Saint-Jean le Baptiste et les feux du solstice

Cette année, au solstice d’été 2018 la saint Jean sera célébrée le samedi 23 juin

La nuit de la Saint-Jean, au Solstice d’été, les sorcières cueillaient des herbes pour leurs sortilèges, enlevaient les étoiles du ciel et les conservaient dans des cruches enfouies dans de profondes caves.

Point cardinal dans la course annuelle du soleil, le solstice d’été, facilement repérable dans l’Europe méridionale au climat tempéré, revêt un aspect merveilleux dans les pays septentrionaux, où le crépuscule et l’aube se confondent dans l’embrasement du ciel.

A l’approche du 2l juin, la Grande Ourse, guide immuable dans le royaume des ténèbres, cède sa place à la lumière; car pour l’observateur qui s’approche du nord de l’axe terrestre, le jour estival se rallonge de plus en plus. Les nuits sont blanches dans les zones polaires et la Lune, l’éternelle amante capricieuse du Soleil, s’y soumet à la prédominance incontestable de l’astre diurne.

Solstice-d-été-saint-JeanLe soleil se repose peu au sommet du ciel : le lendemain du solstice d’été commence inexorablement le mouvement inverse de déclin qui le conduit, six mois plus tard, au solstice d’hiver. Il n’est pas étonnant que partout en Europe, au moment de l’apogée du soleil, on célèbre sa victoire instantanée par des feux, appelés souvent « feux du ciel ». Aux feux intimistes et intérieurs de Noël correspondent les joyeux feux de plein air d’été. La bûche de Noël devient bûcher de feu vif de la saint Jean, aux brasiers d’hiver correspondent les hautes flammes d’été qui dévorent paille et branchages. Alimentés de bois frais, plein de sève et de plantes odoriférantes, thym, origan, fenouil, rue, camomille, géranium, etc. ou encore de couronnes et de bouquets de mai, les bûchers solsticiaux dégagent une épaisse fumée et une forte odeur aromatique propre à éloigner tous les maléfices.

Les feux d’été, certainement feux de jubilation et de purification, ne sont pas moins des feux propitiatoires destinés à apaiser l’angoisse humaine devant le déclin solaire et peut-être une ultime tentative pour compenser cette déficience par la magie. La coutume de lancer en l’air des disques embrasés était très répandue, comme celle de faire dévaler du sommet d’une montagne ou d’une crête une vieille roue recouverte de paille enflammée, imitant ainsi la révolution du soleil.

Feux terrestres et chaleur matérielle se « marient » pendant cette nuit magique avec les faveurs du soleil, et sa lumière, source éternelle de vérité et de bonheur, est impliquée dans la prospérité des cultures, en obéissant presque à la volonté de l’homme et au jeu du hasard : on déterminait jadis la hauteur du lin ou des céréales et la richesse des futures récoltes à la hauteur des flammes ou à celle des sauts des jeunes gens au-dessus des bûchers.

Mais nos ancêtres ne se limitaient pas seulement à festoyer en l’honneur du soleil ou à pratiquer la magie, ils s’appliquaient aussi à « stocker » les bienfaits solsticiaux. Rites mystiques et cueillette de plantes médicinales et magiques se concentraient depuis toujours à cette période de l’année. On retrouve aisément dans ces plantes florissantes sous l’effet bénéfique du rayonnement solaire la dualité du bien et du mal. Remèdes aux maladies et sources de bonheur, les plantes se révèlent aussi des armes redoutables de la mort et du maléfice. Leurs qualités dépendent aussi de la façon de les cueillir ou de les cultiver. Les bonnes intentions transforment les poisons en panacées et inversement. Les plantes de sorcières provoquent extase et hallucination lors des chevauchées nocturnes mais aussi insensibilité à la douleur.

L’ensemble de ces croyances et traditions, cohérent dans son fonctionnement, est propre aux cultures dites « archaïques ». En se modifiant suivant la latitude des lieux, et en s’adaptant à l’évolution des courants philosophiques et des influences culturelles, elles se sont transmises à travers les siècles, dans une continuité remarquable.

L’Église a placé à proximité de la date solsticiale l’anniversaire de saint Jean-Baptiste, né six mois avant Jésus, suivant les traditions chrétiennes qui reconnaissent en lui « la lampe ardente et brillante » de la nouvelle foi. Les saintes écritures qui rapportent les paroles de Jean au sujet de jésus — « il faut qu’il croisse et que je diminue » — expriment bien le passage d’une conception philosophique et religieuse du monde à une autre, en comparant les deux hommes à la course solaire.

Jean-Baptiste, le dernier des prophètes, le précurseur du christianisme, fait la liaison entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Il mena une vie ascétique dans le désert sur les bords du Jourdain ; la ferveur de ses convictions rivalisait avec la dureté du paysage écrasé par un soleil impitoyable ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage, n’autorisant aucun confort à son corps desséché vêtu de peaux de bêtes.

Il prêchait la conversion intérieure (metanoia) dans l’attente du Messie, et il baptisait dans les eaux du fleuve de nombreuses personnes bouleversées par l’annonce de la proximité du royaume des cieux. Jésus, son cousin, vint recevoir le baptême auprès de lui, et c’est à cette occasion que le Saint-Esprit descendit sous la forme d’une colombe sur le Fils de Dieu.

Solstice-d-été-saint-JeanDécapité par ordre du roi Hérode pour complaire à Salomé vers l’an 28, Jean reste une des figures les plus attachantes de l’Ancien Testament ; sévère et violent dans ses jugements, audacieux dans son comportement, imprévisible dans ses réactions, innovateur dans son enseignement et habile meneur d’hommes, Jean-Baptiste est un des personnages favoris de l’iconographie occidentale, et son prénom est toujours largement utilisé dans le monde chrétien. Patron des travailleurs du cuir et d’autres corps de métiers ruraux, Jean-Baptiste, dont la fête correspond à une période de lactation abondante, est aussi patron des bergers. Par ailleurs, c’est à partir de la saint Jean que l’on commence à tondre moutons et chèvres. «Jean et Jean se partagent l’an », affirme un dicton populaire. Il s’agit des deux Jean, le Baptiste et l’Évangéliste, ce dernier étant fêté le 27 décembre, à proximité du solstice d’hiver. Tous deux contrôlent les « portes » solsticiales, notion gréco-romaine construite sur l’alternance des saisons et des cycles végétaux. L‘un présente et sanctifie au cœur de l’hiver la lumière ascendante de l’été, alors que l’autre introduit la lumière déclinante de l’hiver en plein milieu de l’été. Ils se délectent tous deux de prophéties apocalyptiques sur la fin du monde dans une conjonction ultime du feu et de l’eau, éléments à la fois purificateurs et destructeurs.

Jésus, comparé au Soleil de la justice, domine par sa naissance le solstice d’hiver; pour être présent au moment où le Soleil atteint son zénith, il est représenté par le signe du Cancer. Il devient ainsi le Chronocrator, celui qui a l’« empire sur le temps », symbolisme particulièrement présent dans l’art roman.

La saint Jean a très naturellement récupéré les pratiques et les coutumes du solstice d’été qui ne consistent pas en un culte solaire, tel qu’on le constate au solstice d’hiver. Aucune fête concrètement dédiée au soleil ne marque le jour le plus long de l’année et ce phénomène d’ordre astronomique ne coïncide dans aucune civilisation avec le Nouvel An. En Égypte, l’année débutait en juillet avec la crue vitale du Nil, ce qui semblerait avoir influencé le calendrier grec qui débutait lui aussi en juillet avec les jeux Olympiques.

Les anciennes pratiques connues du monde européen, intégrées par le christianisme, relèvent plus de rites de magie et de rites agraires où le soleil n’intervient qu’en second lieu, en tant que source de purification, voire de santé et comme garant d’une récolte abondante. Partout en Europe, la chevauchée du bûcher est proposée aux couples, époux, fiancés, amoureux, pour obtenir une intensification de leurs sentiments. Et, à l’occasion des feux de la Saint-Jean, même quand c’est le prêtre qui les allume, on tolère l’amour physique et le désir effréné dans des « mariages d’une nuit ».  « Déshabille-toi pour la saint Jean et habille-toi pour le lendemain », conseille un dicton provençal.

Au solstice d’été, le soleil n’est pas le seul à culminer; dans les pays tempérés, la végétation atteint elle aussi son plein épanouissement. « Les herbes de la saint Jean gardent les vertus tout l’an. » Mais malheur aux pluies de ce jour-là : « L’eau de la Saint-Jean ôte le vin et ne donne pas de pain. » Et comme les malheurs viennent toujours par trois : « Pluie de Saint-Jean emporte noix, noisettes et le gland. » Concluons avec une prévision météorologique d’ordre général: « Avant la saint Jean, pluie bénite, après la saint Jean, pluie maudite. »

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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