Les Sept Vies d’un Chapeau

Il y avait une fois un chapeau… mais pas n’importe quel chapeau, il y avait une fois un chapeau de roi.

Tout le monde croit que les rois portaient une couronne; eh bien! ce n’est pas vrai! Seuls les rois des fables portaient la couronne; les vrais rois, quand ils n’avaient ni uniforme, ni casquette, portaient un chapeau.

Ils ne mettaient pas sur leur tête un simple couvre-chef comme on en porte aujourd’hui. Non, le roi, les hauts dignitaires de cour et les nobles seigneurs du royaume portaient un haut-de-forme noir qui, du reste, allait très bien avec les habits élégants de ce temps-là.

La reine non plus ne portait pas de couronne comme dans les contes de fées. Quand elle sortait en carrosse avec le roi, elle arborait un magnifique chapeau à larges bords, orné de dentelles, de rubans, de fleurs et quelquefois de fruits.

Le chapeau du roi était en poil de lièvre, luisant, brillant, léger, important: c’était vraiment un haut-de-forme magnifique et heureux.

Quand le roi devait sortir, le haut-de-forme se prenait vraiment au sérieux: tous les hauts-de-forme qu’il croisait le saluaient, lui seul ne bougeait pas de la tête du roi, tandis que les autres pris élégamment entre deux doigts, s’inclinaient devant lui.

chapeauDe fait, tous ceux qui rencontraient le roi enlevaient leur chapeau et s’inclinaient profondément, tandis que le roi répondait d’un léger signe de tête sans enlever son royal haut-de-forme. Celui-ci se pâmait de joie devant un tel honneur. Chaque jour il remerciait la Providence qui lui avait réservé un si agréable destin.

Par un triste jour il fut relégué dans un coin: le roi avait un nouveau haut-de-forme. Le roi, en effet, avait toujours des vêtements neufs, des chaussures neuves, des gants neufs et naturellement des chapeaux neufs. Dès qu’une chose avait servi pendant quelque temps, il fallait la remplacer. Si les rois et les reines ne faisaient pas ainsi qui d’autre aurait pu le faire?

Le chapeau ex-royal était désespéré: il pensait à son glorieux passé et à son avenir douteux.

  • Il n’y a pire douleur, soupirait-il, que de se souvenir des jours heureux dans la misère.

Les effets usagés du roi étaient donnés aux serviteurs. C’est ainsi que le pauvre chapeau échut à une domestique qui aidait aux cuisines du roi. Personne n’en avait voulu.

-Que ferions-nous d’un haut-de-forme? se demandaient les serviteurs. C’est un chapeau de maître! Il faudrait un habit adéquat… avoir le temps de se promener… il faudrait un carrosse, des chevaux… il faudrait être un seigneur enfin!

La brave femme qui avait pris le chapeau délaissé, était la fille d’un cocher. En ce temps-là il n’y avait pas encore de taxi, mais seulement des carrosses et des chevaux. A la place des chauffeurs, il y avait des cochers qui portaient le haut-de-forme, tout comme les seigneurs!

C’était un vrai spectacle de voir passer les magnifiques landaus tirés par de superbes chevaux et conduits par un impeccable cocher coiffé d’un haut-de-forme imposant. Quand notre pauvre chapeau se trouva dans l’humble maison du cocher, il crut mourir de honte. Plus l’homme l’admirait en l’essayant devant la glace, plus le chapeau se désespérait.

– Il me va comme un gant! s’écriait le cocher tout content. J’ignorais avoir la tête de la même dimension que celle du roi! Je pourrais porter sa couronne…

-Chut! Chut! l’interrompait sa fille. On ne dit pas cela, même par jeu! Tu ferais mieux de me remercier d’avoir pensé à toi… tu es vraiment splendide avec un chapeau neuf.

Cette nuit-là, le pauvre chapeau ne put dormir, mais le lendemain quand il se retrouva sur la tête du cocher, bien en vue du haut du siège, il retrouva sa joie de vivre: il était encore jeune, neuf et beau. Il lui semblait même être plus beau que les hauts-de-forme des seigneurs qui, assis sur les coussins du carrosse, lui semblaient petits et ridicules. Du haut de son siège il les regardait d’un air de suffisance.

On ne peut décrire la joie de notre chapeau le jour où des seigneurs, d’un landau voisin, croisèrent les seigneurs de son carrosse, chacun, d’un geste courtois, enleva son haut-de-forme pour se saluer et seul, le cocher resta imperturbable, son chapeau sur la tête comme autrefois faisait le roi!

Le haut-de-forme ex-royal, recevait l’hommage des autres hauts-de-forme dans la salle des cochers, car il avait le privilège, étant presque neuf, d’avoir encore les bords intacts et propres alors que ses camarades de travail étaient tous un peu abîmés. Le chapeau remercia encore une fois la Providence qui lui avait donné un destin encore plus beau que le précédent.

Hélas, ce qui est trop beau ne peut durer! Un jour notre cocher vendit carrosse et chevaux et prit sa retraite. Le chapeau fut envoyé au grenier. Et c’est la petite fille du cocher, une fillette aux yeux bleus et aux cheveux d’or, qui le posa délicatement sur une caisse à côté d’un manchon de vison. Le destin est étrange! Le manchon, très distingué, était encore en bon état et il avait appartenu à la reine qui l’avait ensuite donné aux servantes! Le chapeau reconnut le manchon de cour et fut heureux de retrouver un de ses semblables. Etant encore presque neuf, notre haut-de-forme pensa ne pas mentir en affirmant n’être là que pour de brèves vacances bien méritées.

chapeauIl était heureux de son sort et, en attendant, il remerciait encore la Providence du destin qu’elle lui avait réservé. Sa joie fut à son comble quand arrivèrent au grenier deux petites souris: elles cherchaient une maison et se réfugièrent dans le manchon qui fut bien content de les accueillir.

-Nous ne voulons pas déranger votre Honneur, dirent-elles en faisant la révérence. Votre Honneur est encore neuf et nous aurions peur de l’abimer…

Le haut-de-forme fut profondément ému de s’entendre appeler « Votre Honneur », jamais il n’aurait pensé que de petites souris puissent être aussi bien élevées.

Dans le grenier la vie s’écoulait calme et tranquille; le temps passait mais le chapeau ne s’en apercevait pas. Il était heureux. Un jour une petite vieille monta au grenier. Elle avait les cheveux blancs et les yeux bleus. Elle se mit à fureter dans tous les coins et trouva le haut-de-forme.

– Le haut-de-forme du roi! s’écria-t-elle avec surprise. Il semble encore presque neuf! Le chapeau reconnut la vieille femme. Oui, c’était bien elle! Ses cheveux blonds étaient devenus blancs, mais ses yeux étaient restés les mêmes. C’était la petite-fille du cocher qui, il y a déjà bien longtemps, l’avait porté là, dans le grenier.

-C’est justement ce qu’il me faut, dit la vieille en souriant.

-Mon Dieu! pensa le chapeau. Que va-t-il m’arriver?

La veille femme descendit, brossa à fond le chapeau… le mit tremper dans de l’eau tiède, le repassa, le coupa…

– je suis mort! gémissait le pauvre chapeau découpé en morceaux.

La petite vieille y allait de bon cœur! Tout en souriant elle recousit les morceaux découpés, les remplit de douce laine, ferma les coutures et enfin, prit un ruban de feutre rouge et deux boutons brillants qu’elle mit au bon endroit!

– Voici un bel objet pour la pêche miraculeuse! s’exclama-t-elle joyeuse comme une enfant.

Elle alla devant un miroir. -Regarde-toi, mon beau petit chien!

chapeauLe chapeau du roi n’était plus un chapeau! C’était un magnifique petit chien au poil noir et luisant, aux yeux brillants comme des myrtilles et à la langue rouge.

Comme il avait changé! Mais il avait changé en mieux et il était heureux. La Providence, encore une fois, avait été généreuse envers lui.. Ce n’était plus un objet quelconque, mais un petit chien, une petite bête presque vivante!

– Eh oui! ma chère petite maîtresse, c’est moi, moi l’ex-chapeau royal devenu un petit chien!

Quelques jours plus tard, je trônais sur un des rayons de la pêche miraculeuse. Il y avait des prix de grande valeur mais tout le monde me regardait: les autres objets étaient banals, c’était des objets comme on en voit tous les jours dans les vitrines et que l’on peut facilement acheter, mais moi, j’étais le seul.

A mes pieds se trouvait un carton avec un numéro et chaque joueur, quand il ouvrait son billet, vérifiait bien vite son numéro avec le mien. Quelle joie et quelle anxiété! A qui allais-je échoit? Parmi la foule, il y avait un monsieur et une dame très distingués qui ouvraient billet sur billet.

– Je veux ce beau chien, disait la dame d’une voix d’enfant gâtée. Finalement elle montra triomphalement à son mari un billet qui portait un numéro égal au mien. Ils avaient gagné bien d’autres lots, mais ils laissèrent tout à l’œuvre de bienfaisance.

– Nous ne prenons que le petit chien, dirent-ils.

Et c’est ainsi que je me retrouvais dans une luxueuse automobile derrière les sièges près de la glace arrière.

– Regarde comme il est beau! disait la gentille dame. Il est bien plus beau que le tigre qu’on avait avant et puis il n’y a aucune voiture qui ait un si beau petit chien; il est unique au monde j’en suis sûre!

Jamais je n’avais été si heureux. Les carrosses d’autrefois étaient bien beaux, mais quelle différence avec cette voiture rapide et silencieuse! Que de beaux voyages je fis… Que de belles choses je vis depuis ma vitre toujours nette et propre. Chaque jour, avant le départ, on nettoyait les glaces de mes patrons et, quand on s’arrêtait pour prendre de l’essence, le pompiste frottait aussi la mienne… pour que je puisse bien voir le paysage.

Un vilain jour, ma place fut prise par un chat étrange. Chaque fois que mon patron freinait, les yeux du chat s’allumaient comme le feu. Mon maître me donna à un de ses employés qui, tout heureux, me mit derrière la vitre arrière de sa petite voiture… J’avais confiance en ma bonne étoile et ne me plaignis pas. De fait, le lendemain j’étais encore plus content de mon sort.

Mon nouveau patron était un jeune homme sympathique qui chantait et sifflait tout le temps. Il lavait lui-même sa voiture et ne manquait jamais de me donner un bon coup de brosse afin que je sois toujours beau. Quand il lavait la vitre arrière il m’appelait: baou, baou en riant. Il m’aimait bien. Un jour dans la voiture monta une belle fillette. Elle avait les cheveux plus noirs et plus brillants que mon poil et ses yeux étaient encore plus étincelants que les miens…

–  Eh oui! C’était toi la petite fille!

– Oh, mon oncle, quel beau chien! Comme il est mignon! Je peux le regarder de près? Tu permets que je le touche?

L’oncle me prit et m’offrir à la belle petite fille qui me serra bien fort contre elle, en me racontant toutes sortes de jolies choses. Le jeune homme comprit que son sacrifice faisait plaisir à la petite et à moi; il souriait mais je savais qu’il me regrettait.

J’ai changé de vie déjà sept fois, mais jamais je n’ai été aussi heureux. Je suis toujours près de toi, ma chère petite fille.

La nuit je dors sur ton oreiller et que de choses tu me racontes! je t’écoute et toi aussi tu m’écoutes, je te dis toutes mes pensées et tu ne peux savoir la joie immense que tu m’as donnée en écoutant ma belle histoire.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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