Les papes contre la franc-maçonnerie

La Franc-maçonnerie revêt un caractère secret qui, depuis l’origine a laissé libre court à maintes interprétations, dans ses rites –rien qu’en France, on en compte quatre différents : Rite émulation, Rite français, Rite écossais rectifié et Rite écossais ancien et accepté, et dans sa symbolique

Apparaissant en 1717, la première Grand Loge de Londres n’attire aucune foudre de la papauté. Elle veut faire revivre ou plutôt développer une ancienne confrérie de bâtisseurs, très liée jadis à l’Eglise par la nature même de ses travaux, la construction des cathédrales, mais à ce moment privée de chantier. Ce ne sont plus des bâtiments qu’elle va choisir d’édifier mais l’homme lui-même, en le rapprochant ainsi de Dieu dans la tolérance et l’amour fraternel. Les guerres de Religion ont en effet marqué cruellement l’Angleterre et ce n’est pas pour rien que le besoin maçonnique se soit fait sentir en ce pays avant tout autre. D’où le texte de 1723, dans la première édition des Constitutions d’Anderson1 où l’article n° 1, De Dieu et la religion, est volontairement vague. Non pas, comme on l’a dit et même écrit, pour justifier le déisme philosophique négateur de tout Dieu personnel et de toute révélation, mais pour permettre à des chrétiens de confessions différentes de se retrouver dans une loge, et d’y fraterniser sans qu’une définition théologique trop précise n’y vienne apporter d’entrave. Ainsi, la franc-maçonnerie devient-elle rapidement internationale, pénétrant avec succès dans les pays catholiques, dont la France qui aura rapidement sa première Grande Loge. Bien sûr, la très grande majorité des maçons français est catholique. On y rencontre même des membres du clergé… Mais des non-catholiques, voire des non-chrétiens, peuvent fréquenter ces loges. Ce qui sans doute suscita des problèmes2, puisque Anderson dut publier en 1738 une seconde édition de ses Constitutions.

1 Pasteur presbytérien écossais, chargé par les responsables de la première Grande Loge de Londres d’établir des Constitutions pour l’Ordre rénové à partir des anciennes Règles du métier.

2 Lire Ces Francs-maçons qui croient en Dieu (ed. du Rocher) de Jean-Michel Merle et Michel Viot.

Méfiance vis-à-vis des corporations

L’article 1était précisé : le maçon devait être un vrai noachide. Autrement dit, Anderson se référait à la conception synagogale de l’alliance universelle. Aux juifs la loi de Moïse, aux nations la loi de Noé. L’ordre maçonnique à partir de cette date se plaçait donc au centre de l’alliance biblique la plus universelle. Le caractère chrétien allait de ce fait disparaître de la maçonnerie anglo-saxonne et le même phénomène se reproduisit sur le continent avec plusieurs années de retard, son sans susciter des réactions. Or, c’est pendant cette même année, celle de la publication de la seconde édition des Constitutions d’Anderson, que le pape Clément XII lança la première bulle de condamnation de la Franc-maçonnerie (Bulle In eminenti, 28 avril 1738).

Le seul motif de condamnation donné consistait dans le caractère secret des assemblées. S’y ajoutait la phrase traditionnelle « pour des motifs de nous seul connus) phrase qui masque en général le « creux » de l’argumentation pontificale. Sur celle-ci comme sur celles qui suivirent, je renvoie au chapitre II de Ces francs-maçons qui croient en Dieu. Rappelons que depuis le concile d’Avignon de 1328, l’Eglise avait affirmé sa méfiance vis-à-vis des corporations. A ses yeux elles représentaient des dangers pour les pouvoirs temporels et spirituels. La condamnation de 1738 se situe donc dans une certaine logique. D’autres raisons peuvent être aussi avancées telles que l’antipathie de l’institution ecclésiastique pour les mystiques… Et les assemblées maçonniques avaient été plusieurs fois présentée au pape comme des groupes quiétistes1. On peut aussi s’intéresser aux problèmes particuliers des loges maçonniques dans les Etats pontificaux. Tout cela a très certainement joué son rôle, mais il n’empêche que la coïncidence en 1738 de la publication de la seconde édition des Constitutions d’Anderson et de la promulgation de la première bulle pontificale demeure troublante. Comment ne pas y voir aussi l’expression de l’inquiétude du magister romain face à une sorte d’internationale spirituelle de la tolérance qui osait, au nom de la croyance en un Dieu créateur, faire fraterniser en dehors de la surveillance de l’église, des catholiques, des protestants, des juifs et des musulmans.

1 Le quiétisme peut se résumer comme un total abandon à la grâce de Dieu et à la prière d’adoration que l’église catholique condamna au XVIIIe siècle comme un mysticisme dangereux.

Cette allergie à l’œcuménisme -avant la lettre – que je subodore dès 1738 dans l’attitude hostile de la papauté à l’égard de la maçonnerie va se manifester clairement le 18 mai 1751 dans l’encyclique Providas du pape Benoît XIV. En voici un extrait : « Or, parmi les causes très graves de la susdite prohibition et condamnation, la première est que, dans ces sortes de sociétés réunissent des hommes de toute religion et de toute secte, et l’on voit assez quel mal peut en résulter pour la religion catholique »1 A une époque comme la nôtre, où toutes les confessions chrétiennes prônent la tolérance religieuse, on comprend mal le discours papal. Il faut alors se souvenir qu’au XVIIIe siècle « tolérance » rimait souvent avec indifférence, et que rares étaient les chrétiens convaincus (chez les protestants et les catholiques) à être persuadés que la tolérance était une vertu liée autant à la charité qu’au respect dû à la majesté divine. Cela dit, par rapport à ce que nous savons de la vie des loges maçonniques en 1751, le pape était mal renseigné ou refusait de savoir.

1Les papes de la franc-maçonnerie, de George Virebeau (Ed. Documents et témoignages) p19

Les loges anglo-saxonnes étaient toutes respectueuses de la foi chrétienne, les continentales aussi. Contrairement à certaines idées reçues, les tenants des Lumières à la mode Voltaire y furent minoritaires jusqu’à la Révolution et même longtemps après. A titre d’exemple, la loge qui initia Voltaire dans des conditions plus que suspectes eut de sérieux ennuis avec le Grand Orient de France, en raison des « libertés » qu’elle avait prise avec les rituels. Qu’au XIXe siècle, surtout dans sa seconde partie, les loges des pays latins se soient laissées gagner par l’indifférence religieuse, et que la présence en leur sein d’hommes de confessions diverses, ait servi de prétexte est certain. Mais cela est dû en grande partie au fait que la plupart des maçons catholiques se crurent obligés, pour obéir aux ordres du pape, de quitter leur loge. Or comme les catholiques dans les pays latins représentaient la majorité des chrétiens, leur départ signifia la démission de tout esprit chrétien.

En 1821, le pape Pie VII publie l’encyclique Ecclesiam contre la franc-maçonnerie. Aux griefs de ses prédécesseurs, il ajoute l’accusation de complot contre les Etats et en particulier le Saint-Siège (amalgamant francs-maçons et carbonari).  Il reconnaît ainsi que « la société des francs-maçons » se prétend chrétienne. Prétention qui, à ses yeux, n’est autre qu’une duplicité masquant son immoralité et des condamnations allant jusqu’au meurtre pour qui trahit l’ordre maçonnique. Le 13 mars 1826 ; Léon XII reprendra ces thèmes dans l’encyclique Quo graviora, ainsi que Pie VIII, le 24 mai 1829, avec l’encyclique Traditi promulguée à l’occasion de son accession au pontificat.

Une mauvaise foi manifeste

Ce pape insiste sur l’immortalité en n’hésitant pas à parler de ‘certains maîtres dépravés établis pour conduire leurs élèves dans les voies de Baal par des doctrines contraires à celles de Dieu et qui, avec un soin assidu et perfide, en pleine connaissance, souillent par leur enseignement les intelligences et les cœurs de ceux qu’ils instruisent. La polémique qui, plus tard, alimentera la guerre de l’Ecole est ainsi préparée sans aucune preuve et, est-il besoin de le dire, sans aucune raison. En 1829, dans les principaux pays latins atteints par la franc-maçonnerie, « l’école sans Dieu n’existait pas ». Quant aux « meurtres de vengeance » pour les traîtres, ils n’ont jamais été commis. Cette croyance calomnieuse relève d’une fausse interprétation des serments maçonniques et des châtiments manifestement symboliques qu’ils évoquent.

Sur ces sujets, les papes sont donc d’une mauvaise foi manifeste. Sur les rapports avec le pouvoir politique ils ont plus d’excuses : la tourmente révolutionnaire, puis l’Empire avaient pu engendrer la confusion. C’est surtout à partir de 1797, date de parution de Mémoire pour servir à l’histoire du jacobisme de l’abbé Barruel, que fut lancée contre la maçonnerie l’accusation d’avoir préparé et en quelque sorte « fait » la Révolution française. En réalité, comme l’a fort bien démontré le père Riquet dans l’un de ses derniers ouvrages (Augustin Barruel, un jésuite face aux jacobins francs-maçons, 1741-1820), Barruel était plus nuancé que ceux qui se réclamaient de lui. Il met en cause essentiellement quelques loges parisiennes sous l’influence directe du Grand Maître d’alors, Philippe d’Orléans. A supposer que ces milieux aient réellement comploté, ce qui n’est prouvé par aucun document, ils étaient très minoritaires au sein d’une maçonnerie fidèle à son roi légitime (ce qui est en conformité avec ses statuts). De la même façon, nous ne possédons aucune preuve de l’appartenance des grands révolutionnaires à la maçonnerie sauf pour Marat. En revanche, le nombre de francs-maçons victimes de la terreur est élevé. On y compte même un prêtre béatifié plus tard du fait que, non-jureur, il était mort en martyr. La franc-maçonnerie souffrit donc de la Révolution, comme tant d’autres familles spirituelles, et ne la provoqua pas.

En revanche, elle fut effectivement portée d’une certaine manière au pouvoir par le génial liquidateur de la Révolution que fut Bonaparte. Cet homme exceptionnel, qui fut probablement initié pendant la campagne d’Egypte dans une loge militaire, protégea ouvertement la franc-maçonnerie, tant dans l’Empire français que dans le reste de l’Europe. Et ce, pour l’utiliser. Pratiquement tous les dignitaires du régime furent maçons. Devenu empereur, Napoléon 1er endossa deux héritages : celui des rois capétiens avec une tradition gallicane, celui des empereurs d’Allemagne avec leur lutte contre le Saint-Siège pour la suprématie. Grégoire XVI ne fit, lui, que répéter les accusations de ses prédécesseurs, comme d’ailleurs aussi Pie IX dans son allocution consistoriale du 25 septembre 1867.

Carbonarisme et maçonnerie

Il est vrai que Pie IX a connu les horreurs des révolutions de 1848, particulièrement dans ses Etats, et qu’il confond carbonarisme et maçonnerie, non sans avoir complètement tort, au moment où il écrit son encyclique. Beaucoup de carbonari sont en effet francs-maçons, mais tous les maçons ne sont pas carbonari et son bien loin d’en vouloir à l’autorité du pape, tant sur le plan spirituel que temporel. Il n’empêche qu’en 1870, la papauté verra dans la franc-maçonnerie et le carbonarisme, à la fois mêlés et alliés distincts, les principaux responsables de la perte de ses Etats. Le pape se considérant alors comme prisonnier dans Rome (et cela dura jusqu’en 1929) va renforcer son autorité spirituelle en compensation de ses défaites temporelles. C’est le temps du vote de l’infaillibilité pontificale en 1870. Quelques années plus tard, en 1877, le Grand Orient de France, entraînant dans son sillage d’autres obédiences, rend facultative l’invocation au Grand Architecte de l’Univers dans les cérémonies maçonniques. Ce qui a pour effet de la supprimer dans la grande majorité des cas, de provoquer l’exclusion du Grand Orient de France et de ses satellites de la communion maçonnique et de les rendre plus anticléricaux voire plus antireligieux.

C’est dans ces conditions que va paraître le texte à la fois le plus hostile et le plus virulent contre la franc-maçonnerie, avec l’encyclique humanum genus du 20 avril 1884, signée par le pape Léon XIII. Celui-ci reprend tous les arguments de ses prédécesseurs en les développant. Par ailleurs, le pape ne méconnaît pas les controverses sur Dieu au sein de la maçonnerie.  Mais il en tire argument pour affirmer que dans tous les cas, qu’il soit question chez eux de théisme ou d’athéisme, les francs-maçons n’en dénaturent pas moins l’idée de Dieu. Enfin l’ordre maçonnique est accusé de véhiculer de grandes erreurs, tel l’immoralisme (conséquence pour le pape de la morale prétendue laïque), la négation du péché originel, diverses actions pour répandre les vices en tout genre, la ruine du mariage en admettant le divorce, la mainmise sur l’éducation de la jeunesse, la promotion de la démocratie menant au communisme, pour un retour final au paganisme. Tout cela est bien entendu faux ou très exagéré, car même si en 1884 une partie de la franc-maçonnerie latine a dévié des buts traditionnels de l’Ordre, même si on vient chercher dans ses loges davantage le pouvoir que l’initiation, elle n’en était pas au point de vouloir développer cyniquement les vices pour ruiner la société et encore moins de souhaiter l’instauration du communisme (la majorité des membres du Grand Orient de France était à cette époque de bons bourgeois radicaux-socialistes). Cela dit, il existait certains rituels aberrants, concoctés dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui méritaient bien l’accusation d’hérésie et qui pouvaient laisser croire que la franc-maçonnerie était une sorte de religion supérieure, une gnose parfaite rendant inutile les autres pratiques religieuses. Mais ces rituels ne sont pas traditionnels. La franc-maçonnerie régulière ne les reconnaît pas. L’épiscopat allemand tomba dans le même piège en 1980 lorsqu’il condamna la franc-maçonnerie. Certes le ton n’est plus celui d’Humanum genus, mais en opposant le rite initiatique aux sacrements, il ne peut se baser que sur des rituels falsifiés ou des textes maçonniques étranger à la Tradition.

Des associations hostiles à l’église

Aussi, le nouveau code de droit canon fut-il sage de ne plus parler d’appartenance à la franc-maçonnerie mais seulement d’associations hostiles à l’Eglise comme devant faire encourir l’excommunication. Certes cela donne matière à deux interprétations. L’une, ayant pour elle une certaine logique juridique, estime que cela ne change rien à l’attitude négative de l’Eglise à l’encontre de la franc-maçonnerie puisque les autres encycliques et bulles demeurent, aucun pape ne les ayant dénoncées ou modifiées. Le fait de ne parler que d’association étendrait en fait les condamnations de l’Eglise à d’autres associations que la franc-maçonnerie. La seconde interprétation obéit à ce que j’appellerai une logique de charité. Le nouveau code de droit canon prendrait en compte l’existence de la franc-maçonnerie régulière, les textes pontificaux précédents étant compris comme visant surtout l’irrégularité maçonnique. Selon les cas et les lieux l’Eglise aurait donc, par évêques interposés, à juger si oui ou non telle obédience maçonnique lui est hostile. Selon cette seconde interprétation (et selon elle seulement) les francs-maçons ne seraient plus automatiquement excommuniés. Et si j’ai parlé de logique de la charité c’est parce que sont pris en compte les objectifs de la maçonnerie de tradition (ou encore « régulière ») et l’évolution vers plut de tolérance de l’église catholique depuis Vatican II, comme aussi des obédiences maçonniques dont la vindicte antireligieuse a beaucoup perdu de sa vigueur, voire disparue. Une dernière remarque valable tant pour l’église catholique que pour les francs-maçons : il n’est jamais bon de se tromper d’ennemi dans le grand combat de la vie.

Source : Michel Viot in Historia n° 597

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une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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