Madame de Maintenon : le rêve d’une chambre à soi

Un événement littéraire est passé presque inaperçu: la publication de l’intégralité de la correspondance de Madame de Maintenon – pas moins de 7 volumes!

Pour les Carnets de Versailles, Christine Mongenot, une universitaire ayant contribué à ce projet titanesque dresse le portrait « mental » d’une épouse en quête d’une intimité contrariée, à l’ombre du roi et de la vie de Cour.

« Je suis née pour l’esclavage »: la formule qui clôt la lettre que Madame de Maintenon adresse le 14 mars 1711 à celle qu’elle appelle sa  « petite nièce »- Madame de Caylus – porte la marque de son esprit railleur, réminiscence durable de l’époque où la veuve Scarron fréquentait au Marais, Madame de Sévigné et Madame de La Fayette. Mais lancée sous forme de boutade, la formule n’en recouvre pas moins une réalité assez durement éprouvée. en près de 28 années alors passées aux côtés de Louis XIV, si l’on se réfère à 1683, date supposée du mariage morganatique,  voire en 37 ans, si l’on prend comme origine la venue à la Cour de celle qui n’est encore que la gouvernante dévouée d’enfants adultérins, légitimés en décembre 1673. L’ascension sociale de Françoise d’Aubigné,  qui a le plus souvent fasciné les biographes, parce qu’elle active tous les ressorts d’un conte populaire, depuis l’origine obscure jusqu’à la reconnaissance éclatante, de la figure initiale et revendiquée de la petite gardeuse de dindons saintongeaise jusqu’à la stature imposante de l’épouse royale, se paie cependant d’un tribut personnel de la part de l’héroïne: une constante subordination aux contraintes de la vie à la Cour et à celles de la vie conjugale auprès d’un monarque qui n’entend pas plus renoncer à ses propres goûts, que déroger aux principes d’une étiquette instituant l’exposition publique et réglée des Grands.

Madame-de-Maintenon,-par-MignardSi le tribut à payer s’alourdit indéniablement au fil du temps, il semble bien qu’il ait fortement coûté, dès l’origine, à celle dont l’ascension commence dans les années 1670: au long d’une vie de cour en partie itinérante, au gré des déplacements que Louis XIV affectionne, pour l’essentiel entre Saint-Germain et Versailles, puis lors de résidences alternées entre Versailles et Marly et surtout lors de longs séjours d’été à Fontainebleau, l’existence de Madame de Maintenon s’accompagne de la négociation permanente d’un espace personnel, espace à la fois matériel, on le verra, mais aussi mental, qui permette d’être un peu à soi. Il serait donc faux de mettre le lamento railleur de la lettre de 1711, sur le seul compte de l’âge, et de l’usure, pourtant compréhensible chez une femme de 76 ans ; il est aussi injuste de refuser toute authenticité au désir d’intimité frustré, si récurrent dans la correspondance, et de suivre sur ce point les détracteurs de Madame de Maintenon : ceux-ci taxent ses propos de double discours et décèlent, sous les regrets exprimés, la marque de l’ambitieuse, habile à masquer ainsi que les satisfactions d’amour propre obtenues.

mme-de-MaintenonReconnaissons qu’éblouie par l’ascension en cours, la gouvernante a pu parfois succolber à quelques effets de vanité, comme lorsque, depuis Saint-Germain, elle écrit à son frère Charles, en 1678 : « Jugez par mon style du peu de loisir que j’ai : il y a dans la chambre vingt personnes, trois enfants et six ou sept chiens »

La foule qui encombre la chambre, n’est-elle pas en effet l’indice glorieux de la faveur qui grandit et s’expose ? Mais cette coquetterie une fois satisfaite, ce qui ressort rapidement de la vie à la Cour, dans les lettres des années 1680, devient bientôt l’expression d’une constante frustration, d’une contrainte épuisante. C’est, semble-t-il, à Versailles que la tension est la plus forte. L’espace dont Madame de Maintenon dispose est un lieu constamment envahi par la famille royale et par les Grands auxquels on ne saurait refuser le droit de séance : la présence des dames de la Cour, qui s’y ajoute, n’est d’ailleurs pas mieux ressentie par l’épouse du roi qui dénonce ironiquement leur « volière », déjà « fatigante dans les temps où on n’a rien qui afflige » et agaçante par la propension féminine à juger de tout. Quoique femme elle-même, voilà notre marquise peu solidaire de cette espèce féminine « criant les hauts cris sur leur mari ou sur leurs enfants » prête à « brouiller les généraux » par les discours critiques tenus sur la manière de conduire la guerre d’Espagne et qui « agite(nt) s’il faut faire un traité ou non » en ajustant sa coiffure. C’est en moraliste que Madame de Maintenon considère sa servitude involontaire et évoque l’envahissement de son espace personnel par « une troupe de dames qui, écrit-elle, ne me laissent pas la liberté de faire ni ce que je devrais  ni ce que je voudrais ». Mais, même s’il n’est pas occupé, l’espace  n’appartient pas davantage à celle qui y réside, parce qu’il est constamment susceptible d’être « traversé », à Marly comme à Versailles : « Vous connaissez Marly et mon logement, écrit Madame de Maintenon à Madame des Ursins en 1707, le Roi était seul dans une petite chambre et je me mettais à table dans mon cabinet par lequel on passe ». Position stratégique, l’installation dans l’étroite  proximité du monarque permet à son épouse d’accéder en temps réel aux nouvelles cruciales qui arrivent des fronts militaires. Mais cette position de témoin éminent au cœur du politique se paie à l’inverse par l’absence quasi complète d’espace privé.

Si la quête d’un espace privé  touche progressivement la société du XVIIe siècle. Cette revendication est sans doute plus encore affirmée chez un personnage qui demeure à la Cour où, selon les principes de contrôle conçus par Louis XIV, chacun vit sous le regard de tous. Les contraintes qui pèsent sur tout membre de l’entourage royal, sont cependant plus profondément encore ressenties par l’épouse royale pour des raisons qui tiennent à sa formation comme à sa personnalité. Chez Madame de Maintenon, elles entrent en contradiction avec une forme d’autonomie qui a pu être expérimentée pendant la période de veuvage, après la mort de Scarron ; elles contreviennent aussi aux caractéristiques de la vie dévote qui, même conçue dans une perspective moderne impliquant l’action et la vie dans le monde, exige aussi des temps de retraite et des espaces de recueillement. Cette double tendance sera constamment contrariée: au temps de la faveur croissante, le goût pour l’autonomie se lit pourtant dans les aménagements que projette la nouvelle marquise pour la propriété de Maintenon qu’elle acquiert en 1674: projet de « mettre une tringle dans ce petit trou où je prétends écrire »,  apprêts demandés pour la chambre où il s’agit d’installer une couchette, évocation d’un emplacement « du côté de l’armoire où sont mes livres »: « nous y mettrions. écrit cette Perrette d’un nouveau genre, un pavillon qui n’empêcherait pas que l’armoire ne servit». L’aménagement de l’espace ainsi détaillé dit surtout un rêve qui ne sera jamais réalisé: vie de Dame campagnarde menant une existence dévote, occupée aux activités de lecture, d’écriture et de gestion de son petit domaine. Que les livres soient ces bonnes lectures qui servent à la méditation spirituelle ou ceux des comptes tenus par la gestionnaire attentive à son bien, l’espace est ici pensé pour une activité féminine sérieuse, une manière d’être occupée ou d’être à soi que Madame de Maintenon revendiquera toujours face à la futilité, à la dispersion de la vie mondaine.

mme-de-Maintenon-mariage-Louis-XIVAprès l’épisode de « Maintenon »,  propriété que la marquise ne put aménager comme elle souhaitait, son rêve d’intimité ressurgira sous d’autres formes: c’est l’appartement de Saint-Cyr, au sein de la fondation royale et aux portes du parc de Versailles qui pourra fournir ce supplément d’espace permettant l’activité propre, la réception de quelques intimes privilégiés avec lesquels il est permis d’être un peu moins sur ses gardes. C’est aussi l’espace effectivement conquis à Marly et nommé d’un terme que les précieuses n’auraient pas renié,

« Le Repos ». En 1710, Madame de Maintenon exprime son enthousiasme à ce sujet: « J’ai quelque impatience d’y voir deux petites chambres auprès de la chapelle que le Roi me donne, pour aller me reposer quelquefois et me dérober a l’importunité des visites du matin ».

Car c’est de silence et de solitude que se nourrit aussi la vie dévote. Exigence bien difficile à tenir et paradoxale dans un univers où le mot de « retraite »  ne se conçoit que comme une pratique de religieuse et comme un geste définitif, au moment d’éclatantes conversions, dans le lieu clos du couvent. La tension existentielle est donc réelle qui impose de trouver les moyens d’être à soi et à Dieu au milieu des autres. Il faudrait pour cela, avoir la liberté de penser, de lire, de méditer, de pratiquer une activité continue: toutes choses impossibles dans une chambre bruyante, lieu de dispersion, où l’on se retrouve  « pauvre esprit […] tiré à quatre chevaux » et alors qu’il  « n’est encore que 11 heures du matin […] » la «tête déjà bandée ».

Placée au cœur d’un espace qui contrarie certaines de ses aspirations profondes, Madame de Maintenon devra aussi en éprouver l’inconfort matériel, inconfort de plus en plus pénible avec l’avancée en âge, comme elle le confie sans fard à la princesse des Ursins. Sur ce point, le trait railleur n’épargne d’ailleurs pas Louis XIV et son goût de la grandeur architecturale : « Ne croyez pas. Madame, que je puisse mettre des paravents devant ma grande fenêtre; on n’arrange pas sa chambre comme on veut quand le Roi y vient tous les jours, et il faut périr en symétrie.»

C’est en contre-point de cet espace réel qui interdit de s’appartenir, et qui sacrifie le bien-être minimal aux lois de l’esthétique, que se construit, en mots, un autre espace, rêvé celui-là, dans lequel il serait possible de vivre, parfois, une autre vie. La correspondance, permet ainsi par intervalles, lorsqu’elle repose sur une certaine proximité de vues ou sur une liaison ancienne avec le destinataire – le duc de Noailles, Madame de Caylus, Madame de Dangeau, Madame de Ventadour ou la princesse des Ursins -, de recréer la forme de ce lieu intime ou il serait possible d’être un peu moins sur ses gardes et de goûter de nouveau les plaisirs de l’amitié.

C’est bien ce plaisir » projeté‘ qui illumine, plus que le soleil, la peinture de la chambre préparée pour la venue de Madame de Dangeau à Marly en 1688: « Le Roi vous a destiné, Madame, la chambre de Mlle d’Armagnac; je suis venue la reconnaître, et c’est de là que j’ai l’honneur de vous écrire. Elle est au soleil levant, elle est chaude, elle est sèche, elle est vis-à-vis de mes fenêtres. Je pourrai tous les matins vous donner le bonjour, par quelque signe agréable. Vous n’y aurez à craindre, Madame, que mes importunités… »

De manière rétroactive cette fois la chambre obscure de Marly » où Madame de Maintenon et Madame des Ursins ont construit une intimité amicale au cours 1705, de est évoquée à sept reprises dans une correspondance avec la princesse. Souvenir partagé  qui pourrait n’être qu’une façon convenue de réactiver le lien distendu par l’éloignement géographique et affectif, la « chambre obscure de Marly » apparait bien plus profondément comme l’image nostalgique d’un espace perdu où pouvaient se nouer et se développer à la fois les charmes de la conversation spirituelle et piquante et les grâces de l’amitié. Ce qui est ainsi lié, associé à cet espace est un mode d’être, celui de la conversation  aisée, souplement conduite de la raillerie à la méditation morale, capacités que Madame de Sévigné reconnaissait déjà à la jeune veuve Scarron lorsqu’elle déclarait en 1672: «C’est un plaisir de l’entendre raisonner sur les agitations d’un certain pays qu’elle connaît bien, les désespoirs […], les noirs chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain […].C’est une plaisante chose que l’entendre causer sur tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin de moralité en moralité, tantôt chrétienne, et tantôt politique… » Espaces réels parfois péniblement vécus, ou espaces intimes nostalgiquement revisités ou rêvés, tels que les lettre de Madame de Maintenon les suggère, sont autant d’indices de cette longue histoire de la vie privée pour laquelle l’articulation du XVIIe et du XVIIIe siècles constitue une étape importante.

C’est ici une voix féminine qui permet d’en suivre les traces dans la durée, en près de 30 années de correspondance : témoin d’une évolution que l’architecture de Versailles permettra de suis au XVIIIe siècle avec les restructurations des appartements royaux en petits appartements, les lettres de Madame de Maintenon nouent ainsi, de manière prémonitoire dans l’histoire des mentalités, la revendication d’une  forme de vie individuelle au sein du collectif, l’inspiration à une existence propre au sein du couple et plus profondément le rapport difficile à construire entre vie antérieure et vie sociale. Frémissement timide, espaces volés, entre Marly et Fontainebleau, la chambre pour lire, pour écrire, pour s’extraire de l’agitation constitue bien le contre point de la chambre ouverte à tous, toujours partagée, occupée, ou tout est permanente distraction et montre combien se joue là une continuité anthropologique profonde entre les valeurs issues de la dévotion salésienne, l’aspiration à un sérieux féminin et à une existence autonome. La voix de Madame de Maintenon porte ainsi, en s’inscrivant dans une histoire de la longue durée, la revendication d’un nouvel espace, intime, que l’on pourrait appeler, sans référence anachronique à Virginia Woolf, et en donnant au mot « chambre » toute sa valeur sémantique classique, celui d’une chambre à soi.

Source : Christine Mongenot, maître de conférences en littérature française Université de Cergy-Pontoise in Carnet de Versailles 2014-2015

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