L’Hérésie cathare en Occitanie

L’Hérésie cathare en Occitanie

Au XIe siècle, sous le pontificat de Grégoire VII, l’Eglise s’engage dans de profondes transformations. Elles seront conduites à travers tout l’Occident par l’intermédiaire de ses nombreux légats. Ceux-ci, munis des pleins pouvoirs, auront autorité sur les évêques et même sur les rois. L’essentiel de ces réformes va porter sur l’investiture laïque qui menace de plus en plus l’Eglise en la plaçant sous la domination directe du pouvoir temporel.

En effet, les dignités ecclésiastiques s’achetant aux princes, à l’instar des fiefs, elles passent alors sous leur gouvernement ainsi que leurs acquéreurs.

Avec une énergie sans précédent, Grégoire VII mènera à bien cette entreprise, prenant soin d’écrêter de son esprit toute visée politique et s’affirmant comme chef unique de la construction de la Cité de Dieu.

 Le « chancre cathare »

Grégoire VII, en outre, fera barrage à la simonie, au concubinage des prêtres et n’hésitera pas à lancer l’anathème contre ceux qui refuseront de se soumettre. Vis-à-vis de l’empereur germanique Henri IV qui cherchera à le renverser, il usera de ce dernier moyen. Et lors de la fameuse entrevue de Canossa, le souverain excommunié se présentera pieds nus, dans la neige, en tenue de pénitent. On sait qu’il se révoltera plus tard et contraindra Grégoire à quitter Rome pour le remplacer par l’antipape Guibert de Ravenne, mieux connu sous le nom de Clément III.

Mais les réformes mises en œuvre n’en continueront pas moins leur chemin. Depuis le début de la chrétienté, ils sont déjà vingt-deux antipapes qui ont tenté de s’imposer. A partir de Clément III, dix vont se succéder en moins de cent ans. Il y en aura entre trois et le dernier, en 1439, régnera sous le nom de Felix V.

 L’erreur qui ravage Toulouse et sa plaine

Tant de désordres ont mis en doute l’idée plusieurs fois contestée de l’autorité pontificale et, plus généralement, de toute hiérarchie. D’autre part, au lendemain des réformes grégoriennes, le clergé qui a repris possession des biens que lui avait soustraits le « siècle de fer », étale trop ostensiblement ses richesses retrouvées.

Des voix s’élèvent contre cette abondance indigne des serviteurs de Jésus-Christ : Arnaud de Brescia dénonce les abus et la vie mondaine des prélats ; les Vaudois qu’on appelle aussi les « Pauvres de Lyon » prêchent le retour à la simplicité évangélique ; Pierre de Bruis parcourt le midi de la France en répandant des propos manichéens et l’ex-moine Henri, son disciple, lui emboîte le pas peu après.

Alors, en Languedoc, commence à se dessiner un puissant mouvement d’opposition à l’Eglise. Le danger paraît même à ce point redoutable que l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, entreprend de rédiger un traité par lequel il s’applique à mettre en garde contre le funeste prosélytisme et dénonce l’erreur qui ravage la plaine entourant Toulouse et s’insinue dans cette ville elle-même.

A son tour, l’abbé de Clairvaux, saint Bernard, ému par l’ampleur de l’évènement, décide d’apporter son concours. Pour cela, il va se rendre sur les lieux mêmes, en compagnie de l’évêque de Chartres et du cardinal d’Ostie.

1145 La mission de saint Bernard

La mission est connue par un courrier qu’un de ses compagnons –Geoffroy d’Auxerre – a expédié à ses frères de l’abbaye de Clairvaux ; puis par la Vita Bernardi à laquelle Geoffroy collaborera plus tard. L’accueil des Toulousains, plutôt réservé au départ, se mue bientôt en un enthousiasme non déguisé : la force et l’authenticité de la parole du saint ont su les convaincre.

Invités à faire valoir le contenu de leurs conceptions, les sectateurs du moine Henri se dérobent et la population s’engage à ne plus écouter ses prônes. Après Toulouse, Bernard se rend à Albi où il va de même conquérir le cœur des habitants. Cependant, dans ces deux villes, il entend parler d’hérétiques que la rumeur nomme communément les Ariens. Dans sa lettre, Geoffroy les présente à son tour sous le nom de Tisserands, mot par lequel sont désignés les Cathares dans les régions du Nord, à cause de ce métier qui beaucoup de ce métier que beaucoup d’entre eux pratiquent. Le peuple de ces cités, dit-il, était plus contaminé que partout ailleurs.

En chemin, saint Bernard a visité Verfeil et Saint-Paul-Cap-de-Joux. Il note qu’une grande partie de l’attachement de ces gens pour les prédications d’Henri ne tient pas tant à la doctrine qu’il expose qu’aux propos anticléricaux dont il l’agrémente. Comme tous ceux qui dénigrent les prêtres, il a gagné leur sympathie. De retour à Clairvaux, même si certains contacts ont pu paraître positifs, les missionnaires ne se font guère d’illusions sur les résultats obtenus. Geoffroy d’Auxerre constate : Cette terre a été séduite par tant de doctrines erronées qu’elle aurait besoin d’une longue prédication. Et Bernard d’ajouter laconiquement, visant les ennemis de l’Eglise : Ils ont été découverts, mais ils n’ont pas été pris. L’avenir va lui donner raison.

1163 : le concile de Tours contre la « damnable hérésie »

Dix-huit ans plus tard, l’épiscopat jette un cri d’alarme : une damnable hérésie s’est élevée depuis quelque temps dans le pays de Toulouse ; gagnant peu à peu à la manière d’un chancre, les contrées voisines […] elle a déjà infecté un grand nombre de personnes. Comme elle progresse en se cachant, telle une bête rampante, elle ravage, dans les vignes du Seigneur, d’autant plus dangereusement qu’elle s’avance d’une façon occulte.

Les évêques du Midi, réunis en concile à Tours en 1163, attirent alors l’attention du pape Alexandre III sur la situation religieuse du pays toulousain. Si le but principal de cette assemblée est de consolider la position d’Alexandre par rapport à celle de l’antipape Octavien que soutien Frédéric Barberousse, l’occasion s’ouvre également de  rédiger un canon spécialement consacré  à l’hérésie cathare.

Celle-ci, en effet, grâce à la complicité des seigneurs qui la protègent, a gagné l’Albigeois, le Lauragais, le Minervois, les Corbières, la région de Limoux, celle de Foix, s’étend jusqu’en Gascogne et pénètre même dans le Lot-et-Garonne. La répression, menée par les seuls évêques jusqu’alors, obtient l’approbation de  Rome. Les moyens préconisés par le concile, sans être draconiens, sont désormais clairs : que le clergé redouble de vigilance ; qu’il frappe d’excommunication ceux qui abritent les dissidents et qu’avec ces derniers, excommuniés aussi, nulle relation ne soit désormais entretenue afin qu’isolés du reste de la société ils cessent de la contaminer ; que les princes catholiques, s’ils s’obstinent, usent de la force à leur endroit, les arrête et confisquent leurs biens.

1165 : la dispute de Lombers entre évêques et Bonshommes.

 Il faudra peu de temps pour qu’on réalise que les hérétiques ne sont pas gens à se laisser intimider et qu’il ne faut pas trop compter sur les seigneurs pour en purger le pays. En 1165, un colloque se déroule à Lombers, non loin de Castres. Il vise à rendre manifeste le caractère fautif des nouvelles doctrines. Il oppose les évêques de Toulouse, d’Albi, de Narbonne et de Lodève à ceux qui se font appeler les Bonshommes et que, d’ores et déjà, on surnomme les Albigeois à cause de leur implantation particulièrement dense, à ce moment dans cette région. Hélas, la discussion s’avère décevante : non seulement les interlocuteurs sont prompts à l’esquive, mais encore, conscients que la population les protègent, ils répondent quand bon leur semble et se moquent délibérément des arguments qu’on leur présente.

Aussi, avant de se retirer et non sans irritation, celui qui a conduit les débats, proclame-t-il : Moi, Gaucelm, évêque de Lodève, je déclare que ceux qui s’appellent les Bonshommes sont des hérétiques […] tout comme ceux qui leur donnent leur soutien, où qu’ils soient. Puis, pour trancher toute équivoque, il ajoute : J’avertis les chevaliers de Lombers de ne plus leur prêter assistance, conformément à l’accord qu’ils ont fait entre mes mains.

Le comte de Trencavel, seigneur de Béziers et de Carcassonne et l’épouse du comte de Toulouse, Constance, la sœur du roi de France, ont assisté à la controverse. C’est la première qui oppose publiquement les hérétiques à l’Eglise. Mais les prélats, qui s’étaient flattés de confondre aisément les sectateurs, se retrouvent en face d’adversaires qui non seulement éludent habilement leurs questions mais se refusent à toute explication et affichent ouvertement leur arrogance.

1167 : le « concile » de l’hérésie cathare

Deux ans après le colloque de Lombers, en 1167, un grand rassemblement se tient à Saint-Félix-de-Caraman, dans le Lauragais, regroupant les principaux personnages du catharisme. A leur tête, Niquinta ou Nicétas, un évêque de Constantinople en rupture avec l’église grecque et qui enseigne l’irréductible antagonisme entre la matière et l’esprit, autrement dit : le dualisme absolu. La réunion qu’il préside a pour but l’adoption de cette doctrine par toutes les factions du catharisme et, parallèlement, l’organisation de cette Contre-Eglise en France. Sont présents : l’évêque cathare d’Albi, Sicard Cellerier, celui de Toulouse, Bernard Raymond, celui de Carcassonne, Guiraud Mercier, celui d’Agde enfin dont l’Histoire n’a pas retenu le nom.

Le représentant de la France du Nord, Robert d’Epernon, a fait le déplacement, de même que Marc, le délégué de Lombardie. Ensemble, ils vont sceller le rapprochement des divers courants doctrinaux.

1178 : seconde mission royale et romaine en Occitanie

A cette époque, Raymond V est comte de Toulouse. C’est le plus puissant seigneur du Midi. Au-dessous de lui, le vicomte Roger Trencavel et le comte de Foix. Puis tous les petits féodaux qui peuplent le pays. En dehors de Raymond qui est un catholique fervent, la plupart des autres affichent librement leur anticléricalisme. Ils restent cependant, dans l’immense majorité, fidèles à la papauté, comme le veut la chevalerie de l’époque. Au-delà des Pyrénées, le roi Alphonse II, comte de Barcelone, a lui aussi toujours soutenu la foi romaine.

Ensemble, ces hommes pourraient enrayer les développements de la nouvelle croyance, mais des rivalités ne cessent de les séparer. En désespoir de cause, Raymond lance un appel au roi de France, Louis VII. Ce dernier, qui vient récemment de se réconcilier avec Henri II d’Angleterre, projette de mettre sur pied une expédition, de concert avec son alter ego. Mais les difficultés sont si grandes que les deux rois ne tardent pas à y renoncer. Louis se contente alors, en 1178, d’organiser une nouvelle mission chargée de convertir les réfractaires.

Saint Bernard est mort depuis une dizaine d’années. Au mois d’août arrive à Toulouse le légat du pape, Pierre de Pavie, cardinal de Saint-Chrysogone. De nouvelles confrontations réunissent les partis ennemis. Quelques réconciliations s’ensuivent et notamment celle d’un certain Pierre Maurand déclaré « prince des hérétiques ». Mais en général, les opposants restent fermés à la parole de Dieu, se cachent ou se dérobent. C’est alors que commence à se répandre le système des dénonciations. La vigilance du clergé se resserre.

1179 : IIIe concile du Latran contre hérétiques et routiers.

Le concile s’ouvre le 5 mars 1179, convoqué par le pape Alexandre III. C’est le onzième concile œcuménique. Le XXVIIe canon, le plus long, divisé en deux parties, s’adresse aux hérétiques du Midi et aux routiers.

Vis-à-vis des premiers, il engage tout catholique fidèle à dénoncer ceux qui se font leurs complices, les reçoivent en leurs domaines et leur portent assistance de quelques manière que ce soit. Autant que leurs protégés, ils seront soumis à l’anathème et ne pourront bénéficier d’aucune prière ni reposer en terre sainte après leur mort.

En ce qui regarde les seconds, le texte apparaît plus sévère encore. Les routiers sont des mercenaires qui louent leurs services aux seigneurs dans les rivalités qui les opposent. La plupart viennent d’Aragon ou de Navarre. Dans les intervalles qui séparent les conflits, ces hommes pillent et dévastent les régions qu’ils parcourent. Au point que l’abbé Etienne de Tournai, envoyé dans le midi en 1181 par Philippe Auguste, s’écrie : Partout l’image de la mort, des murs d’églises démolis, des sanctuaires détruits par le feu ou effondrés, les demeures des hommes devenues le repaire des bêtes.

De 1180 à 1182, une troisième mission va tenter de réduire le développement de l’hérésie. Confiée au cardinal Henri de Marcy, ancien abbé de Clairvaux, elle échoue néanmoins comme les précédentes. Il faut dire qu’à partir de 1187, les yeux de la chrétienté tout entière sont tournés vers Jérusalem qui vient de retomber aux mains des infidèles. Ce n’est qu’à partir de l’avènement du pape Innocent III, en 1198, que l’affaire du Midi va réoccuper le devant de la scène. De nouveaux légats vont venir et l’action du Saint-Siège prendre une autre tournure.

Pour assurer l’exécution de ses décrets réformateurs. Grégoire VII avait créé les légats. Alors que le nonce apostolique n’est qu’un envoyé ordinaire, le légat, lui, fait figure d’ambassadeur extraordinaire. Son rôle a des buts précis, ponctuels ; lui-même dispose de droits de préséance sur les plus hauts dignitaires, et cela dans n’importe quel pays relevant de Rome.

Souverains et évêques doivent s’incliner devant ses exigences s’ils ne veulent pas encourir la sentence d’excommunication. Le pontife romain a le droit, en toute indépendance du pouvoir civil, d’envoyer dans le monde entier des légats, avec ou sans juridiction ecclésiastique.

Ayant en main de quoi briser toute résistance et déposer les plus puissants princes de l’Eglise, les légats ont multiplié les interventions dans tous les domaines et leurs activités, avec le temps, ont pu parfois échapper au contrôle des papes.

En l’an 1198, Innocent III ceint la tiare. Il a 37 ans. Son programme : la reconquête de la Terre Sainte, les relations du Vatican avec l’Empire, la destruction de l’hérésie et, plus tard, le développement des ordres mendiants. Or, sous son pontificat, l’expansion du catharisme a atteint des proportions inquiétantes ; principalement dans le sud du royaume que le clergé semble ne plus pouvoir dominer.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse tout en espérant gagner un peu d'argent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *