Sept amis sur une table

Il y avait une fois un morceau de pierre, de la dimension d’une grosse orange, d’une couleur grise, de forme irrégulière et raboteuse.

– Bonjour, cher ami! dit une voix quand on le mit sur le verre d’une table, à l’angle de la salle aux grandes fenêtres.

– Bonjour! dirent d’autres voix.

Le nouveau venu regarda autour de lui, et vit d’autres minéraux de couleurs et d’aspects divers. Ils étaient tous sur la table.

– Bonjour mes amis, répondit poliment le morceau de pierre grise, je vous remercie de votre accueil, mais qui êtes-vous et où suis-je?

– Nous sommes des minéraux comme toi, des minéraux de qualité… toi aussi tu es certainement de qualité, même si à première vue on ne le dirait pas. Si tu n’étais pas rare, tu ne serais pas avec nous

Celui qui avait si bien parlé était un morceau de calcaire; sa forme n’avait rien de spécial, mais une de ses faces présentait des veines de toutes couleurs qui la rendaient vraiment belle.

-J’étais sur le flanc d’une montagne, continua la pierre, quand le jeune homme qui t’a apporté ici m’a détachée avec un gros marteau et m’a mis tout simplement dans sa poche. — je t’assure que j’étais vraiment indignée de la façon dont il me traitait. Il me porta ensuite dans une grande pièce où il y avait un fracas infernal et de grosses machines. Tu ne peux savoir ce que j’ai dû supporter sans pouvoir réagir! Ils me torturèrent mais quand, finalement, je fus déposée ici, sur ce verre, je me regardai et je compris que le jeune homme, loin d’avoir voulu me faire du mal, m’avait fait une beauté. Tu peux voir par toi-même comme ma surface maintenant est splendide!

– Oh, oui! Tu es vraiment belle! admit la pierre grise. Jamais je ne deviendrai comme toi, même si l’on me polit. je suis grise et je resterai grise toute ma vie, soupira-t-elle avec modestie.

Le voisin la regarda avec curiosité et compétence et reprit:

– En effet, je crois que tu ne seras jamais belle, ni brillante, ni unie, ni colorée; moi je suis un marbre de premier choix: c’est à dire un calcaire qui peut être taillé d’une façon parfaite et qui reste ensuite toujours beau et brillant. C’est ce qu’expliqua le jeune homme quand il me montra à ses élèves. Tu dois savoir que ce brave garçon est un professeur en géologie; il connaît toutes les pierres et sait les comprendre et les apprécier. En ce qui me concerne, il dit à ses élèves que j’étais un marbre très rare et il leur fit admirer la finesse de mon grain. Pense donc que les palais, les églises et les monuments sont ornés de marbre comme moi; je représente un splendide échantillon.

– Cela me fait plaisir et je suis heureuse d’avoir fait ta connaissance, répondit la pierre grise.

Amis– Nos voisins sont tous de rares échantillons, reprit le marbre. Ces deux pierres que tu peux voir près de nous sont deux petites sœurs… Mais je leur laisse te raconter leur histoire.

Les deux sœurs étaient deux pierres blanches, de petite taille. Elles se ressemblaient tellement qu’il n’était pas difficile de deviner qu’elles étaient jumelles. Elles se firent un peu prier: – Parle… -Non, toi… -Non, toi tu parles mieux…! Et finalement elles se mirent à parler ensemble!

Malgré la confusion de leur récit, la pierre grise put les comprendre.

– Nous sommes deux sœurs et le professeur nous trouva un matin, sur un des sentiers de la haute montagne. Il nous mit dans sa poche où nous restâmes jusqu’au soir; il nous montra alors à des amis assis à une table de l’hôtel, dans le jardin. Il faisait presque nuit et il nous frappa l’une contre l’autre en riant. Nous fîmes à ce moment-là de petites étincelles et tout le monde, à l’hôtel, voulut essayer de faire comme le professeur. Une toute jeune fille, aux mains petites et délicates, voulut essayer à son tour mais elle y parvint mal! Aussi pour nous venger nous lui pinçâmes les doigts… Après nous regrettâmes notre méchanceté car elle se mit à crier, la pauvrette. Le professeur nous jeta alors au loin. La jeune fille nous pardonna et alla elle-même nous rechercher pour nous rendre à son ami. Quand il retourna à l’école, le professeur nous fit voir à ses élèves. Il éteignit la lumière et, en nous heurtant avec art, il nous fit faire de belles étincelles. Il dit ensuite que nous étions du silice pur, et expliqua avec des paroles trop difficiles pour nous, notre nature et notre importance. Il parla d’arquebuses, d’espingoles, de soldats et de sièges… Maintenant nous savons qui nous sommes! Nous sommes des échantillons de grande qualité!

– Toutes mes félicitations, je suis contente d’avoir fait votre connaissance! dit la pierre grise. C’est un honneur pour moi de me trouver au milieu d’une si illustre compagnie. J’espère que nos autres amis voudront bien me raconter, eux aussi, leur histoire.

– Bien sûr! dit un gros bloc de cristal qui brillait sous les rayons du soleil qui, à travers la vitre, venaient jusqu’à la table. Tu dois savoir que je suis un minéral comme toi et comme nos amis, bien que j’aie l’air d’être sorti d’une vitrine artistique. C’est un mineur qui me trouva au fond de la terre où j’habitais depuis une éternité. A la lumière de la lampe qu’il portait sur son casque, il me montra à ses compagnons qui s’exclamèrent: «Il est très beau, il faut le porter au professeur! » Le mineur me porta à la lumière du soleil où je brillai encore plus. Il me donna au professeur qui m’admira en me complimentant, puis il donna une grosse pièce d’argent au mineur pour qu’il puisse boire à ma santé avec ses amis. L’homme fut content de l’échange, bien que pour ma part je ne crois pas que la pièce était aussi belle que moi… Mais puisque le professeur semblait tellement m’apprécier! Il m’enveloppa dans un doux chiffon pour me protéger durant le voyage. Quand il arriva à l’école il me montra triomphalement à ses élèves.

Ah! ce sont de grandes joies, mon ami! Il dit que j’étais un superbe échantillon de cristal. Il dit encore bien d’autres choses! Mais j’étais si ému que je ne m’en souviens plus.

– Oui, tu es vraiment très beau, admit la pierre grise. On ne peut presque pas croire que tu sois à l’état naturel et que ni l’homme, ni une machine ne t’ait travaillé. Mais je veux bien te croire car, depuis que le monde existe, aucun minéral n’a jamais dit de mensonges.

– Moi aussi je suis un minéral, dit une petite pierre grise et spongieuse. On me confond avec un morceau de liège car je flotte sur l’eau! Il faut me croire sur parole, mon ami. Quand on me met dans l’eau, je suis le seul minéral qui n’aille pas au fond.

– Si tu me le dis, je te crois, mais explique-toi un peu mieux, tu n’as pas l’air tellement différente des autres pierres, du moins par ta couleur.

– De fait ma couleur n’a rien de spécial, mais mon poids spécifique est différent des autres: il est 800 ce qui me permet de flotter sur l’eau de mer ou sur l’eau douce. C’est le professeur qui me prit l’été dernier pendant une promenade en barque. Une grosse vague m’avait détachée du rocher et au lieu de couler comme vous tous, je restais à la surface de l’eau, me faisant mollement bercer par les ondes. Que c’était beau! La mer et le ciel étaient bleus. Autour de moi passaient des barques et des bateaux de toutes couleurs, je voyais les rivages couverts d’oliviers argentés et l’air était chaud et parfumé! Un jour une barque passa près de moi, une main plongea dans l’eau: c’était celle de notre professeur qui m’avait vue et me «pêcha ».

Après un long voyage au fond d’une valise, entre une charrette sicilienne miniature et une boîte de fruits confis, je me retrouvai ici parmi ces amis lourds et sympathiques. Naturellement je fus moi aussi portée à l’école et les élèves du professeur me firent flotter dans une bassine remplie d’eau. On fit même toute une leçon sur moi, sur mes origines, sur mes rares propriétés et sur le pays lointain et merveilleux où l’on m’avait trouvée. C’est avec nostalgie que j’entendis le professeur parler de mon volcan, de la mer, de la terre parfumée de ma Sicile natale. Heureusement mon triomphe me consola bien vite.

– Moi aussi je viens de bien loin, interrompit une toute petite pierre, la dernière de la rangée. Elle disait naturellement qu’elle était la première! Notre gentil professeur me trouva pendant un de ses voyages et il fallut bien des jours avant d’arriver ici parmi vous. Il m’avait mise dans une petite boîte qu’il tenait toujours dans sa poche de peur de me perdre. Je suis une précieuse pépite d’or! Peut-être ne sais-tu pas ce que c’est que l’or? Le professeur l’a expliqué à ses élèves quand il m’a portée à son école. Je suis un métal de grande valeur et les hommes se servent de moi pour fabriquer des objets précieux. Les couronnes des rois, les alliances des mariés, les chaînes et les médailles des enfants sont en or. Les monnaies les plus chères sont en or et de gros lingots d’or sont gardés dans le coffre-fort des banques. Je ne le dis pas par orgueil, je le dis parce que c’est la vérité. Tout le monde court après l’or. Le professeur parla de moi pendant plus d’une heure, il parla de la découverte de grands gisements, de la fièvre de l’or, des énormes richesses accumulées grâce à moi… je ne veux pas me vanter, et nos amis peuvent le dire, ici nous sommes tous égaux, chez nous il n’y a ni orgueil ni envie. N’est-ce-pas?

– Vous êtes vertueuse et admirable, chère pépite, répondit la pierre grise, sans s’apercevoir qu’elle vouvoyait la pépite alors qu’elle avait tutoyé toutes les autres pierres. Les minéraux de la table souriaient en cachette car, au fond, ils trouvaient que la pépite était bien vaniteuse.

– Maintenant que tu nous connais, dit le marbre, parle-nous de toi Tu seras certainement aussi rare que nous si le professeur t’a placée ici.

– Mon histoire est brève et simple, mes chers amis, et je vous assure ne pas savoir pourquoi votre professeur m’a mise au milieu d’échantillons aussi importants que vous. Jamais, jusqu’à hier, je n’aurais pensé qu’il puisse m’arriver quelque chose d’extraordinaire. J’étais immobile sur le rocher auquel j’appartenais depuis toujours et je glorifiais le Créateur. J’étais une pierre grise, tranquille et heureuse. Hier était un jour comme les autres… comme mille autres et j’étais là, à ma place: tout à coup je vois s’approcher un jeune homme, celui que vous appelez le professeur. Il s’approcha sans même me regarder. Il avait un appareil étrange entre les mains et un écouteur aux oreilles. Je ne sais pourquoi, mais au fur et à mesure que le professeur s’approchait, mon cœur se mit à battre, vite, de plus en plus vite. Le jeune homme regardait son instrument, puis il regardait dans ma direction, on aurait dit qu’il sentait battre mon cœur dans son étrange appareil! Il était maintenant tout près de moi et je pouvais voir une petite aiguille vibrer sur un cadran. Le professeur posa son instrument, prit une petite pioche et crac! il me détacha de la roche. Il était content de m’avoir trouvée et, je ne sais pourquoi, j’étais contente moi aussi. Il m’approcha encore une fois de son instrument et mon cœur se remit à battre bien fort dans ma poitrine. Ce matin je suis arrivée ici, parmi vous… Voilà toute mon histoire.

AmisPersonne n’eut le temps de faire des commentaires car quelqu’un venait de pénétrer dans la salle. Le jeune professeur était accompagné de messieurs qui avaient l’air très important. Il y en avait un, âgé, qui portait une longue barbe presque blanche, un autre, un peu plus jeune mais d’un aspect sévère et deux autres encore, à l’aspect très digne. Près du professeur se tenait une jolie jeune fille.

– Voici notre échantillon! dit le vieux monsieur à la barbe blanche.

– Apportez le Geiger s’il-vous-plaît.

Le jeune géologue approcha l’appareil de la pierre grise qui sentit encore une fois son cœur battre très fort.

– C’est magnifique! Je n’ai jamais vu un minéral d’uranium aussi beau! s’exclama le vieillard. Le Geiger est au maximum et le tic-tac est rapide!

Tous les messieurs voulurent serrer la main du jeune géologue tandis que la demoiselle souriait.

– Vous avez découvert un gisement merveilleux, mon cher, et d’une rare qualité. Nous aurons, grâce à vous, un matériel radioactif très important; vous avez rendu un grand service à la nation, la médecine, la science, l’agriculture et l’industrie.

– Donc nous sommes d’accord, maintenant vous êtes des nôtres et vous serez bien payé. Nous allons vous remettre de suite la prime pour votre découverte.

– Il y a encore autre chose, interrompit l’un des jeunes gens, un ami du géologue. Il nous faut bien vite annoncer une bonne nouvelle, un mariage que plus rien maintenant ne peut retarder.

La jeune fille qui était en train de contempler les deux silex, ses anciens amis, rougit en regardant le professeur qui l’avait prise par la main. – Merci cher petit caillou gris, dit-elle; et le petit caillou gris sentit son cœur battre très vite, battre au rythme de deux cœurs qui battaient avec lui.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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