Philippe le Bel, le roi cupide

En 1306, menacé par une violente émeute populaire à l’occasion d’un nouvel impôt, le roi Philippe le Bel se réfugie dans l’enclos du Temple. Il n’a, jusqu’alors, aucune raison de considérer les Templiers comme des ennemis. C’est à sa demande et à celle du pape qu’un an auparavant, Jacques de Molay, gentilhomme bourguignon et Grand Maître du Temple (élu à l’unanimité quatorze ans auparavant) a quitté Chypre pour venir s’installer à Paris.

Philippe veut, prétend-il, l’entretenir d’un nouveau projet de croisade. Jacques de Molay, en tant que Grand Maître du Temple, a rang de prince et est en droit de recevoir des hommages dignes de ceux d’un souverain.

Le roi lui demande d’être le parrain de l’un de ses fils, et, aux obsèques de la belle-sœur du roi, c’est le Grand Maître qui tient le cordon du poêle. Philippe le Bel a utilisé l’or du Temple pour acheter l’île d’Oléron et doter sa fille Isabelle, lors de son mariage avec le roi d’Angleterre, de 500 000 livres.

Certes, dans sa lutte contre Boniface VIII, lorsque le roi a appelé au concile contre le pape, les Templiers ont tardé à le soutenir, après avoir soutenu le pape dont hiérarchiquement, ils dépendent, contre le roi, dont ils ne sont même pas les vassaux.

Mais cette prudence diplomatique n’est pas de nature à engendrer une haine durable.

Certes, le roi de France, toujours désargenté, malgré les impôts excessifs et arbitraires qu’il fait lever par son conseiller Enguerrand de Marigny, leur a emprunté de l’argent ; mais toutes les cours d’Europe ont le Temple pour banque.

Certes, Philippe le Bel a demandé à être affilié à l’Ordre. Des entorses à la règle édictée par saint Bernard ont déjà été commises ; mais un roi de France aussi orgueilleux et autoritaire faire vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, ce serait peu crédible. Philippe le Bel se voit donc éconduit1. Sans doute en ressent-il de l’agacement. Mais de là à demander l’abolition de l’Ordre prestigieux qui n’a pas voulu –ou pas pu- l’accepter, et dans lequel nombre de fils de grandes familles nobles de France portent la croix pattée…

A moins que, justement, la présence de ces hommes de haute lignée ne soit pour lui prétexte à rappeler à l’ordre des vassaux certes soumis, mais prompts à afficher des velléités d’indépendance face à un pouvoir royal qu’il veut fort : les familles dont des membres connaîtront l’humiliation des cachots royaux montreront ensuite moins d’arrogance…

1 Un moine flamand décrit ainsi à son avènement Philippe IV dit le Bel, fils de Philippe III dit le Hardi et petit-fils de Louis IX, dit saint Louis : « un certain roi de France, nommé aussi Philippe, rongé par la fièvre de l’avarice et de la cupidité ». Monté sur le trône à 17 ans, il était beau, froid, taciturne, dur, brave, mais sans éclat, et habile dans le complot. Ses desseins comme ses ennemis, il savait les poursuivre par la ruse ou par la violence, la corruption ou la cruauté. S’il était attentif à ses sujets, il ne leur marquait pas une sympathie particulière, comme son saint grand-père. Il savait en revanche choisir ses conseillers et ses serviteurs, et savait aussi les récompenser. Il fut le premier des capétiens à plier le droit à sa volonté et à pousser la royauté française vers la monarchie absolue.

Un royaume dans Paris

Il franchit donc la porte de la forteresse, accompagné d’une escorte, pénètre dans la ville secrète. C’est la première fois qu’un roi de France visite la cité des Templiers, qui représente le tiers de la surface du Paris d’alors, en plein cœur de sa capitale.

Il est accueilli par le Grand Maître Jacques de Molay avec un éclat qui dépasse la pompe royale. Il y a là, dans la cour d’honneur du Temple, les officiers du Temple en grande tenue, vêtus du manteau blanc frappé de la croix rouge, des prêtres en vêtements de cérémonie. L’accueil ressemble à la fois à une réception militaire et à une intronisation religieuse, tandis que la populace gronde au-delà des murailles. Les Templiers reçoivent le roi, l’abritent, le protègent, mais refusent de combattre les émeutiers avec les troupes royales. Ils se sont toujours volontairement tenus en dehors des événements politiques du pays.

Est-ce la vue des richesses accumulées dans les salles de la forteresse, amassées là depuis deux cents ans, ramenées d’Orient par les Templiers1 qui allume l’avidité de Philippe le Bel et un ardent désir de s’en emparer, ou a-t-il, avec ses conseillers, déjà prémédité de réduire la puissance de l’Ordre, de l’abattre ? Philippe le Bel est alors dans une situation quasi désespérée : la reddition de la Guyenne et de la Flandre, après de longues escarmouches et batailles interminables, a ruiné les finances royales ; lever de nouveaux impôts est impossible : l’émeute dont il est victime le prouve ; dépouiller encore les Juifs ? Il vient de les chasser de France pour s’emparer de leurs biens. Edouard 1er d’Angleterre a fait de même en 1290. La technique est identique et resservira : le pouvoir laisse courir –ou provoque- des rumeurs sur de prétendus crimes (les juifs crucifieraient des enfants, profaneraient les hosties…) puis, avec l’appui populaire qui exige des boucs émissaires dès que ça va mal (intempéries, mauvaises récoltes…) procède à l’expulsion. Reste donc, pour le roi, la possibilité d’une grande confiscation, mais il a déjà sévi partout. Sauf dans le Temple : s’il l’abat, il pourra s’enrichir de ses dépouilles.

1 La fortune des Templiers avait trois causes principales : les donations, les bénéfices commerciaux et les tributs qu’ils imposaient aux Musulmans vaincus, les butins qu’ils faisaient sur eux.

sceau-de-Louis-le-HutinLa lutte contre Rome

Philippe le Bel est un homme obstiné, vindicatif : sa lutte contre le pape Boniface VIII le prouve. Boniface VIII a été élu pape en 1294, à 66 ans. Il connaît le jeune roi Philippe le Bel, avec lequel il est ami depuis qu’il a été légat en France. Mais le pape et le roi ont les mêmes défauts : tyranniques et hautains, mais le premier avec moins d’habileté et plus d’emportement que le second.

Philippe, qui, à son habitude, a besoin d’argent pour lutter contre les menées anglaises, taxe d’un impôt supplémentaire (il y a déjà une dîme (un dixième des revenus) – instaurée lors des croisades pour soutenir l’effort militaire du roi, et que Philippe avait rétabli, malgré l’absence de nouvelle croisade) le clergé français.

L’ordre de Cîteaux refuse de payer ce supplément. Boniface VIII, à la surprise de Philippe le Bel, soutient les moines et menace même d’excommunication tous ceux qui voudraient taxer les Eglises et les ecclésiastiques sans l’autorisation du souverain pontife. Philippe le Bel se maîtrise et se contente d’interdire en direction de Rome, de l’or, l’argent et des objets précieux. L’affaire s’apaise.

Mais un nouveau litige surgit entre le roi et l’archevêque et envoie à Paris un légat originaire de Narbonne. Boniface VIII soutient l’archevêque et envoie à Paris un légat originaire du Languedoc (le pays porte encore des traces vives de l’écrasement des Cathares) qui déteste les barons du Nord et leur roi.

Ce légat, Bernard de Saisset, malgré son rôle diplomatique, tient des propos qui le sont peu : il affirme que saint Louis aurait prédit que sa race disparaîtrait à la troisième génération, et que le roi Philippe est certes un descendant de Charlemagne, mais illégitime.

Les premiers Etats Généraux

Conseillé par Guillaume de Nogaret, lui aussi du Sud, et farouchement opposé au pouvoir ecclésiastique, Philippe le Bel fait arrêter le légat et envoie Nogaret à Rome demander au pape des excuses. Boniface VIII, bien entendu,, le prend de haut et répond par une bulle dans laquelle il affirme que le pouvoir spirituel d’origine divine –le sien – est supérieur à tout pouvoir temporel.

Philippe le Bel est violent mais point sot. Accepter cet argument, c’est voir l’Etat absorbé par l’Eglise, donc voir le roi de France accepter la domination d’un chef étranger. Le 10 avril 1302, Philippe le Bel convoque en l’église de Notre-Dame les premiers Etats Généraux de l’histoire de France, qui protestent contre les prétentions papales. Boniface VIII convoque les évêques français pour un concile. Philippe le Bel s’oppose à leur départ pour Rome. Boniface VIII menace de l’excommunier. Philippe le Bel décide à son tour de convoquer un concile, afin de déposer Boniface VIII.

Nogaret est chargé d’aller l’annoncer à l’intéressé qui s’est réfugié dans Anagni, sa ville natale. Nogaret s’allie avec Colonna, ennemi juré de Boniface VIII. Le 7 septembre 1303, ils entrent dans Anagni où le pape les reçoit. L’entrevue est dramatique. Colonna somme Boniface d’abdiquer ; Boniface VIII qui a 75 ans, déclare préférer mourir. Colonna le gifle de son gantelet de fer, et l’aurait sans doute tué1 sans l’intervention de Nogaret.

1 Sciarra Colonna avait été proscrit par Boniface VIII : tombé aux mains des corsaires, il avait préféré ramer plusieurs années à bord de leur galère plutôt que de révéler son identité : ses maîtres l’auraient alors, insupportable humiliation, vendu à son ennemi.

le-pape-Clément-VUn pape de transition

Boniface VIII  ne se remet pas de cet affront et meurt un mois plus tard, de rage, selon certains, de fièvre selon d’autres et sans avoir recouvré la raison1. Son successeur Benoît XI, fils d’un simple berger, lève les excommunications qui ont frappé les Français, à l’exception de celle de Nogaret. Un mois après la bulle qui confirme sa décision, il meurt. Une jeune femme lui aurait présenté une corbeille de figues fraîches empoisonnées. Selon les rumeurs, on attribue cette fin prématurée au doigt de Dieu, mais aussi à la main de Nogaret, voire à celle de Philippe le Bel. Après six mois de conclave, les cardinaux élisent, avec l’accord de Philippe le Bel, Bertrand de Goth, ecclésiastique que l’on dit à la solde du roi d’Angleterre mais que Philippe le Bel, bon connaisseur de la bassesse humaine, sait pouvoir retourner. Ainsi est fait.  Le nouveau pape, qui prend le nom de Clément V, fait dès son élection acte d’allégeance au roi de France. Lequel, parmi d’autres exigences, demande que la mémoire de Boniface, son prédécesseur, soit condamnée, et que l’ordre des Templiers soit poursuivi et aboli. Clément V, qui ne cessera de tergiverser pendant ses neuf années de pontificat à Avignon refuse de condamner son prédécesseur : en contrepartie, il cède sur les Templiers 2… ainsi est scellé le sort du plus prestigieux des ordres de chevalerie. Philippe le Bel a les mains libres. La tragédie peut commencer.

1 Célestin V, le prédécesseur de Boniface VIII, lui aurait dit : « Tu montes comme un renard ; tu régneras comme un lion ; tu mourras comme un chien ».
2 Clément V acceptera, notamment, d’amnistier Guillaume de Nogaret à condition qu’il effectue un pèlerinage en terre sainte, voyage que Nogaret, nommé chancelier par Philippe et doté de nombreuses terres en Languedoc, ne fera jamais

 

Source : Pierre Norma dans l’Actualité de l’Histoire mystérieuse

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