Les Rizeries de Modane

Grâce aux Rizeries, dans la première moitié du XXe siècle, la transformation du riz brut en provenance d’Italie constituait l’une des principales activités de la cité mauriennaise.

La France, pays producteur de blé, a découvert le riz tardivement.

Cette céréale originaire d’Asie n’a commencé à apparaître dans nos assiettes qu’à partir du début du XXe siècle. Encore s’agit-il à cette époque d’un produit d’importation. Les tentatives de développer des rizières en Camargue (I) s’étant révélées peu concluantes, le riz provient alors de l’Indochine française, mais aussi… d’Italie. Cette culture est en effet répandue depuis des siècles dans la plaine du Pô, aux alentours de Vercelli et de Novara principalement.

En 1871, l’ouverture du tunnel ferroviaire du Fréjus, en reliant directement les deux côtés des

Alpes, offre une opportunité accrue aux industriels italiens d’écouler leur production. Mais, en ces temps où domine le protectionnisme économique, cette marchandise est soumise à des droits de douane prohibitifs. Pour contourner l’obstacle, la solution consiste à implanter directement en France des rizeries, ces usines de traitement du riz où les grains bruts, impropres à la consommation, sont transformés en grains blancs. Les taxes d’importation de riz brut, ou paddy, sont en effet moins élevées que celles pesant sur le produit transformé.

Rizeries-de-ModaneC’est dans ce contexte que s’inscrit l’histoire des rizeries de Modane. Aux yeux des entrepreneurs italiens, la ville bénéficie de nombreux atouts : sa proximité avec le Piémont et l’existence d’une importante communauté transalpine ; sa gare internationale, qui la relie aux grands centres urbains ; mais aussi la possibilité d’utiliser, grâce aux torrents de montagne, la force hydroélectrique nécessaire au fonctionnement des usines.

Quatre rizeries à l’histoire mouvementée

La première rizerie de Modane voit le jour en 1908, à l’initiative d’un architecte de Gênes.

Francesco Cattaneo. Située dans l’ancienne avenue de la gare -aujourd’hui route de

Bardonnèche -, c’est un vaste bâtiment en briques (2), haut de trois étages avec, à  chacune de ses extrémités, une tourelle. Juste à côté est construite une centrale électrique alimentée par la conduite forcée installée sur le torrent du Rieu Roux.

Deux ans plus tard, les frères Pellas. Génois eux aussi et déjà propriétaires d’une rizerie à Marseille, inaugurent une usine à Modane : la Rizerie de la Méditerranée est construite dans le quartier Ste-Anne, derrière l’école primaire Jules-Ferry (3). Les usines des frères Pellas seront absorbées en 1928 par Les Rizeries du Havre, donnant naissance un peu plus tard à une nouvelle entité, la Compagnie Franco-Indochinoise (la FIC).

En 1937, l’établissement de Modane aura pour directeur Joseph Mistral, futur maire de la ville de 1940 à 1959.

Évincé de la FIC, l’un des frères Pellas, Umberto, ne renonce pas : il crée une autre rizerie, à la sortie de Fourneaux, en direction du Freney. Bien que de taille modeste, elle est la seule à être directement reliée à la voie ferrée par un embranchement (4).

Entre-temps, une quatrième rizerie est sortie de terre. En 1928, Francesco Cattaneo, en difficulté financière, vend son usine a un émigré russe Pokrassov, qui la rebaptise Rizerie de Savoie. Le Génois rebondit grâce à l’appui financier d’un riche transitaire (5) italien installé à Modane, Guglielmo Gerardo. Il construit la Rizerie des Alpes, près du pont de l’Outraz, entre l’Arc et la voie ferrée. À l’instar de son propriétaire,  personnage volontiers original, le bâtiment rectangulaire se singularise par son architecture évoquant un temple antique, ceint par seize colonnes ioniques !

Rizeries-de-ModaneDu riz brut au riz blanc

Du riz brut récolté dans les plaines du Piémont au riz blanc sur la table des Français s’intercalent les transformations effectuées dans les rizeries de Modane. En gare arrivent les wagons d’Italie, chargés de sacs de jute de 100 kilos. Les plus gros arrivages ont lieu à l’automne, après la récolte. Ils sont transbordés à dos d’hommes sur des charrettes attelées vers les différentes usines. À partir de la fin des années 20, le transport s’effectuera par camions.

Les sacs sont stockés dans les vastes magasins des usines, rangés en piles de 10 à 15 sacs. Commencent ensuite les étapes successives qui vont transformer le paddy en riz blanc : le décorticage, le blanchissage, le polissage et le glaçage. Ces opérations sont entièrement mécanisées. Le travail des ouvriers consiste à alimenter les machines, à surveiller leur bon fonctionnement et à s’occuper de la manutention. Les rizeries n’employaient pas plus de quelques dizaines de personnes chacune : dans les années trente, la Compagnie Franco-

Indochinoise comptait une quarantaine d’ouvriers par exemple.

Cependant, « les rizeries fonctionnaient jour et nuit, indique M. Sylvain Chinal, dont le père et le grand-père furent employés aux Éts Pellas. Les équipes faisaient les 3×8. C’était un bon travail, payé à la tâche ». En I925, le Bulletin Financier de l’Indochine rapporte que la Rizerie de la Méditerranée « a une capacité de 800 quintaux métriques par jour », soit 80 tonnes.

Le décorticage constitue la première étape de l’usinage. Comme le blé, il s’agit de séparer le grain de paddy de son enveloppe externe non-comestible, la glume (ou balle). Ce travail s’effectue par friction, entre deux cylindres garnis d’émeri, puis par tamisage. Les déchets sont inutilisés. Enfant, M. Chinal, né en 1924, se souvient de « ces immenses tas de balles que l’on faisait brûler au bord de l ‘Arc ». Il ressort du décorticage des grains de couleur brunâtre – ce que l’on appelle le riz complet – recouvert d’une fine enveloppe, le péricarpe ou tégument.

En s’en débarrassant, on obtient du riz blanc. Pour cela, on le fait passer successivement dans plusieurs cônes métalliques, eux aussi garnis d’émeri. Les déchets, appelés brisures, sont cette fois réutilisés. Mélangés à des céréales ou a de la luzerne, ils produiront des aliments pour animaux.

Rizeries-de-ModaneLe riz est ensuite poli, par brossage entre des grands tambours verticaux recouverts de peaux de mouton. La dernière opération consiste à glacer les grains dans des tambours en bois, où tourne une vis sans fin : on y ajoute un mélange de talc et de glucose, puis de l’huile de paraffine. Le glaçage achevé, le riz est emballé dans des sacs de 100 kilos. Transportée à la gare, la cargaison sera expédiée dans toute la France.

« Travailler dans les rizeries signifiait  « manger » beaucoup de poussières, issues des différentes opérations, note encore M. Chinal. Il fallait aussi compter avec les rats et les pigeons qui, attirés par la nourriture abondante, pullulaient aux abords des usines ».

La fin des rizeries

Les tensions internationales des années trente vont sonner le glas de cette industrie modanaise. Le premier coup d’arrêt intervient en novembre 1935. En réaction à l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, la Société des Nations vote des sanctions économiques contre l’ltalie. L’importation du riz piémontais s’interrompt, frappant de plein fouet les rizeries savoyardes. Pour compenser, celles-ci se tournent vers le riz indochinois, acheminé par train depuis Marseille, port de transit des denrées coloniales.

Mais aux coûts de transports accrus, s’ajoutent des capacités de production inférieures aux grandes rizeries de la cité phocéenne, ou de celles du Havre.

La levée des sanctions contre l’ltalie, un an plus tard, n’accorde qu’un bref répit. Les usines ne résisteront pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Les échanges avec l’Italie s’Interrompent,  pendant que se réduit le trafic maritime avec l’Asie. Les rizeries ferment leurs portes les unes après les autres. Pour les Modanais, le riz, hier si abondant, se fait rare. Il devient même un produit de contrebande,  qu’ils échangeaient contre du sel, dont les Piémontais étaient dépourvus!

(l) L’essor de la riziculture dans le delta du Rhône débute réellement à partir de I945.

(2) Une partie de la rizerie fut détruite lors des bombardements de Modane pendant la guerre. La partie restante est aujourd’hui occupée par la « Marbrerie de la Vanoise ».

(3) Les établissements Pelles s’élevaient à l’emplacement de l’actuel supermarché Casino.

(4) L’usine fut rasée lors du bombardement de Fourneaux, en novembre i943.

(5) Un transitaire s’occupait des opérations de douane sur les marchandises passant par Modane.

 

La Rizerie des Alpes

Pièce remarquable du patrimoine modanais, l’ancienne Rizerie des Alpes est l’ultime témoin de cette page de l’histoire locale. Elle a connu de multiples emplois après sa fermeture. Tour à tour entrepôt de matériel, halle de marchés gymnase, cet édifice a été classé à l’inventaire des Monuments Historiques en 1987. Réhabilitée en 2005, elle accueille aujourd’hui le Centre  d’exposition de la liaison ferroviaire Lyon-Turin.

La Rizerie de St-Michel de Maurienne

C’est à St-Michel-de-Maurienne que fut installée la première rizerie de Savoie. Elle fut fondée en 1880 par un Piémontais nommé Maglia. Située dans la Grande-Rue l’établissement, alimenté par la station hydroélectrique de La Saussaz, était de taille modeste. Dévasté par un incendie en 1906, il fut repris par la famille Castello, qui traitait en moyenne 1,5 tonne de riz par jour. Reconvertie à partir de1940 au moulinage des (blé, maïs, orge) l’activité cessa en 1957.

sources: almanach  savoyard 2015

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse tout en espérant gagner un peu d'argent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *