Odéon-Lucille Duplessis et Camille Desmoulins

En 1790 ; il y a huit ans que l’on a inauguré le nouveau Théâtre-Français offert par Monsieur, frère du roi, aux comédiens obligés de quitter la salle déjà vétuste qui avait vu les débuts éclatants d’Adrienne Lecouvreur. Ce théâtre, que l’on appellera l’Odéon en 1795, bien qu’il n’ait pas la forme ronde des « odéons » grecs, est construit sur l’emplacement des jardins de l’hôtel de Condé, à quelques pas du palais du Luxembourg, l’ancienne maison de campagne de Marie de Médicis.

Un an après la prise de la Bastille, ce quartier est devenu celui des patriotes. Marat a fait aménager son bureau-baignoire au numéro 30 de la rue des Cordeliers (l’actuelle rue de l’Ecole de Médecine) il tente, en séjournant dans l’eau de calmer les démangeaisons d’un eczéma qui le dévore. L’éloquent boucher Legendre, l’un des fondateurs du club des Cordeliers est le voisin et l’ami de Marat. Il le prouvera en l’aidant à se cacher.

Camille-Desmoulins-Lucille-DuplessisDans le passage du Commerce (actuellement passage privé donnant 74 rue du Commerce) , au coin de la rue des Boucheries (actuelle rue de Buci) , l’hôtel meublé Molinié louera au jeune ménage Danton un appartement au deuxième étage, lorsque le tribun aura épousé Louise Gély, âgée de dix-sept ans.

Fabre d’Eglantine est logé rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, où il écrira la chanson enfantine « Il pleut, il pleut bergère », et rédigera le calendrier révolutionnaire. Brune, l’un des amis de Desmoulins, travaille comme prote dans l’imprimerie du citoyen Marat ; il quittera le club des Cordeliers pour s’engager en 1792, à vingt-neuf ans, et sera maréchale de France en 1807. Cette même maison, où Marat imprime « l’Ami du Peuple », verra, après la Terreur, la veuve de Brissot ouvrir sous un nom d’emprunt un cabinet de lecture.

Le docteur Guillotin, ce philanthrope incompris, est installé au 21 de la rue des Fossés Saint-Germain, à côté du café Procope et de l’imprimerie de Marat. Le brave docteur député, responsable de l’installation des poêle et de l’espacement des sièges dans la salle des séances de l’Assemblée constituante, avait fait rire ses collègues, en octobre 1789, en lisant son rapport sur l’unification de la peine de mort : « Le couperet siffle, la tête tombe, le sang jaillit, l’homme n’est plus ; avec ma machine, je ferai sauter vos têtes en un clin d’œil, et vous ne sentirez qu’une légère fraîcheur sur le cou. » Ce n’est qu’en 1792 que le projet du bon docteur voit le jour et que le docteur Louis est chargé de faire mettre au point la machine à Guillotin. Le prototype en sera construit par le charpentier allemand Schmidt, passage du Commerce.

A la fin de l’année 1790, on ne pense pas encore à faire exécuter ses contemporains par une mécanique spéciale. Paris est littéralement enivré de patriotisme. Pour fêter le premier anniversaire de la Révolution, quatre cent mille hommes ont fait, en juillet, le serment de maintenir, coûte que coûte, la Constitution qu’ils se sont donnée. Un esprit neuf est né avec la prise de la Bastille, simple émeute transformée en assaut gigantesque par la légende naissante

guillotineLa mode est à la Liberté, à la Patrie, à la Fédération. Les femmes portent le bonnet « à la Bastille », en forme de tour, décoré de deux rangs de dentelle noire simulant les créneaux ; on peut acheter, au Palais-Royal, de ravissants uniformes de « fédérées » ; les tabletiers fabriquent des éventails « à la fédération », et Marie-Joseph Chénier chante sur sa lyre l’ « Hymne des Fédérés ». Chacun rivalise de patriotisme avec son voisin ; les boutiques changent d’enseignes : on lit au-dessus des portes « A la prise de la Bastille », « A la Constitution ». Les meubles, les assiettes, les bibelots et même les bijoux sont chargés de rappeler à tous la grandeur de la Patrie. Palloy, le démolisseur de la Bastille, qui a fait danser la foule sur les ruines de la forteresse, le 14 juillet 1790, distribue des bagues de fer exécutées avec des débris de verrous et de chaînes, quelques-unes sont décorées d’un éclat de pierre de la prison, il a fait ciseler dans le même style des boutons et des broches ; on appelle ces bijoux des « rocamboles ».

La création de la garde nationale a développé chez les Parisiens le goût du bel uniforme. L’habit bleu a parements blancs et colle rouge, et la culotte blanche séduisent les moindres boutiquiers. Malheureusement, tout le monde veut être gradé, les galons se disputent à coups de baïonnette et, pour éviter les bagarres, on finit par donner l’épaulette, insigne du commandement, à toutes les recrues…

Si le commerce des bijoux « à la Nation » et des bouquets « à la Patriote » est florissant, les records de vente sont battus par les marchands de rubans tricolores et cocardes. Tous les citoyens portent des cocardes, même les royalistes ; elles sont « grosses comme des choux » et d’un prix considérable.

Camille Desmoulins n’avait pas prévu un tel succès commercial lorsqu’il engageait, le 12 juillet 1789, les badauds du Palais-royal à porter, en signe d’espérance et d’union, une cocarde verte. La scène a été cent fois racontée, illustrée, embellie : ce jour-là, la foule enthousiaste arrachait les feuilles des arbres pour s’en faire des insignes, et courait aux armes derrière cet avocat sans cause, maigre, bègue et mal vêtu, qui était devenu le poète de la révolte. Ses yeux noirs, ses cheveux longs et ses traits tirés correspondaient exactement au portrait de l’intellectuel révolutionnaire que chaque Français moyen portait alors dans son cœur. Dix mille, vingt mille, cent mille citoyen avaient répondu à  l’appel du jeune exalté qui, entré par hasard dans l’histoire de France, fera tout pour s’y maintenir.

Bachelier en 1784, il a prêté serment comme avocat au barreau de Paris un an plus tard et, depuis, il a mené une existence médiocre, plaidant mal et rarement, enrageant contre les maîtres de l’éloquence. Poète à ses heures, il a  promené ses rêves sous les arbres du jardin du Luxembourg, où il a cru avoir rencontré la femme de sa vie, une belle dame qui surveillait les jeux de ses deux fillettes, Adèle et Lucile. A cette jolie maman, Camille a fait une cour assidue mais saisonnière, car elle ne vient au Luxembourg qu’au printemps et à l’automne, elle passe les étés à Bourg-la-Reine et les hivers dans son appartement. Elle habite auprès du jardin, rue de Tournon, avec Etienne Laridon, son vieux mari qui, fortune faite, s’est fait appeler Laridon-Duplessis. Ses voisins prétendent qu’il doit à certaines complaisances de sa jeune femme, sa situation de premier commis au contrôle des Finances.

marchand-de-rubansPour cette bourgeoise, la compagnie de Camille est une aimable récréation, elle trouve amusant les « hon-hon » dont l’avocat rythme ses récits, elle se plaît à l’écouter. Ce n’est pas que Camille soit joli garçon avec ses jambes longues, son visage jaunâtre, osseux, irrégulier et ses cheveux bruns qui lui descendent jusqu’aux épaules, mais il ne manque pas d’esprit. Ol a écrit des vers pour « Madame D… » :

 

Chacun s’arrête et se dit qu’elle est belle.

Pour moi, je ne la vis jamais

Sans demander : « Est-elle déesse ou mortelle ? »

Pouvais-je m’y méprendre, en voyant tant d’attraits

Et deux colombes auprès d’elle ?

 

La mère des deux colombes a complimenté l’auteur, mais c’est bien gardée, jusqu’à présent, d’amener dans son salon de la rue de Tournon ce fougueux soupirant. Il insistait, elle refusait. Il remettait des billets à l’insensible : Je ne conçois pas votre délicatesse excessive vis-à-vis d’un homme qui, depuis quinze mois, vous a donné des preuves si multiples que l’amour platonique n’est pas une chimère…

Camille-Desmoulins Les relations de Stanislas Fréron, un ami de Camille, devaient changer cette intolérable situation. Familier du Clos-Payen, la propriété des Duplessis à Bourg-la-Reine, il y amena l’avocat. Le mari, préoccupé des soins à donner aux poiriers et à la vigne, ne prêta qu’une oreille distraite aux allusions politiques du nouveau venu. Mme Laridon-duplessis, très entourée, ne faisait plus guère attention à ses madrigaux. C’était le temps du retour à la terre prêché par les écrivains, les philosophes et la reine de France. Au Clos-Payen, on va, en bande joyeuse donner de l’herbe aux lapins, du grain aux volailles, on prend le goûter sous les tonnelles fleuries et l’on cueille des bouquets.

Camille s’attendrit, jusqu’au jour où les idées républicaines s’étant répandue, il publie un appel à la révolte, qui n’est d’ailleurs pas entendu par les Français : Il est temps que vous leviez la tête et que vous la leviez constamment, il est temps que vous rentriez dans vos droits et que vous recouvriez votre liberté originelle. L’entreprise est formée, les premiers mouvements sont produits ; mais ce n’est pas assez, il faut que vous résistiez jusqu’à ce que vous soyez sûrs du triomphe.

Son enthousiasme pour les Etats généraux, annonciateurs de l’âge d’or, lui inspire une ode où il mélange les félicitations au roi, les plaintes contre l’impôt et les espérances des contribuables.

Lucile-DuplessisCette poésie noyée dans un ensemble de publications du même genre, passe complètement inaperçue. Pour vaincre la misère, il ne reste à Camille qu’une seule solution, faire un riche mariage. Il songe un moment à sa cousine, Mlle Godart, mais le père de la demoiselle ne veut même pas entendre prononcer le nom d’un soupirant aux idées aussi avancées. Il découvre alors brusquement que la petite Lucille Laridon-Duplessis, la fillette du Luxembourg qui l’appelle M. Honhon, s’est transformée en une gracieuse adolescente. Il renonce aussitôt à tout marivaudage avec la mère pour courtiser la fille. N’écoutant que son cœur et son désir de réussir au plus vite, il demande à M. Laridon-Duplessis la main de Lucile : il présente sa supplique avec habileté ; il pleure, reconnaissant qu’il est pauvre ; il avoue qu’il est bien présomptueux de briguer une aussi belle alliance, mais il prétend, le malin, que l’amour est plus fort que tout.

  1. Laridon-Duplessis, pris au dépourvu, console le malheureux en lui parlant d’avenir et d’espérance ; il lui laisse entendre vaguement que rien n’est perdu quand on a la santé et retourne en courant à ses chers poiriers. Après quatre jours de réflexion, il adresse à Camille un refus formel, motivé par l’intérêt de Lucile et l’état incertain du prétendant. Camille répond par un ennuyeux mémoire dans lequel il réfute les arguments de M. Duplessis, demande des délais et exige un autre entretien. Le père demeure intraitable.

Camille, abattu, va chercher à Guise la gloire que Paris lui refuse, mais si son nom est inscrit sur la liste électorale des commissaires députés de Laon, on oublie de le faire figurer parmi les soixante-quinze élus. Il regagne Paris, et se rend à Versailles pour assister à l’ouverture des Etats généraux. A Versailles, comme au Palais-Royal, il court de groupe en groupe, recueillant les propos et les « plans admirables des zélés citoyens ». Il écrit une seconde brochure, « la France libre » ; imprimée au début de 1789, elle n’est mise en vente qu’après la prise de la Bastille.

Cet « ouvrage patriotique », premier cri de liberté, remporte un succès général. L’auteur, affamé de gloire et de bruit, se hâte alors de publier « le Discours de la lanterne aux Parisiens ». La lanterne à laquelle il donne la parole, c’est la branche de fer à laquelle le peuple a pendu Foullon et Berthier. Ce violent pamphlet rapporte à l’auteur le surnom de « procureur de la lanterne » et une  douzaine de louis. Célèbre, mais toujours pauvre, il loge dans une mauvaise chambre de l’hôtel de Pologne et se voit contraint de demander à ses parents de lui faire parvenir d’urgence des chemises et deux paires de draps. En attendant la fortune, Camille décide de fonder un journal. Le 28 novembre 1789, il fait paraître le premier numéro des « Révolutions de France et de Brabant ».  Jusqu’en juillet  1792, il va, dans cette gazette de combat, dénoncer les abus de toutes sortes. Ses écarts de plume lui attirent de nombreux procès, dont le plus curieux est celui que lui intente Sanson, l’exécuteur des jugements criminels, qui se plaint amèrement d’avoir été traité de « bourreau ».

Camille-Desmoulins-pere-de-familleUn ennemi de Camille Desmoulins demande à l’Assemblée de le poursuivre pour crime de lèse-majesté. Il est question de l’interner dans un asile comme fou dangereux. Il s’entend accuser d’avoir provoqué le peuple à l’effusion de sang et à la désobéissance au roi. Soutenu par les jacobins, défendu par le public, il est applaudi.

Sa gloire grandit de jour en jour. On s’arrache les pamphlets de ce lui qu’on salue comme le « plus zélé défenseur de la liberté ». La Fayette lui demande un rendez-vous, un courrier volumineux l’assure que les patriotes le soutiendront jusqu’au bout. Il ne lui manque que la fortune qui tarde à venir et l’amour que lui interdit l’entêtement d’un père. Il pense toujours à Lucile, si jolie et si riche…

A Bourg-la-Reine, la jeune fille mène une existence apparemment calme, parmi les arbres, les fleurs et les animaux familiers. Elle lit des romans attendrissants, des paysanneries galantes et fredonne des chansons d’amour. Tout en cueillant la fraise et la framboise, elle rêve, mélancolique et se cache pour écrire ses impressions dans un petit carnet rouge qu’elle appelle ses « Mémoires ». Elle est triste sans raison et souffre de sa propre indifférence : Quand est-ce donc que j’aimerai ? On dit qu’il faut que tout le monde aime. Est-ce donc quand j’aurai quatre-vingt ans que j’aimerai ? Je suis de marbre. Ah ! La singulière chose que la vie ! Toutes les manifestations de la nature impressionnent cette âme fragile ; il suffit, pour la troubler, d’un cri d’oiseau, d’un coup de vent, du silence de la campagne ou d’un orage.

Camille Desmoulins, auréolé de gloire révolutionnaire, reprend le chemin de Bourg-la-Reine, à l’heure où Lucile, cette victime de J-J. Rousseau, éprouve le besoin d’aimer. Dès qu’il est parti, elle  lit ses écrits et récite ses discours. Elle pense comme lui, se passionne pour l’égalité des hommes et accable les aristocrates de son mépris. Le soir, à la bougie, elle redit des prières qu’elle compose elle-même, étranges élans mystiques mêlés de scepticisme : Etre des êtres, Etre indéfinissable ! toi que toute la terre adore. Toi, ma seule consolation. Dieu puissant, reçois l’offrande d’un cœur qui n’aime que toi ; éclaire mon âme… Je hais le monde… Est-ce mal ? Pourquoi souffres-tu qu’il soit si méchant ?… Ce bonheur que l’on cherche, où le trouver ?… Non, il n’y a pas de bonheur sur la terre. En vain nous courons après, ce n’est qu’une chimère… Le petit cahier cartonné, haut de douze centimètres et large de huit, se remplit de pensées et de vers qui montrent l’évolution de ses sentiments. Au bas d’une page elle note : Ecris sur ma tombe : elle aima.

Révolution-1793Elle recopie aussi des poésies passionnées qui chantent la douleur des amoureux séparés par la volonté paternelle. C’est que M. Laridon-Duplessis, homme d’affaires pondéré, ne comprend rien aux sentiments. Pour lui, Camille est un gazetier sans avenir,  à qui il ne donnera jamais sa fille. La mère de Lucile, plus diplomate, plus fine que son mari, entreprend de plaider, à contre cœur, la cause de celui qui la courtisait parce qu’elle croit à sa réussite politique. Devant l’insistance de son épouse et l’exaltation de sa fille, M. Duplessis autorise Camille à s’asseoir dans son salon. Toutes les espérances sont désormais permises. Mais la jeune fille, fantasque ou timide, par pudeur ou par fierté, change d’attitude : elle affecte vis-à-vis de Camille une froideur polie. Miracle de l’amour,  voici le plus redoutable des pamphlétaires qui écrit des billets suppliants à la fillette capricieuse : je me résigne à mon malheur, je renonce à l’espoir de vous posséder, mes larmes coulent en abondance, mais vus ne m’empêcherez pas de vous aimer ; que d’autres airent le bonheur de vous voir, de vous entendre…

La cruelle, continuant son manège, déclare qu’il est inutile de perdre son temps à l’aimer, mais l’avocat, obstiné et amoureux, répond, répond par un compte rendu de son désespoir : Je veux m’accoutumer à cette pensée qu’elle ne sera jamais à moi, qu’elle ne mettra jamais  sa main dans la mienne, que je ne reposerai point sur le sein de Lucile, que je ne la presserai point sur mon cœur. Retire-toi dans la solitude, ô malheureux Camille, va pleurer le reste de ta vie, oublie, s’il se peut, et son chant, et son piano, et ses grâces, et ses promenades…

Lucile, plus perverse qu’on ne l’imagine, goûte la volupté du drame. Elle repousse Camille tandis qu’elle grave, en cachette, son cher prénom dans l’écorce d’un arbre et qu’elle rédige, dans le carnet rouge, des déclarations que le bien-aimé doit ignorer, c’est la règle de son jeu : Tu me crois insensible ! Oh ! cruel, me juges-tu d’après ton cœur, et ce cœur pourrait-il s’attacher à un être insensible ?… Je n’ose me l’avouer à moi-même ce que je sens pour toi ; je ne m’occupe qu’à le déguiser. Tu souffres, dis-u ? Oh ! Je souffre davantage. Ton image est sans cesse présente à ma pensée ; elle ne me quitte jamais,  je te cherche des défauts, je les trouve et je les aime. Dis-moi pourquoi ces combats ? Pourquoi j’aime  à en faire un mystère, même à ma mère : je voudrais qu’elle le sût, qu’elle le devinât, mais je ne voudrais pas le lui dire…

Pendant que se poursuivent les conflits dans cette âme ardente, et que Camille sanglote devant son apparente froideur, M. Laridon-Duplessis, ayant suivi très attentivement les progrès de l’idéal révolutionnaire, change d’avis. Il a compris l’utilité de faire entrer un ami de Robespierre au sein d’une famille bourgeoise et il accorde à Camille son consentement sans aucune restriction. Cette fois, la romanesque Lucile ne cache plus son secret : elle rit, elle pleure en se jetant dans les bras de Camille dont le bonheur est immense. Lorsqu’il fait part à ses parents de l’événement, il n’oublie pas cependant de leur recommander de « ne pas faire sonner cela trop haut ». Il a peur que ses ennemis n’aillent clamer dans leurs pamphlet qu’il a épousé une femme riche, et il tient à cacher l’importance de la dot de sa fiancée :…  cent mille francs et dix mille francs de vaisselle d’argent. N’attirez pas la haine de nos ennemis par ces nouvelles et, comme moi, renfermez votre joie dans votre cœur, ou épanchez-la tout au plus dans le sein de ma chère mère, de mes frères et sœurs…

 Repas-de-nocesCamille épouse Lucile le 29 décembre 1790 à Saint-Sulpice. La mariée porte un caraco de soie rose à basques courtes et le marié, un gilet blanc parsemé de petites fleurs. « Afin de déjouer les pièges de l’aristocratie », il a invité des amis dont la seule présence constitue un brevet de civisme. Robespierre et Louis-Sébastien Mercier sont les témoins de Lucile, Jérôme Pétion et Alexis Brulart ceux du marié. De plus, une soixantaine de patriotes apportent la garantie de leur signature au bas de la page du registre des mariages. L’abbé Bérardier, principal du collège Louis-le-Grand, qui célèbre la messe, prononce une allocution pour son ancien élève : Vous êtes devenu célèbre dans la république des lettres et votre nom sera fameux dans les fastes de la Révolution. L’hymen ne sera pas pour vous un joug, c’est un nœud charmant, c’est un lien tissé de fleurs quand la grâce unit deux cœurs tendres et vertueux…

L’assistance est si émue que Robespierre pousse le coude de Camille en lui murmurant : « Pleure donc si tu en as envie… » Plus tard, Saint-Just et Robespierre lui-même reprocheront à Camille ses larmes trop promptes à couler.

Le repas de noces est servi dans l’appartement des jeunes mariés, place du Théâtre-Français, au coin de la rue Crébillon (au 22 de l’actuelle rue de L’odéon). Le bonheur de Camille se lit sur son visage. Il avait la gloire, cette journée lui apporte l’amour et la fortune, et l’amitié n’est pas oubliée. Le bon Robespierre va, selon la tradition, détacher sous la table la jarretière de la mariée ; conservée au musée de Laon, cette jarretière est décorée de broderies symboliques : au milieu d’une guirlande de myosotis, fleur du souvenir, on voit deux cœur assemblés et deux colombes qui tiennent dans le bec un ruban où se lit encore la devise, passée au soleil : « Unissons-nous pour la vie ».

Au dessert, chacun chante une romance ou une chanson à boire. Belle fête de famille ! Quelques jours après la cérémonie du 29 décembre, Camille adresse à son père, cloué au lit par une  attaque de gravelle, une longue lettre qu’il signe « Camille Desmoulins, le plus heureux des hommes et qui ne désire plus rien au monde ».

Dans toute la France, ses admirateurs et ses abonnés s’associent  à son bonheur. Il reçoit des milliers de compliments patriotiques :

 

Avec plaisir j’apprends qu’en dépit de l’envie,

A cent rivaux ardents à la lui disputer,

Camille enlève enfin cette femme accomplie

Que je venais lui souhaiter…

 

D’autres se contentent de la prose : « Si tu connais quelques mauvais citoyens, présente-leur ta femme, et il n’en est aucun qui ne veuille imiter ton patriotisme en le voyant si bien récompensé. » Ce concert de louanges est gâché par quelques attaques : des pamphlets accusent Camille « d’avoir vécu d’aumônes jusqu’à son mariage avec une bâtarde dotée de quelques milliers de livres. »

Camille, satisfait de sa vie confortable auprès d’une compagne charmante, s’efforce alors de mettre dans ses écrits plus de méchanceté qu’autrefois, afin de prouver qu’il n’a rien perdu de son civisme. La douce Lucile partage passionnément ses fièvres politiques ; c’est elle qui, posant son front brûlant sur l’épaule de son héros, le pousse à la violence. Le soir, ils reçoivent, en voisins, leurs amis Danton, Stanislas Fréron et Brune, l’imprimeur, qui crayonne le portrait de Lucile. Le dimanche, on se retrouve à la campagne. Camille Desmoulins est heureux, si heureux qu’il oublierait peut-être que la cause du peuple n’est pas gagnée, si des patriotes ne lui rappelaient sa mission : « Tu dors, Camille, et Paris est esclave. » Certains journaux prétendent que son mariage lui a fait perdre sa rigueur romaine. Robespierre lui envoie une note brève où il est dit que « ni les beaux yeux, ni les belles qualités de la charmante Lucile ne sauraient être des excuses au refroidissement du zèle patriotique » : Camille a oublié de signaler l’intérêt d’un discours de l’Incorruptible sur la réorganisation de la garde nationale.

condamnation-de-Camille-DesmoulinsL’avertissement porte ses fruits ; le jeune marié accumule les attaques contre le roi, la reine, les ministres et les aristocrates. Pour reconquérir sa popularité, il reprend sa place au club des Cordeliers, où se retrouvent, au milieu d’un public en délire, les ardents révolutionnaires qui s’expédieront les uns les autres à l’échafaud.

Le 21 juin, ayant appris la fuite de Varennes, Camille Desmoulins réclame dans son journal la mort de l’«animal-roi ». Personne n’y pensait encore ! La fusillade du Champ-de-Mars vient retarder la réalisation pratique de la grande idée républicaine. Les cordeliers, menacés, doivent se disperser. Camille, amoureux et prudent, accepte de suspendre la publication de son journal ; il se laisse entraîner par Lucile vers les joies champêtres de Bourg-la-Reine où se poursuit, sans nuage, leur merveilleux roman d’amour. On continue, sous les feuillages, en cet été de 1792, au jouer aux amis de la nature, on fait des charades, on se donne des surnoms : Fréron, c’est le Lapin, Lucile, la Poule-à-Cachant, Camille le Loup-Loup ou Bouli-Boula, et Mme Duplessis, sa charmante belle-mère, s’appelle dans l’intimité la Daronne ou Maman Melpomène.

Le 6 juillet 1792, Camille se penche sur le berceau d’un fils, « venu à propos pour recueillir l’héritage de sa popularité ». Le  bébé s’appellera Horace, et le père comblé, afin de prouver , une fois de plus, son civisme exemplaire, va le présenter à la Patrie, sur l’autel municipal ; Horace est le premier enfant inscrit sur le registre de l’état civil qui remplace désormais le registre paroissial.

Tandis que la jeune maman se repose à Bourg-la-Reine, on met l’enfant en nourrice à l’Isle-Adam , avec le petit Danton et, comme l’heure est grave, Camille  se lance de nouveau dans la lutte révolutionnaire. Il fait des discours, dîne avec son ami Robespierre, acclame les Fédérés, et apprend avec les Marseillais la nouvelle chanson de marche. A Lucile qui se tourmente, il adresse des lettres rassurantes et patriotiques : Ma chère Lucile, mon amie, ma vie, ne sois pas inquiète… Hier, j’ai lu mon discours à la Commune, où il a eu le plus grand succès. Applaudissement frénétiques des pieds et des mains. Quand je suis descendu de l’Hôtel de Ville, j’ai trouvé en bas une foule de mes frères, les sans-culottes, qui me prenaient les mains, qui ont crié : Bravo, Camille !

exécution-Camille-Desmoulins Les acclamations ne font pas oublier au jeune tribun les caresses de sa bien-aimée : Il est onze heures du soir… Je vais me coucher, mais tu ne me tireras pas par l’épaule, tu ne passeras point tes bras autour de mon cou ; je vais me dépêcher de faire mon discours pour voler dans tes pattes. Adieu mon ange, ma Lolotte, mère du petit lézard…

 L’Assemblée législative a déclaré la Patrie en danger. De sa fenêtre, Camille voit se dresser, sur la place du Théâtre-Français, un amphithéâtre d’enrôlement. Sur une table soutenue par deux tambours, trois officiers municipaux et quelques notaires enregistrent les noms des volontaires, au son de musiques guerrières destinées à convaincre les hésitants. Il y a, dans Paris, huit installations du même genre.

Le 10 août, la marche sur les Tuileries fait de Danton un ministre et de Camille Desmoulins un secrétaire du Sceau. Mme Danton et Lucile s’installent place Vendôme, parmi les tapisseries et les meubles du ministère de la Justice. Dans son carnet, Lucile n’oublie pas de noter : Nous y passâmes trois mois assez gaiement. Tout à  la joie de voir son Camille occuper un beau bureau, elle ne semble guère avoir été frappée par les journées sanglantes de septembre. Les échos du massacre organisé qui a fait, dans son quartier, plus de trois cents victimes, ne l’ont pas émue. Les prisonniers qui encombraient les bâtiments de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés n’ont-ils pas été jugés ?

Personne n’a le temps de s’attendrir lorsque la Patrie est menacée, et les victimes comptent peu quand on prépare une élection ; Camille espère un siège à la Convention. Les « vrais amis de la liberté » remportent un succès général ; les députés Danton et Desmoulins vont s’asseoir dans la salle du Manège auprès de Fabre d’Eglantine et de Saint-Just. La vie est belle ; Lucile, femme de député, organise des thés mondains où l’on fait de la musique pendant que les nouveaux messieurs forgent la France de demain !

Malgré les bouleversements de 1793, paris s’amuse. Le jeu, la danse et l’intrigue remplacent les plaisirs de la conversation. On dîne copieusement, on fait une petite bouillotte, le jeu à la mode, « on cause sans se répondre, on bâille à se fendre la mâchoire et l’on va se coucher pour recommencer le lendemain et les jours suivants ». Les galants tournent autour de la jolie Lucile qui demeure fidèle à son premier amour. Le petit carnet rouge reçoit de nouvelles confidences : Non, mon cher ami, mon cher Camille, n’aie pas peur, jamais cette amitié, cet amour si pur n’existera pour d’autres que pour toi, et ceux que je vois ne me seront chers que par l’amitié qu’ils auront pour toi… Hélas ! Les amis de Camille vont être de moins en moins nombreux. Poussé par Robespierre, il publie un pamphlet dénonciateur, « l’Histoire des Brissotins », dont le succès précipite la chute des Girondins. On en vend plus de trois mille exemplaires en quelques jours. Le 2 juin, la Convention décrète l’expulsion des Girondins. Lucile applaudit, Camille se croit tout-puissant. Le ménage Desmoulins se montre au théâtre, au restaurant, et fréquente même quelques aristocrates dont Camille apprécie la conversation raffinée et la table bien servie. Les républicains avancés murmurent qu’il a un « cœur patriote et un estomac aristocratique ».

visite-du-bourreauL’assassinat de Marat suspend  provisoirement les polémiques : la Nation pleure un martyr de la Liberté ! Le club des Cordeliers conduit le deuil. Devant l’urne qui renferme le cœur du grand homme, on célèbre, au milieu du jardin du Luxembourg, un office solennel avec discours. Les reliques de l’ « ami du peuple », sa lampe, sa baignoire et son écritoire, sont déposées, avec son cœur, sur un autel où les citoyens viennent en pèlerinage réciter des litanies d’un genre nouveau : « Cœur de Jésus, Cœur de Marat, ayez pitié de nous ! » car dans la ferveur, la foule a décrété : « Jésus est un prophète, Marat est un dieu. »

Ce ne sont là que les signes précurseurs d’une renaissance du sentiment religieux : le culte de la Raison va se substituer au culte catholique. Voici venir le règne de la vertu ; la loterie est supprimée pour cause d’immoralité. Tous les souvenirs de l’ancien régime disparaissent ; le calendrier républicain est établi, avec ses mois aux jolis noms : pluviôse, messidor, brumaire… et ses jours moins heureusement baptisés : asperge, pelle ou lapin. La Nation se « sans-culottise » ; on donne à un vaisseau le nom de « Tyrannicide » et à un autre celui de « ça ira ». Les vrais républicains portent la carmagnole, le bonnet rouge avec cocarde et les sabots, les uns par conviction, et les autres pour éviter l’échafaud. On dénonce son voisin, son ami, son frère, son fils, pour éviter d’être dénoncé soi-même. Le tutoiement, preuve de civisme, est obligatoire, le salut, signe d’esclavage, est interdit. La loi des suspects prévient de trahison tous ceux qui, « n’ayant rien fait contre la liberté, n’ont cependant rien fait pour elle », c’est-à-dire que l’on peut envoyer à l’échafaud n’importe quel citoyen. Perquisitions et arrestations en masse se succèdent sans répit. Paris tremble ; les cafés, les clubs, les théâtres, sont fermés à dix heures. Le silence des nuits parisiennes n’est plus troublé que par les patrouilles et les voitures qui transportent les suspects à la Conciergerie, dernière station avant la Guillotine. Le rasoir national fonctionne tous les jours. Guillotin, fier qu’on ait donné son nomma au sinistre appareil, distribue au café Procope de charmantes breloques en forme de guillotine ; il le regrettera plus tard. Des crieurs passent dans les rues : « Demandez la liste des gagnant à la loterie de la Sainte-Guillotine ! »

Camille s’inquiète. Lorsque tombent les têtes des Girondins, il s’aperçoit qu’on ne doit jamais jouer avec la dénonciation. Il se frappe la poitrine en criant : « Malheureux ! C’est moi qui les tue ! » Ses remords, peut-être sincères, arrivent trop tard. Le carnage, qui fait la joie des lécheuses de guillotine et des tricoteuses, écœure Danton ; voyant les lueurs rouges du couchant se refléter sur la Seine, le tribun s’écrie : « Camille, la Seine coule du sang ! C’est trop ! Reprends ta plume ! Demande qu’on soit clément ! » Comme s’il était possible d’arrêter la Terreur ! Camille Desmoulins, l’ancien coupeur de têtes, rédige un journal de pitié, « le Vieux Cordelier ». Michelet dira qu’il a « jeté le cri divin qui remuera les âmes éternellement ».

Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyen que vous appelez suspects, car, dans la Déclaration des Droits, il n’y a point de maison de suspicion, il n’y a que des maisons d’arrêt. Cet appel à la clémence déplaît à Saint-Just  et à Robespierre ; dès les premières lignes, Camille est condamné.

Hébert, l’enragé, l’ultra révolutionnaire, traite Desmoulins d’ « amis des comtes et des marquis », il l’accuse de faire le jeu des aristocrates. On perquisitionne chez M. Duplessis et l’on reproche à Camille, polisson politique, d’avoir épousé une femme riche. Il répond à Hébert, décidé à défendre son amour, son bonheur et sa vie ; sa plus est encore aiguisée, mais, déjà, il se sent perdu.  A Fréron, occupé au siège de Toulon, Lucile adresse un message affolé : Revenez, Fréron, revenez bien vite… Vous n’avez point de temps à perdre… Vous ne pouvez avoir idée de ce qui se fait ici !… Nous sommes calomniés, persécutés par des ignorants, des intrigants et même des patriotes. Robespierre, votre boussole, a dénoncé Camille aux Jacobins, il a fait lire ses numéro 3 et 4 du « Vieux Cordelier », il a demandé qu’ils fussent brûlés, lui qui les avait lus manuscrits !…

Pendant eux séances consécutive, il a tonné contre Camille ! La vie me devient un pesant fardeau, je ne sais plus penser. Penser, bonheur si pur, si doux. Hélas ! J’en suis privée… mes yeux se remplissent de larmes. Je renferme en mon cœur cette douleur affreuse, je montre à Camille un front serein, j’affecte du courage pour qu’il continue d’en avoir !

Il a eu le courage d’envoyer à l’échafaud,  par ses textes virulents, Anacharsis Cloots, « notre ami Cloots », comme il disait naguère, et Chaumette, qui avait le tort à ses yeux d’avoir choisi le prénom d’Anaxagoas, et Hébert, son ennemi intime… Leurs tête tombent le 24 mars. Camille Desmoulins n’a pas le temps de s’en réjouir. Lorsque la patrouille vient l’arrêter, il lisait une lettre l’informant du décès de sa mère. Le « procureur général de la lanterne », les yeux rougis de larmes, s’habille, embrasse son fils et presse contre lui Lucile qui sanglote. Il emporte deux livres, les « Nuits » de Young et les « Méditations sur les tombeaux » de Harvey.

Pour séparer Lucile de son bien –aimé, il faut attendre qu’elle s’effondre, sans connaissance. Camille, emprisonné avec Danton au Luxembourg, aperçoit de sa cellule les arbres du jardin où il a découvert l’amour. Ses lettres sont pleines de tendres évocations : Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours… Il ne pense plus qu’à Lucile et à son fils :On est libre quand on dort… Je te voyais en songe, je vous embrassais tout à tour, Horace et Daronne… je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de  jour. J’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! O ma chère Lucile, où es-tu ?…

Personne ne se permet de protester contre l’arrestation de Danton et de ses amis ; seul le boucher Legendre demande qu’on les entende à l’Assemblée. Robespierre qui se méfie des talents de Danton, évite cette introduction à la tribune en criant : « Nous ne voulons point de privilèges ! », et il ajoute : « Quiconque tremble est coupable ! » ce qui fait frissonner l’Assemblée tout entière. Saint-Just réclame la mise en jugement des conspirateurs ; l’Assemblée s’empresse de les décréter d’accusation.

Lorsque la nouvelle parvient aux accusés, Danton éclate de rire, Camille s’emporte d’abord, puis sa douleur le calme : Adieu ma Lolotte, mon bon loup, dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront point… J’ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j’ai été bon mari, bon fils, j’aurais été bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains. O ma chère Lucile ! J’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer avec ta mère et ton père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé d’une R2publique que tout le monde eût adoré… Ma Lucile, mon bon loulou, ma Poule-à-Cachant, je t’en conjure ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris, ils me délivreraient au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu’il ne peut entendre, que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera les fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera… Adieu, Lucile ! Ma Lucile ! Ma chère Lucile ! Adieu Horace, Amette, Adèle ! Adieu, mon Père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! je la vois, ma bien-aimée, ma Lucile. Mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants !

Lucile court à travers Paris, tente de rencontrer Robespierre, qui se dérobe, lui écrit une lettre qu’il ne lit même pas : Camille a vu naître ton orgueil… Mais il a reculé devant l’idée d’accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux. Cette main qui a pressé la tienne, a quitté la plume avant le temps, lorsqu’elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge. Et toi, tu l’envoies à la mort ! Tu as donc compris son silence. Elle s’adresse aux Vieux-Cordeliers, aux anciens amis de Camille, pas un ne lui apporte son aide : ils tremblent. Le Comité de salut public ne la reçoit pas. Le fidèle Fréron ne peut pas intervenir, Legendre non plus. Lucile erre aux alentours du palais du Luxembourg, dans les allées où elle jouait au ballon, espérant apercevoir Camille. Elle fait même parvenir un message au général Dillon, emprisonné, lui aussi, au Luxembourg.

Les dantonistes, transférés à la Conciergerie, comparaissent le 13 germinal au tribunal. Simple formalité. Pour faire un effet oratoire, Camille Desmoulins qui a trente-quatre ans, se rajeunit d’un an : J’ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes !

Danton répond par des boutades. Le palais de Justice est comble, la foule déborde dans la rue. Sur le quai, sur le pont, ses mot courent de bouche en bouche, jusqu’à la place Dauphine. Parfois il accuse ses juges ; le présidant Hermann et Fouquier-Rinville, l’accusateur, se passent des billets à la hâte. Sur l’un d’eux on lit : « Il faut avancer. »

Le 4 avril, le Comité de sûreté générale reçoit le rapport d’un espion enfermé au Luxembourg, Alexandre Laflotte, faisant connaître que l’ex-général Dillon lui a communiqué le projet d’un soulèvement des prisons ; comme par hasard, sa complice est la femme Desmoulins. Lucile, arrêtée le lendemain, sans la moindre vérification de témoignage, est conduite à Sainte-Pélagie, pendant que les députés, épouvantés des propos de Danton et de ses amis, signent à l’unanimité un décret mettant les accusés hors des débats. Ce décret, suggéré par un rapport mensonger de Saint-Just, permet de condamner sans les entendre les « dangereux modérés ». Camille n’est-il pas coupable de pitié ? Danton hurle ses protestation, des clameurs s’élèvent : « On ne nous juge pas ! on nous tue !… qu’on nous mène à l’échafaud ! »

C’est ce que l’on va faire sans plus tarder. Le président Herman, tranquillisé par le décret de mise hors la loi, fait emmener les accusés. Pour entraîner Camille, cramponné à son banc, il faut trois gendarmes. A la Conciergerie, les dantonistes ne veulent même pas écouter la sentence : « Inutile, dit Danton, on peut nous conduire sur-le-champ à la guillotine !»

Camille, accroupi dans un coin, sanglote, en songeant à l’arrestation de Lucile, qu’on s’est fait un plaisir de lui apprendre. Inlassablement il répète : « Lucile, mon Horace, que vont-ils devenir ? »

Danton, qui laisse, lui aussi, une jeune femme et un enfant, conserve une bonne humeur macabre : « Que diras-tu, demande-t-il à Camille, lorsque Sanson te démantibulera les vertèbres ? » Lorsque le bourreau et ses aides viennent faire la toilette des accusés, Camille se débat encore, ils doivent l’attacher à sa chaise pour couper le col de sa chemise. Il demande à Danton de placer dans ses mains attachées un médaillon contenant une mèche de cheveux de Lucile.

Deux charrettes attendent les condamnés, Camille monte avant Danton. Il fait le voyage entre son ami et Fabre d’Eglantine. Il regarde la foule bruyante qui se presse sur le parcours, si semblable à cette qui l’acclamait au Palais Royal et, soudain révolté par l’ingratitude et la bêtise du peuple, il tente de briser ses liens et se met à crier : « Peuple ! on te trompe ! Ce sont tes serviteurs qu’on immole !… C’est moi qui, en 89, t’appelais aux armes ! C’est moi  qui ai poussé le premier cri de liberté ! » Les spectateurs ne sont pas venus entendre des harangues, ils lui répondent par des injures et des quolibets. Danton lui donne un sage conseil : « Reste tranquille ! Laisse donc cette canaille ! »

La charrette avance lentement ; un académicien, Arnault, croise le cortège en se rendant chez son ami Méhul. Il prend, au passage, quelques notes : Danton était calme, entre Camille Desmoulins qu’il écoutait et Fabre d’Eglantine qui n’écoutait personne. Camille parlait avec beaucoup de chaleur et se démenait tellement que ses habits détachés laissaient voir à nu son col et ses épaules, que le fer allait séparer. Jamais la vie ne s’était manifestée en lui avait autant d’activité.

Après avoir expédié rapidement l’affaire qui l’amenait  chez Méhul, l’académicien se hâte pour retrouver les condamnés place de la Concorde : L’exécution capitale commençait quand, après avoir traversé les Tuileries, j’arrivai à la grille qui ouvre sur la place. De là, je vis les condamnés, non pas monter, mais paraître sur le fatal théâtre, pour disparaître aussitôt par l’effet du mouvement que leur imprimait  la planche.

Place de la Révolution, on guillotine dans une ambiance de kermesse. Non loin de l’échafaud, un marchand de coco distribue ses gobelets ; près de la grille des Tuileries, une guinguette peinte en rouge vit retient les amateurs de bon vin et de danse par son enseigne pittoresque : « A la Guillotine ». Grétry, passant devant le débit, entendit le bruit de l’orchestre et les rires des danseurs alors qu’en face on coupait des têtes. Les exécutions font la joie du bon peuple en bonnet rouge. On voit de nombreuses citoyennes portes des boucles d’oreilles en forme de guillotine à laquelle est accrochée une minuscule tête coupée. Dans la foule qui chante et qui s’amuse, les marchandes de gâteaux circulent, jusqu’au moment où l’on crie : « Les voilà ! » Les charrettes des condamnés s’avancent sous les hurlements. Le jour où l’on exécute les amis de Danton, il fait un temps de printemps. Sur la terrasse des Tuileries, les lilas sont en fleurs

Hérault de Séchelles passe le premier. Ensuite, c’est Lacroix, puis Camille Desmoulins. Il est calmé, il dit seulement : Voilà comment devait finir le premier apôtre de la liberté ! Il tend au bourreau la mèche de cheveux de Lucile, enfermée dans le médaillon qu’il serre entre ses doigts depuis la prison : Fais remettre ces cheveux à ma belle-mère. Ses derniers mots sont pour sa femme bien-aimée.

Danton monte le dernier sur la plate-forme rougie par le sang de ses amis, il lance le mot qui n’est pas près d’être oublie : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ! »

Charles-Henri Sanson, quelques heures après avoir tranché la tête du citoyen Desmoulins, va remplir sa mission. Il se rend chez les Duplessis, rue des Arcs. Il a lui-même rédigé un compte rendu de cette visite : Il demeure au second étage. Il m’a fait entrer dans une grande pièce richement meublée, il m’a montré une chaise, et se laissant tomber dans un fauteuil, il a caché son visage dans ses mains. Ayant entendu le cri d’un enfant, j’ai aperçu, dans le renforcement d’une bibliothèque, un berceau dont les rideaux étaient fermés. Le  citoyen Duplessis a couru au berceau et en a retiré un petit garçon qui paraissait malade et continuait de gémir, me le montrant, il me dit : « C’est leur fils. » Sa voix pleurait, mais ses yeux, rouges comme le fer au feu de forge, étaient secs. Il m’a répété : « C’est leur fils. » Il l’a embrassé avec une sorte de rage ; le remettant dans son lit, et après un effort : »Vous étiez là…vous l’avez vu ? » J’ai fait signe que oui. « En homme de cœur ?… en républicain ?… N’est-ce-pas ? » a-t-il ajouté sans prononcer le mot de mort. J’ai répondu que les dernières paroles avaient été pour ceux qu’il aimait. Après un silence assez long, tout à coup, se tordant les bras et devenant pâle, il s’est écrié : « Et elle ? et ma fille ? ma pauvre Lucile !… Seront-ils impitoyables pour elle comme ils l’ont été pour lui ? Mon Dieu ! Penser qu’il ne nous est pas permis de recueillir son dernier souffle, qu’elle se débattra, qu’elle agonisera deux heures, tandis que nous serons ici, en sûreté, dans cette maison où elle est née… Se dire que, peut-être, moins heureuse que Camille, elle n’aura pas pour nous apporter son dernier adieu, un autre messager que le misérable bourreau qui l’aura tuée !

Je sentais un frisson courir sur mon corps et mes cheveux devenir froids… J’étais à la fois épouvanté et consterné, je ne trouvais pas une consolation à lui adresser, pas une parole d’espérance à lui dire… On sonna en ce moment, une citoyenne d’une cinquantaine d’années, belle encore, mais le visage décomposé par le désespoir, entra et se laissa tomber dans les bras du citoyen Duplessis en criant : « Perdue, elle est perdue ! Elle paraît au tribunal dans trois jours ! »

C’était la mère de la femme de Desmoulins. J’eus terreur à l’idée d’être connu de cette femme que j’avais fait veuve de sa fille elle-même, et je me suis enfui comme si j’avais commis un crime. Jamais je n’ai tant souffert qu’en présence de ces infortunés.

 Camille Desmoulins a poussé Brissot et quelques autres à l’échafaud, mais l’image qu’il a laissée est celle de cet amoureux de trente-quatre ans qui meurt pour avoir fait appel à la pitié.

Lucile, dans la cour de la Conciergerie, ne pleure pas sur son propre sort, elle pleure la fin de son bonheur. Elle se sait perdue, elle est accusée d’avoir voulu égorger la Convention et d’avoir eu pour but de replacer, avec la complicité de Dillon, le fils de Louis XVI sur le trône. Elle se moque de ses allégations fantaisistes, elle n’a qu’un désir : rejoindre Camille dans la mort. Le 24 germinal, lorsque, après trois jours de débats truqués, elle entend la sentence, elle se dresse les yeux brillants et s’écrie : « O joie ! Dans quelques heures je vais donc revoir mon Camille ! »

Héroïne de l’amour conjugal, Lucile ne songe qu’à l’absent, son fils ne l’inquiète pas. Elle sait que Maman Melpomène la remplacera auprès de lui. Le soir, dans sa prison, elle lui destine ses derniers messages : « Bonsoir, ma chère maman, une larme s’échappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m’endormir dans le calme de l’innocence. »

Pour se rendre à l’échafaud, en souvenir de Camille, elle se fait belle. Son charme, sa beauté et sa contenance font une grande sensation sur le public et même sur le bourreau : « Elle avait, a dit l’homme, coupé ses cheveux sur le devant et sur les faces de sa tête, elle était à peine pâlie. »

Avant de monter dans le second tombereau entouré d’hommes en armes, elle voit s’approcher l’ex-général Dillon : Je regrette, lui dit-elle, d’être la cause de votre mort !en souriant, Dillon répond : « Vous n’en êtes, chère amie, que le prétexte ! Et je suis désespéré de n’avoir rien pu faire pour… » Elle l’interrompt : Regardez si mon visage est celui d’une femme qui a besoin d’être consolée ! Elle est rayonnante à la pensée de mourir. Tissot, dans son « Histoire de la Révolution », n’a pu oublier sons visage juvénile qui, jusqu’à la fin, demeurera illuminé par l’amour : J’ai vu cette jeune femme et je garde d’elle une impression ineffaçable, où le souvenir de sa beauté, de la douceur de ses regards, de la mélodie de sa voix, se mêle à l’admiration pour son courage…

 Elle prend place, avec la veuve Hébert, dans la charrette om se trouvent Grammont-Nourry et son fils l’un reprochant à l’autre de l’entraîner dans la mort. La discussion entre le père et le fils s’envenime, ils se traitent de scélérats. Lucile dit alors au fils : On prétend, Monsieur, que vous avez insulté Antoinette dans la charrette. Cela ne m’étonne pas, mais vous auriez bien dû garder un peu de cette audace pour braver une autre reine… la Mort, à laquelle nous allons ! Sur les marches, les deux hommes se disputaient encore…

Lucile, sans dire un mot, monta à l’échafaud comme à l’autel, en souriant.

Deux ans plus tard, cette même Convention qui, à l’unanimité, avait voté l’arrestation de Camille Desmoulins et de ses amis, approuvait à l’unanimité, une déclaration de Merlin de Thionville : Il faut, disait ce brave homme, jeter des fleurs sur la tombe de Camille Desmoulins, mort pour avoir rappelé des principes d’humanité trop longtemps oubliés.

Le peuple de Paris, qui l’avait insulté sur la charrette où il se débattait, s’empressa d’applaudir et se bouscula, comme d’habitude, pour lui rendre les honneurs…

En 1796, le conseil des Cinq-Cents pris une résolution concernant le fils Desmoulins : Horace toucherait jusqu’à ce qu’il eût atteint dix-huit ans, un secours annuel de deux-mille francs.

Cette rente ne lui fut jamais payée.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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