Sept jours dans le désert

La journée avait été chaude. La grande caravane avait fait halte dans le désert aride, blanc de lumière, au pied d’une petite colline. Quand le soleil se coucha à l’horizon, le ciel se colora de rose et le désert de jaune d’or. Puis tout devint gris et  étoiles de plus en plus brillantes et nombreuses montèrent dans le ciel. La température baissa rapidement et l’air devint frais. Dans le désert le crépuscule ne dure pas longtemps et l’on passe immédiatement de la chaleur insupportable de la journée à la fraîcheur de la nuit. C’est le moment choisi par les caravanes pour reprendre leur interminable chemin, interrompu au matin par le lever du soleil.

Une longue file rangée d’animaux et d’hommes se mit en route aux commandements précis des chefs. Il ne resta plus qu’une tente sur le lieu du bivouac. Deux chameaux liés à un poteau auraient bien voulu suivre leurs compagnons qui s’éloignaient. Près de la tente se trouvaient un homme et sa jeune femme. Ils avaient trois petits enfants, deux garçons Ali et Ulé et une fillette Ola. Ils venaient de la terre des deux fleuves et se rendaient dans leur pays au bord de la mer. Ils avaient fait route en compagnie de la caravane qui allait au pays des crocodiles et qui, maintenant, continuait son voyage vers le sud. Ils devaient désormais attendre une autre caravane arrivant du sud et se dirigeant vers la mer. Le papa de Ali, Ulé et Ola était un brave artisan qui savait tisser les toiles les plus fines et les teindre, en faisant preuve d’une rare habilité. La maman était une parfaite brodeuse. Pendant deux ans, ils avaient travaillé pour un roi de l’intérieur. La jeune princesse devait se marier et ils avaient confectionné son trousseau. Maintenant, ayant gagné beaucoup d’argent, ils retournaient dans leur pays.

La caravane n’avait pas encore disparu à l’horizon, qu’un bruit lointain de chevaux et un nuage de poussière annoncèrent un terrible danger: les pillards du désert. Le papa se saisit de ses deux fils, la maman prit dans ses bras la petite et ils se mirent à courir de toutes leurs forces vers la colline, à la recherche d’un abri. Ils trouvèrent une petite grotte parmi les rochers, cachèrent l’entrée avec quelques pierres et attendirent anxieusement, en silence. Des cris s’élevaient de la plaine et bientôt le bruit des chevaux qui s’éloignaient annonça que les pillards s’étaient enfuis. Quelle désolation! La tente était en flammes; les provisions éparpillées sur le sol. Quant aux chameaux et aux bagages ils avaient disparu. Tout leur gain de deux ans de travail, tous les cadeaux du roi, tout était perdu! La femme et les enfants se mirent à pleurer tandis que l’homme se lança courageusement parmi les flammes pour essayer de récupérer un peu de provisions. Si seulement il y en avait assez pour attendre l’arrivée de la nouvelle caravane!

désertIls remercièrent le Ciel d’avoir la vie sauve, mais hélas, il ne leur restait presque rien, juste de quoi survivre quelques jours. Les enfants essuyèrent leurs larmes et, tandis que la maman soignait les profondes brûlures du père, Ali décida: – Laissez-nous monter sur la colline, de là nous regarderons la plaine et nous pourrons apercevoir la caravane. Si malheureusement des brigands devaient revenir, nous aurions le temps de les voir. Ali, Ulé et Ola grimpèrent sur la petite colline. Elle n’était guère haute, mais de là les enfants pouvaient découvrir la longue plaine aride illuminée par la lune. Les trois enfants scrutaient l’horizon. Ils ne voyaient ni caravane ni brigands.

Ali, Ulé et Ola regardèrent tout à coup avec plus d’attention; mais oui, là-bas il y avait quelqu’un! – Un homme avec un âne et sur l’âne une femme ayant un enfant

dans ses bras, dit Ali.

– Allons à leur rencontre, proposa Ulé.

Les trois enfants ne se le firent pas répéter et en courant le long de la pente rocheuse, ils descendirent vers les voyageurs. L’homme qui tenait par la bride l’âne fatigué, avait le visage triste et sérieux. Quand il vit les enfants il sourit.

– Mes enfants, dit-il, indiquez-moi la route qui mène à votre village. Nous sommes fatigués et nous avons terminé nos provisions.

-Monsieur, répondit Ali, ici il n’y a pas de village. Nous sommes seuls avec nos parents. Les brigands nous ont tout pris et la caravane est partie au coucher du soleil…

– Demain, reprit l’homme, nous rejoindrons la caravane quand elle s’arrêtera au lever du soleil. Pourquoi n’essayez-vous pas, vous aussi, de la rejoindre?

– Notre père est blessé et il ne peut bouger. Nous attendons une autre caravane qui se dirigera vers la mer. D’ici quelques jours elle devrait passer. Mais, venez vous reposer, nous n’avons presque plus de provisions, mais nous partagerons.

– Nous ne pouvons pas nous arrêter, reprit l’homme, notre âne est fatigué et nous n’avons plus de vivres; nous devons rejoindre la caravane au plus vite.

Ali, Ulé et Ola regardaient les voyageurs. Ils auraient bien voulu les aider; ils en avaient oublié les pillards et leur propre malheur. Assise sur l’âne, la jeune femme les regardait d’un air doux et maternel; le petit enfant s’était réveillé et leur souriait.

Ali, Ulé et Ola se regardaient tristement: Comment pouvaient- ils les aider? Sous sa tunique, Ali portait un petit sac en peau décoré de dessins aux vives couleurs: c’était un porte-monnaie qui contenait trois piécettes d’argent que son papa lui avait offertes. Ali prit les pièces et les tendit à l’enfant qui, en souriant, les mit dans la main de sa maman.

— Merci, mon fils, dit la jeune femme. Que ton porte-monnaie ne soit jamais vide!

Ulé prit, dans son sac de toile brodée qu’il portait en bandoulière, un petit pain.

– Peut-être le petit a-t-il faim…

L’homme tailla avec son couteau une tranche de pain que l’enfant prit avec joie. Il en coupa une seconde pour sa femme, une troisième pour l’âne et une dernière pour lui. Il rendit le reste du pain à Ulé qui le remit dans le sac.

– Merci, dit la femme. Que le pain ne te manque jamais, mon fils!

La pauvre petite Ola aurait bien voulu offrir quelque chose elle aussi!

-Je n’ai rien, dit-elle à ses frères tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.

– Tu as la gourde pleine d’eau, peut-être l’enfant a-t-il soif, lui suggéra Ali.

Ola avait autour du cou une petite gourde, presque un jouet offert par son père. Elle était recouverte de cuir finement travaillé et colorié. Elle n’était pas bien grande, mais si jolie que Ola la portait toujours sur elle. Ola prit la petite gourde et l’offrir à la jeune femme:

– Si votre enfant veut boire, dit-elle timidement.

– Merci chère petite, répondit-elle. Que jamais l’eau ne manque dans ta gourde!

L’enfant but avec plaisir; puis la maman but à son tour, puis l’homme, qui prit ensuite un seau et le remplit pour faire boire son âne. Il prit encore une grande bouteille, la remplit et rendit à Ola sa petite gourde qui n’était pas encore vide.

L’âne avait relevé la tête et redressé ses oreilles. Il semblait tout guilleret! La jeune femme souriait à son enfant qui, ayant apaisé sa faim et sa soif, s’était rendormi tranquillement.

– Bonne chance, mes enfants, bonne chance!

– Bon voyage! répondirent Ali, Ulé et Ola

Les trois enfants regardèrent un moment les voyageurs s’éloigner, puis ils retournèrent sur la colline d’où ils les virent disparaître à l’horizon. Ali, Ulé et Ola restèrent longtemps en observation, puis ils redescendirent vers leurs parents.

– Quand arrivera la caravane, si elle arrive à temps, disait le père, nous essaierons d’acheter un chameau à crédit afin de rejoindre notre maison. Nous travaillerons pour le payer. Espérons qu’une brave personne voudra bien se contenter de notre promesse…

– Nous offrirons mes bracelets, mes boucles d’oreilles et mes colliers. Malheureusement c’est bien peu de chose… répondit la mère.

Les enfants avaient entendu, mais pour ne pas peiner davantage leurs parents, ils repartirent sans faire de bruit. Un peu plus tard, en se faisant entendre de loin, ils revinrent en courant.

-Rien en vue, ni caravane ni pillards, dit Ali. Nous n’avons rencontré qu’une pauvre famille avec un âne… Ils étaient pressés car ils voulaient rejoindre la caravane. Tout le monde mangea tristement sans parler. A la nuit ils se couchèrent dans la grotte.

-D’ici, personne ne peut nous voir et quand le soleil se lèvera nous serons à l’ombre des rochers, dit le père.

désertAli ne pouvait s’endormir. Il pensait que les bijoux de sa maman n’auraient pas été suffisants pour acheter un chameau. Il pensait à ses trois monnaies d’argent; s’il ne les avait pas données… non, l’enfant était encore plus pauvre que lui; il avait bien fait de les lui offrir. Machinalement et sans y penser, Ali prit son porte-monnaie. Merveille! Il n’était pas vide! Une, deux, trois, quatre  piécettes! Mais s’il n’avait jamais eu que trois pièces et il les avait données à l’enfant! Tout à coup Ali se souvint du souhait de la jeune femme:

–  Merci, mon fils, que ta bourse ne soit jamais vide!

Ali retint un cri de joie; il sortit tout doucement de la grotte et commença à vider le porte-monnaie sur le sol. Les piécettes d’argent tombaient en tintant sur les pierres. Bientôt elles formèrent un gros tas qui brilla au soleil levant.

– Papa! Maman… Venez! s’écria alors Ali. Venez voir!

Le père et la mère croyaient rêver.

– Cet argent vaut encore plus que ce que nous ont pris les pillards! dirent-ils joyeusement quand Ali en eut expliqué la provenance miraculeuse.

– Ces voyageurs sont des anges venus du Ciel pour nous sauver! Nous allons pouvoir acheter des chameaux et des provisions et nous retournerons de nouveau riches dans notre pays.

Mais les jours passaient et la caravane n’arrivait pas! A quoi allait servir tout cet argent, maintenant que les provisions touchaient à leur fin et que personne ne venait!

Il était impossible de réduire les rations, car il ne restait plus ni farine, ni pain. Il n’y avait plus rien.

– j’ai encore un demi-pain dans mon sac, dit Ulé. Le voici.

Le papa prit un couteau et, les larmes aux yeux, il distribua à ses fils le dernier pain: une tranche pour Ola, une autre pour Ulé, une autre pour Ali. Mais oh! miracle il en restait encore.

A contre-coeur il en coupa une tranche pour sa femme et pour lui, mais il en restait toujours. Il en coupa trois autres morceaux pour les enfants et il y en avait encore.

– L’homme de l’âne, lui aussi coupait sans arrêt, et il y en avait toujours! dit Ulé d’un air des plus naturels. ‘

– Dieu soit loué! dit alors le père en se mettant à genoux, jamais nous ne mourrons de faim.

L’eau, à son tour, vint à manquer et la soif, dans le désert, est encore plus terrible que la faim.

Le père et la mère se regardèrent tristement. Si la caravane n’arrivait pas dans la journée, ils étaient perdus.

– N’ayez pas peur! Ma gourde ne sera jamais vide! affirma la petite Ola très sûre d’elle. C’est la belle dame qui me l’a dit. Ma gourde ne sera jamais vide car son enfant y a bu.

Comment pouvait-on en douter? De fait, un mince filet d’eau se mit à couler de la petite gourde posée sur un rocher. Tous burent avidement, ils se lavèrent, se rafraîchirent et remplirent les bouteilles. La petite Ola reboucha sa gourde et la remit à son cou. Au septième jour dans le désert, arriva enfin la caravane. Le brave homme acheta les chameaux et les provisions nécessaires pour le voyage qui fut parfait jusqu’à la fin.

Une fois arrivé, le père acheta, avec le reste de l’argent, une maisonnette et put reprendre son travail qui lui permit de continuer une vie laborieuse et heureuse.

La petite bourse de cuir décoré, la mignonne petite gourde et le porte-monnaie furent conservés dans une vitrine en souvenir de l’extraordinaire aventure. Personne ne fit plus usage de leur pouvoir miraculeux, car maintenant cela aurait semblé une profanation.

Où peuvent-ils bien être aujourd’hui? Peut-être sont-ils dans un musée d’antiquités orientales, mais personne ne connait leur secret.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

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