Reims, Saint Remi basilique tutélaire

Pour l’homme médiéval, une cité n’est pas défendue uniquement par une enceinte et des hommes d’armes, elle est également protégée par la puissance des saints dont elle conserve les reliques et par la prière des clercs qui en ont la garde.

Remi, le saint patron

Depuis plus de quinze siècles les Rémois considèrent saint Remi comme leur protecteur. Il le fut de son vivant. Dès avant la chute définitive de l’empire romain d’Occident (476) les évêques étaient devenus les défenseurs des cités. Leur autorité spirituelle était généralement appuyée par une parenté prestigieuse au sein de l’aristocratie sénatoriale qui montait en puissance avec le déclin du pouvoir central. Fils d’un comte gallo-romain, frère et oncle d’évêques, saint Remi est représentatif de ces lettrés de bonne famille promis à un brillant avenir dans l’administration civile ou ecclésiastique, car il n’était pas rare de passer de l’une à l’autre. Seulement cet homme eut un destin exceptionnel. L’historien doit confesser d’emblée que sa personnalité nous échappe en grande partie tant les sources sont rares ou tardives et encombrées de poncifs de l’hagiographie : les vies de saints du haut Moyen Age se ressemblent beaucoup dans le désir de conformer leur héros à l’exemple du Christ. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre la fécondité d’une vie chrétienne, mais peut-on attester pour autant que tous nos pères dans la foi ressuscitaient les morts, changeant l’eau en vin ou remplissaient d’excellent vin un tonneau vide ? Les quelques textes sûrs permettent toutefois de mettre en relief son rôle de pasteur et de docteur. Distingué par sa science et surtout une connaissance profonde de la rhétorique, l’évêque de Reims avait composé un recueil de sermons qui fit l’admiration de Sidoine Apollinaire : « Tous ont unanimement reconnu que peu d’œuvres oratoires contemporaines peuvent soutenir la comparaison ». Mais l’art de convaincre ne serait rien sans la charité. A ses confrères qui lui reprochaient sa faiblesse à l’égard d’un prêtre indigne, saint Remi répondit : « Nous n’avons pas reçu mission de nous livrer à l’emportement, mais d’avoir souci des hommes. Nous sommes ministres de la miséricorde plus que de la colère ».  C’est cette image de bonté qui a été gardée fidèlement par la mémoire collective, alimentant une dévotion populaire qui ne se dément pas. Il faut la compléter par l’audace missionnaire.

Saint Remi, évêque dès les années 460, a été le témoin d’un bouleversement de la société gallo-romaine et de l’agonie d’un empire éclaté. Eclatement politique avec la constitution de royaumes barbares –wisigoth ou burgonde- dans l’ancienne Romania, éclatement culturel par la confrontation de la latinité avec de nouvelles langues, de nouvelles lois, etc., éclatement spirituel avec le développement de l’arianisme, une doctrine hérétique qui avait séduit de nombreux barbare par son monothéisme primaire réduisant le Christ au rang de créature. Les barbares au demeurant n’étaient pas totalement étrangers à la culture gréco-latine, comme le montre leur adhésion à une forme déviée du christianisme. Beaucoup d’entre eux avaient bénéficié de possibilités d’installation pacifique et contrôlée comme colons, ou d’alliances avec Rome dans le cadre de royaumes fédérés gardant les frontières. Quand saint Remi s’est adressé à Clovis, le chef franc venait de succéder à son père Childéric (+ 481) comme roi de Tournai, investi d’une autorité légitime aux yeux des Gallo-romains. Ce serait une grossière erreur de perspective que de voir en l’évêque de Reims une sorte de collaborateur s’empressant d’aller rencontrer l’ennemi. Titulaire du siège métropolitain de Belgique Seconde, il était l’interlocuteur spirituel de celui qui exerçait une puissance temporelle, puissance étendue à l’ensemble de la province quand la bataille de Soisson (486) permit au jeune chef ambitieux d’éliminer le dernier défenseur des enseignes romaines. Face à l’irrésistible expansion des Francs, l’évêque aurait pu se draper dans sa toge d’aristocrate et méditer  dans son oratoire  sur l’écroulement d’un monde. Qu’avait-il en commun ce quinquagénaire lettré, avec ce jeune chef de guerre, païen comme son père, enseveli en armes avec toute une cavalerie pour chevaucher au Walhalla ? Mais la mission s’impose à ceux qui ont reçu le don de la foi. Une lettre heureusement conservée nous montre comment saint Remi entreprit le dialogue en proposant d’abord au roi une morale de gouvernement : « Soulage tes concitoyens, rends courage aux affligés, protège les veuves, nourris les orphelins et, si possible, apprends à tous à t’aimer et à te craindre… joue avec des jeunes mais traine les affaires avec les vieillards si tu veux régner et passer pour un grand ».

Le baptême de Clovis

Pour Clovis, accepter ce baptême c’était abandonner les dieux qui lui avaient donné la victoire, c’était risquer de s’aliéner les guerriers en adoptant la religion des vaincus ; mais c’était le moyens de s’assurer la sympathie des évêques, dont l’appui serait précieux au sud de la Loire dans la perspective d’une lutte contre les royaumes ariens des Wisigoths et des Burgondes. Quelle fut la part de calcul, de la grâce, de l’évêque, de l’épouse croyante, sainte Clotilde ? Dieu seul le sait. Le baptême eut lieu à Reims et puisque l’évêque en était le ministre, il fut célébré dans le baptistère proche de la cathédrale. Le jour est connu : Noël. L’année l’est moins. Il semble qu’il faille rajeunir l’évènement de deux ou trois ans (498, 499) même si la date est traditionnelle – celle de la cérémonie collective – s’impose pour célébrer le XVe centenaire en 1996. Cette célébration est amplement justifiée par les conséquences historiques considérables de l’événement :

Le baptême du roi a servi la dynamique de la victoire et permis la conquête –achevée par ses fils- de l’ancienne Gaule, ainsi que le ralliement à Clovis des Francs rhénans. Ainsi s’est constitué un royaume des Francs dont, au gré des partages, une part essentielle devint le royaume de France. A l’évidence le baptême est un acte fondateur de notre nation, mais il la dépasse ; en exprimant l’alliance dans la foi de l’héritage romain –personnifié par le pontife –  et des nouvelles forces germaniques –qu’incarne Clovis- il marque le début d’une nouvelle société dont le dynamisme marquera  l’Europe entière du sceau de la chrétienté. Le Moyen Age est né dans le baptistère de Reims.

Le baptême de Clovis doit absolument être relu dans un contexte européen, car il entraîna le baptême des Francs dont le roi avait réalisé l’unité. Or ceux-ci occupaient, outre la plus grande partie de la France actuelle, la Belgique, le Luxembourg, le Limbourg et le Bralant néerlandais, les Länder allemands de Sarre, Rhénanie-Palatinat, Westphalie et Hesse. Les récents et douloureux conflits seront d’autant mieux dépassés que nous nous souviendrons de notre histoire commune. Chaque année la Saint-Remi attire des pèlerins de Remigiusberg (= Mont Saint Remi) au diocèse de Mayence.

Le baptême enfin assura le triomphe du catholicisme, aucune survivance de l’arianisme ne subsistant au-delà de la victoire militaire des Francs.

Du baptême au sacre : la sainte ampoule

L’importance de l’événement n’échappa pas aux successeurs de Clovis. Quand fut introduit en France le rite biblique de l’onction du roi, l’archevêque de Reims ne tarda pas à revendiquer le privilège. Fils de Charlemagne, Louis le Pieux vint à Reims le 5 octobre 816 pour recevoir le sacre impérial des mains du pape Etienne IV dans la cathédrale. « C’est dans cette église que, par la grâce de Dieu et la coopération de saint Remi, notre nation des Francs avec son roi qui portait le même nom que nous a été lavée dans les eaux sacrées du baptême… » écrivait-il peu de temps après à l’archevêque Ebbon. Le roi sacré était un nouveau David (Charlemagne était ainsi surnommé à la cour), il était le nouveau Clovis (Clodovecus = ludovicus, Clovis = Louis). Mais le geste de Louis ne suffit pas à fonder la tradition, l’empire fut partagé et le premier sacre d’un roi de France occidentale (Charles le Chauve) fut célébré à Orléans par l’archevêque de Sens. C’est à l’occasion du sacre de ce même Charles le Chauve comme roi de Lotharingie en 869 que le prélat consécrateur, l’archevêque de Reims Hincmar, développa les prétentions de son Eglise en réalisant l’amalgame du Baptême et du sacre de Clovis.

Selon lui, le « glorieux Clovis, roi de France, a été oint et consacré comme roi à l’aide d’un chrême venu du ciel que nous possédions encore ».  Grégoire de Tours, notre seule source mérovingienne qui détaille le baptême, n’en dit pas un mot. Toutefois, ce n’est pas Hincmar qui a inventé le miracle d’une fiole apportée par une colombe, attesté dans des sources liturgiques rémoises antérieures. L’analogie avec le baptême du Christ rapporté par les évangélistes est évidente : « L’Esprit saint descendit sur lui sous une forme corporelle, tel une colombe » (Luc, III, 22), il peut s’agir d’une extrapolation à partir de l’iconographie, confortée par une « méprise archéologique ». L’hypothèse a été émise d’une découverte, dans le tombeau de saint Remi, d’une ampoule d’aromates datant de son inhumation et identifiée alors comme la fiole miraculeuse. Car la Sainte Ampoule a bel et bien existé et les textes permettent de la suivre du 9 septembre 869 au 7 octobre 1793, date de sa destruction par le conventionnel Rühl sur la place « ci-devant royale ». Renfermée dans le tombeau de saint Remi (ce qui montre que c’est là qu’on a dû la trouver- elle ne le quittait, sous bonne garde que pour le sacre du roi. Dès lors, ce mausolée était doublement vénérable. Déjà Carloman   (+ 771), frère de Charlemagne, avait choisi de reposer auprès du corps saint. Hincmar s’employa à développer un culte national à celui qu’il appelait « apôtre des Francs », à faire de l’église un sanctuaire royal. Charles III le Simple (893), Robert 1er (922), Lothaire (954), furent sacrés à Saint-Remi (la cérémonie à partir de 1027 se fixa à la cathédrale) : Louis IV (+ 954), son épouse Gerberge (+ 973) et leur fils Lothaire (+ 986) s’y firent enterrer. Nécropole des derniers carolingiens, la basilique témoignait de l’alliance entre l’Eglise de Reims et ma monarchie. Pour qui lit la Vie de saint Remi rédigée par Hincmar, il est clair que c’est de l’entente entre le roi, héritier de Clovis, et l’archevêque, successeur de l’apôtre des Francs, que devait naître un gouvernement légitime, juste, pacifique et stable. Tel était l’ordre voulu par Dieu qui avait dépêché tout exprès un saint chrême miraculeux, telle était la signification de la grande église bâtie et décorée au XIe et XIIe siècles.

Les étapes de la construction

Mort vers 533 –à l’âge avancé de 96 ans selon la tradition – saint Remi fut inhumé comme ses prédécesseurs dans le quartier des nécropoles. Hors des murs de la ville du Bas-Empire, comme l’exigeait la loi romaine, à près d’un kilomètre au sud, se trouvait toute une concentration d’édifices funéraires de part et d’autre de la via caesarea, la route de Rome. Les plus anciens étaient vraisemblablement Saint-Sixte, Saint-Timothée et Saint-Martin, consacrés au premier évêque, au premier martyr de Reims et au grand évangélisateur de la Gaule du IVe siècle. A côté se trouvaient Saint-Celsin (qui devint Sainte Balsamie ou Sainte-Nourrice quand on y plaça les reliques de la sainte femme qui avait allaité saint Remi), Saint-Jean-Césarée et Saint-Nicaise, fondée vers 370 par le maître de la milice Jovin, placée d’abord sous le vocable de Saint-Agricole avant de prendre celui de l’évêque martyrisé par les Vandales en 407. Et puis il y avait un petit oratoire Saint-Christophe où, modestement, saint Remi voulut reposer. Bientôt son culte devait entraîner un changement de titulaire et un agrandissement du bâtiment. Grégoire de Tous signale dès les années 570 la basilique Saint-Remi ; la transition solennelle du corps dans la nouvelle église a eu lieu le 1er octobre, qui devint alors la Saint-Remi, attestée dès 585 en, Austrasie, le royaume franc de l’Est dont Reims fut un temps la capitale. Dans les années 760, sous le règne de Pépin-le-Bref, l’archevêque Tilpin – le Turpin de la Chanson de Roland- installa des moines venus de Saint-Denis où lui-même avait été religieux. Pendant plus de mille ans les Bénédictins ont célébré les offices devant les saintes reliques et accueilli les pèlerins. Agrandie au IXe siècle, l’église abbatiale a été consacrée le 1er octobre 852 par Hincmar qui transféra solennellement le corps de saint Remi dans une châsse revêtue d’argent. Au Xe siècle, l’ensemble des bâtiments monastiques, situés hors les murs de la cité, fut pourvu d’une enceinte défensive propre, à l’origine d’un bourg donné en juridiction à l’abbaye lorsque les archevêques en abandonnèrent la direction pour la confier à un abbé régulièrement élu par les moines (945).

L’essor spirituel et temporel de la communauté conduisit l’abbé Airard à entreprendre en 1007-1010 la construction d’une très grande église, si grande que les fonds vinrent à manquer et que son successeur Thierry dut démolir en partie l’œuvre entreprise et la reprendre sur des plans plus modestes. Il reste du premier projet les piles fasciculées de la nef, combinant deux fois le nombre sept avec une remarquable richesse plastique. Le chœur du XIe siècle était terminé par une abside réservée aux reliques de saint Remi flanquée de trois absidioles sur chaque croisillon. Le long transept était contourné de galeries au rez-de-chaussée et à l’étage, ce qui permettait aux fidèles de s’approcher du sanctuaire. La nef, précédée d’un porche, longue de onze travées proches de la croisée. Une charpente en bois couvrait alors le tout : la basilique avait l’ampleur des constructions germaniques et leur absence d’articulation ; les lignes horizontales dominaient, convergeant vers le sanctuaire. La cérémonie de la dédicace, rapportée par un témoin, le moine Anselme, a été exceptionnelle ; elle fut en effet célébrée par le pape Léon IX, de retour de Cologne, au milieu d’un grand nombre de prélats, car le pontife avait convoqué à Reims un concile destiné à restaurer la discipline de l’Eglise (1er octobre 1049). La toute jeune basilique se trouva ainsi être le cadre des prémisses de la réforme grégorienne. On sait que dans cette entreprise les papes s’appuyèrent sur les moines, spécialement ceux de Cluny, dont les bénédictins de Saint-Remi avaient adopté les coutumes, sans toutefois se rattacher à leur ordre. Odon, abbé de 1118 à 1151, fi embellir le chœur de l’église, qu’il dota d’un pavement de mosaïques, d’une grande couronne de lumière, d’un chandelier à sept branches et de monuments funéraires destinés à exalter la fonction de nécropole royale. Nous  en reparlerons plus bas à propos du décor.

La  volonté de faire pièce aux ambitions de Saint-Denis et de son abbé Suger est évidente. C’est sans doute ce qui guida aussi son successeur Pierre de Celle (1161-1181) quand il décida un vaste programme d’embellissement de l’édifice à ses deux extrémités, comme l’abbatiale parisienne ou plus récemment la cathédrale de Reims remaniée par l’archevêque Samson de Mauvoisin. Il considérait à juste titre que le sanctuaire manquait d’ampleur et de commodité de circulation autour des reliques ; les fidèles pouvaient y accéder facilement mais l’absence de déambulatoire en faisait un cul-de-sac. Par ailleurs, l’extrémité occidentale de la nef était sombre et peu adaptée à l’affluence. D’abord on démolit le porche, tout en gardant les tours romaines aux angles, et on prolongea la nef de deux travées gothiques jusqu’à une nouvelle façade très ajourée. Puis on remplaça l’abside et quatre des six absidioles romanes par un nouveau chœur plus profond, entouré d’un déambulatoire à cinq chapelles rayonnantes. Nef et transept à bas-côtés trouvaient ainsi leur prolongement logique avec un contournement du reliquaire. Aux jours d’affluence, il suffisait d’instituer un sens unique… En 1181, Pierre de Celle devint évêque de Chartres et c’est son successeur Simon qui termina l’entreprise  en surélevant et voûtant  d’ogives les murs romans de la nef et du transept, dotés alors d’oculi. Un somptueux programme de vitraux fut réalisé. Cette époque est assurément l’apogée de la vie monastique à Saint-Remi, où l’on pouvait peut-être compter 150 à 200 religieux.

Basilique-Saint-Remi-Reims-JK.Graber-CollLa Guerre de Cent Ans fit tomber  leur nombre à une quarantaine. Au début du XVe siècle l’abbé Jean Canart fit élever une flèche (démolie en 1826) au-dessus du chœur des moines ; elle avait le mérite de corriger la différence de hauteur des combles entre la nef et le transept. En 1478 l’abbaye tomba en commende. L’un des premiers titulaires, l’archevêque Robert de Lenoncourt (1481-1532) fit refaire en style flamboyant la façade méridionale du transept (1506) et offrit à l’église dix splendides tentures de chœur. Son neveu et homonyme commanda un nouveau mausolée pour saint Remi et la Sainte ampoule (1599-1537), dont il ne reste que les statues des pairs de France dans la reconstitution actuelle (1847). En 1602 l’archevêque-abbé Philippe du Bec fit raccourcir d’une travée l’extrémité nord du transept et ouvrir une grande rose ; peu après on entreprit la reconstruction de l’escalier menant au dortoir.

La reprise en mains par les religieux de la congrégation de Saint-Maur à partir de 1627 entraîna de grands travaux, surtout dans les bâtiments monastiques, mais aussi dans l’église (clôture du chœur, 1655-1723). Après l’expulsion des moines en 1792, l’abbatiale fut livrée aux vandales de la Terreur : le mobilier fut saccagé, la mosaïque romane détruite pour faciliter l’évolution des chevaux qui tournaient là comme au manège. Sa reconversion en église paroissiale pour les quartiers du sud la sauva de la démolition mais au début du XIXe siècle les voûtes de la nef étaient si abîmées qu’on les remplaça à l’économie par des fausses voûtes enduites de plâtres (1830-1835) et après un effondrement côté sud on songea un moment à ne garder que le chœur et le transept. Le classement comme monument historique en 1841 permit les travaux salutaires.

La guerre de 1914-1918 fit de gros dégâts ; les fausses voûtes de la nef brûlèrent, laissant celle-ci à la merci des intempéries, si bien qu’en 1919 le côté méridional s’effondra avec une partie du bras sud du transept. Il fallut quarante années pour relever les ruines. Grâce au talent de l’architecte Henri Deneux la restauration respecta scrupuleusement l’état de l’édifice antérieur à la guerre et restitua la voûte de pierre de la nef. Le 1er octobre 1958 la basilique Saint-Remi fut entièrement rescapé, témoin de quinze siècles d’histoire, qui a été inscrit en décembre 1991 au Patrimoine Mondial distingué par l’UNESCO.

Orgue-basilique-st remiL’architecture

Il se dégage toujours de Saint-Remi un esprit monastique. Malgré les remaniements la nef a gardé des proportions romanes. Après les deux travées des années 1165, proches de la façade, comportant quatre niveaux réunis sous une voûte sexpartite, on se retrouve dans l’église du XIe siècle. Les grandes arcades en plein contre retombent sur des piles fasciculées par l’intermédiaire de chapiteaux décorés de stuc moulé. Il y a là une grande recherche de volume et de décor par rapport à la sécheresse des piles rectangulaires à simple imposte moulurées que l’on retrouve dans les édifices contemporains et même dans le transept de la basilique. Le tribune ouvre sur la nef par deux baies géminées cintrées. L’élévation se termine par une fenêtre haute très simple et un oculus ajouté quand fut exhaussé puis voûté le grand vaisseau. Le transept a également conservé une grande partie de la disposition d’origine ; comme il était plus bas que la nef, les fenêtres du troisième niveau ont été bouchées et repercées au-dessus au XIIe siècle. Le mur nord montre encore la trace d’une tribune bouchée ; les bas-côtés occidentaux ont gardé des voûtes en berceaux transversaux ; à l’est s’ouvrent des absidioles voûtées en cul-de-four, qui se répètent à l’étage.

Aucun support vertical ne venait à l’origine rythmer cet espace intérieur. Les travaux de l’abbé Simon en ont modifié radicalement la conception en lui donnant une articulation : des colonnes plaquées contre les piles romanes sont issus des groupes de colonnettes qui reçoivent la retombée des voûtes et les arcs de décharge engagés, pour renforcer les murs, au-dessus des tribunes ; les fenêtres de celles-ci furent alors bouchées.

L’élévation du chœur est à quatre niveaux, caractéristique de la première génération des grands édifices gothiques : grandes arcades sur piliers monocylindriques ; larges tribunes – elles jouent encore un rôle essentiel dans l’équilibre de la construction- ouvertes de baies brisées géminées qui s’harmonisent avec les galeries romanes de la nef mais s’affinent pour laisser passer la lumière en trois verrières que compte chaque travée ; triforium et fenêtres hautes en triplets obéissent à un même rythme. Les lignes horizontales que soulignent discrètement deux frises sculptées encadrant la tribune ne brisent pas l’élan des minces colonnettes verticales ; la lumière pénètre de toutes parts et fait du chœur une châsse de verre pour les reliques du saint patron.

Le « maître de Saint-Remi », architecte anonyme, a fait preuve d’une grande virtuosité pour animer les masses murales, dédoublant par des passages la paroi de la façade ou de l’entrée de la chapelle axiale où il a créé le thème de la coursière à l’appui des fenêtres, développé dans la cathédrale à tout le rez-de chaussée. Des colonnes isolées à l’entrée des chapelles rayonnantes apportent une solution élégante au voûtement d’un rond-point en scandant l’espace comme dans un cloître. Il a lancé enfin des arcs-boutants qui sont parmi les plus anciens connus ; leur archaïsme en partie expérimental explique qu’ils assurent un peu lourdement leur fonction architectonique.

Le décor

Le décor sculpté est limité. Sur la façade deux statues sont juchées sur des colonnes antiques remployées. Saint Remi y a naturellement sa place, face à saint Pierre ; patron de l’abbé bâtisseur mais surtout premier pape, il témoigne de la fidélité à Rome : ne disait-on pas à l’époque que Reims avait été fondée par Remus et que son premier évêque, saint Sixte, avait été envoyé par saint Pierre lui-même ?  Reims était la sœur de Rome. A l’intérieur on trouve six groupes de personnages sur les consoles qui, dans le chœur des moines, surmontaient les stalles. Ces sculptures de la fin du XIIe siècle – certaines ont été refaites – montrent les précurseurs du Christ, qui sans les prophéties vécues ou proclamées ont annoncé le Messie. Près de l’autel, au sud (à droite), Moïse et Aaron entourent le serpent d’airain, qui dressé sur sa colonne pour guérir les Hébreux au désert, préfigurait la croix salvatrice ; en face Jérémie et Ezéchiel flanquent un ange portant la verge fleurie d’Aaron ou l’arbre de vie dont on fit la croix. Ensuite c’est au sud un pélican en David et Salomon ancêtres du Christ : cet animal, censé nourrir ses enfants de son propre sang symbolise le don absolu de Jésus sur la croix ; en face un ange présente les instruments de la Passion entre Daniel et Habacuc. Enfin, Jean-Baptiste avec l’agneau de Dieu fait face à Enoch et Elie.

On retrouvait certains de ces personnages sur la grande mosaïque hélas disparue : Moïse, représentant l’Ancienne Alliance, David chantant pour le Seigneur devant l’arche. Un gigantesque candélabre à sept branches, haut de six mètres (il en reste un pied au Musée), achevait de développer l’allégorie du temple judaïque dont l’église chrétienne remplit la fonction au temps de la Nouvelle Alliance, scellée dans le sang du Christ. Dans la fenêtre d’axe de la tribune, la grande crucifixion surmontant un calice (vers 1180) montre le rôle du sacrement eucharistique dans le chemin vers le salut ; notons que le crucifix, en partie masqué par une colonne quand on le regarde de face, est bien visible de biais, depuis les stalles établies de part et d’autres du chœur.

Le but qui est désigné aux moines est la Jérusalem céleste qui plane au-dessus d’eux sous la forme d’une grande couronne de lumière. Le lustre actuel n’est qu’une pâle réplique de l’original du XIIe siècle détruit par les sans-culottes parce qu’on avait le malheur de l’appeler couronne… Il en existait d’autres au Moyen Age, il en reste un à Aix-la-Chapelle dont le symbolisme est bien expliqué par l’inscription d’origine. L’Apocalypse décrit la cité sainte aux murailles d’or constellées de pierres précieuses, défendues par douze tours portant les noms des apôtres de l’Agneau (Ap. XXI, 9 sq.) quant aux séquences de huit bougies, elles répètent le nombre symbolique de la résurrection. La multiplication de huit par douze montre le rôle des durées de la vie de saint Remi – dont on ignore les dates précises de naissance et de mort – est une extrapolation de la piété populaire qui nous vaut la sympathique coutume de l’embrasement de la couronne, tel un gigantesque gâteau d’anniversaire, le jour de la fête patronale.

Ce symbolisme de la lumière, dans une église romane encore bien sombre du temps de l’abbé Odon, anticipait la reconstruction du chœur qui offre à la cour céleste ses fenêtres hautes : la Vierge préside dans l’axe, entourée des apôtres (dans la partie tournante) et des prophètes, moins visibles, dans les parties droites. Dans le registre inférieur saint Remi, dans l’axe, est entouré d’abord des saints archevêques puis de ses successeurs non canonisés jusqu’au dernier titulaire, Henri de France, mort en 1175, peu avant la réalisation de ce grand programme.

Les archevêques de Reims nous introduisent dans le thème royal déjà développé par Odon qui donna, vers 1140, des tombeaux monumentaux aux trois descendants de Charlemagne inhumés à Saint-Remi. Pour Carloman un sarcophage antique, pour Louis IV et Lothaire des statues polychromes trônant de part et d’autre de l’autel (fragment au musée). Les rois ancêtres du Christ inclus dans la tribune au milieu de verrières décoratives colorées et les rois trônant sous les patriarches dans les fenêtres hautes de la nef sont peut-être contemporains. L’ensemble exalte les rois de France, oints du chrême comme les prêtres, oints comme le Christ dont on rappelle les ancêtres royaux. Mais la première place revient aux évêques : le tombeau le plus monumental commandé par Odon était celui d’Hincmar dont le décor illustrait le prestige de l’Eglise de Reims qui sacrait les rois ; les archevêques, dans le chœur gardaient la Sainte Ampoule, tandis que les rois étaient dans la nef. Chacun à sa place en ce XIIe siècle où le pouvoir spirituel s’affirmait face au temporel.

Il y aurait encore bien des choses à analyser si les Mauristes en 1757 n’avaient pas démonté les verrières basses pour y mettre des vitreries incolores. A la fin du XIXe  siècle le verrier Maréchal, de Metz, dota la façade d’une vie de saint Remi de style néo-XIIIe siècle. La guerre de 1914-1918 pulvérisa les trois triplets centraux du chœur, refaits par Jacques Simon en 1953-1956. Le même artiste réalisa la rose nord (1958) pendant que son gendre Charles Marcq dotait la fenêtre sud d’un vol de colombes avant de dessiner dans la chapelle axiale un jeu de perspectives (1976).

A part les vitraux du XIIe siècle – le plus vaste ensemble conservé en France malgré les pertes signalées – Saint-Remi conserve un mobilier intéressant : quarante-huit dalles gravées, vestiges du dallage historié de l’abbatiale Saint-Nicaise (vers 1300), un Christ en croix habillé (début XIVe) entre la Vierge et saint Jean (           XIIIe ) provenant de l’église Sainte-Balsamie, une mise au tombeau monumentale et dramatique (vers 1530) jadis dans l’église du Temple, etc. La châsse en bronze doré décorée d’émaux où repose toujours le corps de saint Remi date de 1896.

Le décor du portail flamboyant a beaucoup souffert et n’est pas d’une qualité exceptionnelle. Les sculpteurs ont été plus habiles dans la voussure (scènes de la Passion) que dans les statues un peu lourdes de la Vierge et de saint Remi. Le pignon sud était jadis orné d’un couronnement de Notre-Dame, comme à la cathédrale ; sur les remparts le chœur des anges entoure saint Michel terrassant le démon.  Sources : Patrick Demouy Atlantis n° 374,  été 1993

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