Sept fois malheureux

Quand un homme est riche et en bonne santé, qu’il a une bonne place dans sa ville natale, qu’il a une brave femme et de magnifiques enfants, qu’il peut compter sur de fidèles amis, cet homme n’est-il pas un homme heureux?

Il y a bien longtemps, vivait quelque part sur la terre, un homme qui s’appelait Chanceux. Il portait bien son nom car il avait toujours eu de la chance. Un triste jour commencèrent ses malheurs et l’on peut dire qu’un malheur ne vient jamais seul!

Chanceux était riche, mais un revers de fortune le ruina d’un seul coup. Il avait un bon emploi mais, pour d’injustes raisons, il fut renvoyé. Sa brave femme retourna chez sa mère, prenant avec elle ses enfants. Ses fidèles amis l’abandonnèrent sans une parole de réconfort. A sa grande douleur, Chanceux dû s’éloigner des lieux de son enfance et se réfugier dans une pauvre chaumière, à la lisière de la forêt, seul et malade de douleur. Chanceux vivait misérablement, il ramassait du bois sec dans la forêt et les bûcherons lui donnaient quelque nourriture quand ils rentraient de leur travail.

Le pauvre homme leur avait raconté sa triste histoire mais il n’avait pas voulu leur dire son nom. Les bûcherons l’appelèrent alors: Sept-fois-malheureux, un nom qui lui allait, hélas, très bien! Un jour, Sept-fois-malheureux, vit passer devant sa porte un pauvre voyageur qui s’arrêta et lui dit: – Brave homme, je t’en prie… donne-moi un peu à boire car j’ai bien soif et le village est encore loin. Sept se leva avec peine, alla chercher une cruche d’eau et un morceau de pain pour le voyageur.

– Je regrette de ne pouvoir vous offrir autre chose, mais je suis pauvre et c’est tout ce que je possède. Il lui raconta ses malheurs. Le voyageur l’écouta attentivement et lui dit:

– Bien loin, dans la capitale de l’Empire, il y a un temple. Celui qui croit verra se réaliser son souhait. Si tu penses avoir assez de forces pour te rendre au temple, fais le voyage. Quand tu seras arrivé tu accrocheras à l’intérieur du temple une tablette où tu auras inscrit ton souhait. Il sera exaucé.

Sept décida de se rendre dans la capitale. Mais qu’allait-il demander? Sept étaient ses malheurs, donc sept étaient ses souhaits! Il prit une tablette et inscrivit-ses sept souhaits; pendant le voyage, avant d’arriver au temple, il effacerait les souhaits inutiles. Après une longue marche, il s’arrêta à une fontaine pour boire un peu d’eau, manger un croûton de pain sec et se reposer.

Un beau carrosse s’arrêta près de la fontaine pour faire boire les chevaux. Un seigneur descendit de la voiture. Il était richement habillé mais avait l’air très triste. Quand Sept lui demanda la raison de sa tristesse, l’homme soupira:

– je suis très malheureux et je me rends au Temple pour demander une grâce.

– Vous n’êtes sûrement pas pauvre, observa Sept, donc vous n’allez certainement pas demander la richesse!

-La richesse? murmura le vieillard d’une voix brisée. Qu’est-ce que la richesse? C’est un poids inutile et qui ne sert à rien! je le sais bien moi ce qui me tourmente…

Il ne voulut pas en dire plus et remonta dans son carrosse en pleurant.

MalheureuxSept hocha la tête et prit sa tablette et son canif. Avec soin il effaça complètement son premier souhait: il n’allait pas demander la richesse car le riche seigneur avait l’air encore plus malheureux que lui.

Le lendemain, après une longue marche, Sept arriva devant une auberge. Il y demanda un peu de pain et, tandis qu’il attendait, il vit un jeune père de famille qui dînait avec sa femme et ses deux enfants. Sa femme était belle et avait l’air bon, les enfants étaient sages et beaux comme de petits anges; mais le jeune père semblait triste et inconsolable.

– Nous allons au temple pour demander une grâce, car je suis très malheureux!

Sept les regarda et dit: – Ce jeune homme a une belle jeune femme, de superbes enfants et pourtant…

– Une femme belle et bonne ne suffit pas! répondit le jeune homme. Et il vaudrait mieux que je sois seul à souffrir!

Il ne voulut pas en dire davantage. Sept sortit, prit sa tablette et effaça soigneusement la deuxième et la troisième demande: il ne voulait pas souhaiter le retour de sa femme et de ses enfants, pourquoi les faire souffrir? Tout en marchant, il vit un groupe de personnes qui accompagnaient un homme en larmes.

– Où allez-vous? demanda Sept.

-Nous suivons notre ami qui se rend au temple.

– Cet homme a beaucoup d’amis! remarqua Sept.

– Nous donnerions tous notre vie pour le consoler! Et bien d’autres sont restés en ville, anxieux d’avoir de bonnes nouvelles. Mais à quoi peuvent servir des amis? A rien…

Sept effaça encore une fois un souhait, le quatrième. Il ne demanderait pas de fidèles amis, dans la douleur ils ne servent à rien.

Il reprit sa marche et finalement arriva dans la capitale. Il se dirigea vers le temple. Quelle foule! Des hommes tristes et affligés arrivaient de toutes parts; chacun avait une tablette portant inscrit un souhait.

– Dites-moi, mon ami, demanda Sept à l’un de ceux qui attendait Sept se déplaça pour laisser passer d’autres personne qui faisaient queue derrière lui et racla bien soigneusement sa tablette. Il effaça ainsi trois autres souhaits; il ne demanderait ni un bon emploi, ni la santé, pas même de rentrer dans son pays. Sept reprit sa place dans les rangs et, à son tour, pénétra dans le temple. Il accrocha sa tablette qui maintenant était toute lisse et n’avait plus aucune demande inscrite.

Avant le coucher du soleil, toute la ville parlait de cet étrange pèlerin et le fait extraordinaire vint aux oreilles de l’Empereur. Celui-ci voulut connaître cette personne privilégiée qui n’avait rien à demander et qui certainement devait être la personne la plus heureuse de la terre. Il envoya ses serviteurs à la recherche de Sept. On le trouva assis sur les degrés du temple, en train de manger un bout de pain trempé dans de l’eau. Il fut immédiatement amené devant l’Empereur auquel il raconta sa triste histoire et ses rencontres durant son voyage. Il expliqua ainsi les motifs qui l’avaient décidé à effacer un à un tous les souhaits qu’il avait formulés.

– Le Ciel m’avait voulu Chanceux et, de fait, pendant de longues années j’ai été heureux, termina Sept. Maintenant le Ciel veut que je sois Sept-fois-malheureux, car tel est mon surnom, que la Volonté Divine s’accomplisse!

L’Empereur regardait Sept d’un air songeur. Chanceux! dit-il après un long silence. J’admire ta sagesse et puisque les hommes sages sont de plus en plus rares et que j’aime les avoir près de moi, je te nomme Gouverneur de ta ville natale. Tu auras un salaire de première catégorie, un palais et une maison de campagne, un carrosse, des chevaux, des domestiques et cent hommes d’escorte. J’ai dit!

Chanceux remercia l’Empereur, prit possession de sa nouvelle charge de Gouverneur et repartit pour sa ville natale. Sept n’avait pas oublié les bons bûcherons et voulut passer par le bois pour les remercier de leur gentillesse, les récompenser et revoir sa chaumière. Quand il l’aperçut au loin elle lui sembla habitée. Il envoya un serviteur pour demander des renseignements.

-Il y a là une brave femme qui est en train de nettoyer la cabane. Elle dit que son mari, un étranger venu de la ville pauvre et malade, y habitait; qu’elle-même avait dû s’éloigner pour soigner sa mère mourante, mais que maintenant elle était revenue avec ses enfants pour aider son mari et le soulager dans sa peine.

Sept descendit de son carrosse et courut embrasser sa femme et ses enfants. Tous ensemble, ils se remirent en route et bientôt arrivèrent au château où les attendait une double haie de serviteurs qui avaient préparé un copieux repas.

Dans le grand salon, toutes les personnalités étaient réunies pour rendre hommage au nouveau Gouverneur. Jamais Chanceux n’avait eu autant d’amis qui voulurent lui serrer la main et l’embrasser. Sept maintenant était riche, il avait le meilleur emploi dans sa ville natale, il avait une brave et belle femme et d’adorables enfants. Quant à ses amis fidèles, il en avait tellement qu’il ne pouvait plus les compter.

Sept pouvait reprendre son vrai nom: Chanceux.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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