en velours ou en toile, cousu sur le devant et le dos du vêtement. L’ordonnance de saint Louis est réactualisée par ses successeurs jusqu’à la fin du XIVe siècle ; en 1362, Jean le Bon en modifiera la couleur, désormais mi-partie, jaune et rouge. Saint Louis n’a pas innové, appliquant tardivement les dispositions prises à l’échelle de la chrétienté par le quatrième concile œcuménique de Latran en 1215.

C’est alors en effet qu’ont été réaffirmées les principales orientations prônées depuis plusieurs siècles par l’Eglise pour protéger, selon elle, les chrétiens de l’incroyance des juifs ; de très nombreuses dispositions adoptées aux XIIIe et XIVe siècles par les autorités séculières s’inspirent plus ou moins des canons des différents conciles ou synodes des XIIe et XIIIe siècles. Les restrictions se multipliant aussi dans le domaine économique, les juifs sont exclus des fonctions publiques. Le développement des associations de métiers à caractère religieux leur interdit nombre d’activités artisanales ou commerciales.

Le prêt à intérêt est réglementé

Les juifs sont donc de plus en plus nombreux à se tourner vers la pratique du prêt sur gage et du prêt à intérêt. A plusieurs reprises, la législation des rois capétiens a réglementé le crédit juif : plusieurs ordonnances de saint Louis conduisent à l’exclusion des juifs du grand crédit, les contraignant à de petites opérations à court terme qui accroissent l’hostilité de la population à leur égard. En principe, l’usure, c’est-à-dire le prêt à un intérêt trop élevé, a été de tout temps interdite par les pouvoirs ecclésiastique et laïque. D’où la réglementation régulière aux XIIIe et XIVe siècles de l’intérêt que les juifs peuvent exiger. Or ces derniers ne sont pas les seuls acteurs du crédit et plusieurs études tendent à prouver que leur rôle dans ce domaine est beaucoup plus limité que pourrait le laisser croire l’impact psychologique : ils cristallisent sur eux la haine de l’usurier, les esprits oubliant trop souvent la part des usuriers chrétiens dans l’économie médiévale. Il semble ainsi que le ressentiment contre les usuriers juifs soit un des motifs des émeutes antijuives qui agitent plusieurs villes du royaume dans la seconde moitié du XIVe siècle.

Dans ce lent processus de mise en marge des juifs, seuls non-chrétiens du royaume, l’expulsion des communautés devient une issue fatale. Le règne de Philippe -Auguste (1180-1223) marque le début d’une période d’insécurité, dans la mesure où les juifs ne peuvent guère compter sur une protection du roi. Bien au contraire ! Une des toutes premières décisions royales à leur égard est la saisie de leurs biens, un samedi de février 1181. En 1182, Philippe-Auguste ordonne la première expulsion des juifs, qui ne concerne encore que les communautés du domaine royal, habitant principalement Paris, Pontoise, Saint-Denis, Corbeil, Melun, Etampes et, plus au sud, Château-Landon, Sens, Orléans et Bourges. Les juifs sont réadmis dans le domaine royal en 1198, mais ne peuvent retrouver les biens dont ils ont été spoliés. Cette mesure annonce le mouvement d’exils et de rappels qui se répètera tout au long du XIVe siècle. Après la conquête du Languedoc dans la première moitié du XIIIe siècle, les juifs de cette région voit la fin de l’âge d’or de leur communauté, contrainte de se plier aux exigences du roi de France. La pression fiscale s’accentue à la fin du XIIIe siècle sous le règne de Philippe IV le Bel, alors que les biens des juifs sont régulièrement pillés. Les créances des juifs sont supprimées et passent aux mains du roi.

Le XIVe siècle est pour les juifs de France un temps où les épreuves s’accumulent encore. En 1306 est ordonnée la première expulsion générale des juifs du royaume. Même si les juifs sont réadmis quelques années plus tard, la vie juive dans le royaume est atteinte d’un coup dont elle ne pourra se relever. Après 1306, quelques juifs sont encore autorisés à séjourner dans le royaume pour régler les créances, mais une ordonnance du 22 août 1311 leur enjoint de quitter définitivement le royaume. L’exil ne durera pas longtemps, puisqu’il semble qu’à partir de 1315 une autorisation de retour a été donnée moyennant finances pour une durée de douze ans.

Les massacres se multiplient

Or la réinstallation est perturbée par la croisade des Pastoureaux, au début de 1320 : sans être dirigée initialement contre les juifs, ce mouvement s’attaque à tous ceux qui sont soupçonnés de receler de nombreux biens. Le sud du royaume est particulièrement touché par cette vague de violence et à Toulouse, par exemple, l’ensemble de la communauté disparaît tragiquement. Quelques mois plus tard, la rumeur se répand que les juifs ont empoisonné les puits avec la complicité des lépreux. Cette inquiétude collective qui désigne les juifs comme les coupables éclate brutalement en 1345-1349, au moment où une grande épidémie de peste décime l’Occident, foudroyant près d’un tiers de la population. Dans les régions périphériques (Bourgogne et Franche-Comté) où s’est réfugiée une grande partie des juifs chassés par Philippe V le Long, les massacres se multiplient.

Le dernier retour des communautés juives est négocié en 1359, mais, pendant trente-cinq ans, la pression anti-juive s’accentue, tant sur le plan économique que religieux. L’ultime expulsion générale de 1395 sonne le glas de la vie juive dans le royaume de France pour plusieurs siècles.

Source : Danièle Sansy in Historia n° 597  Danièle Sansy est l’auteur d’une thèse sur la représentation des juifs en France du nord et en Angleterre du Xe au XVe siècles.

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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