Val d’Isère station savoyarde

S’il est un nom connu de tous, c’est bien celui de val d’Isère. La notoriété de la station de haute-Tarentaise a depuis longtemps franchi les frontières de notre région, par la grâce conjuguée d’un des plus beaux domaines skiables des Alpes, d’une myriade de champions de ski qui ont porté haut ses couleurs et de la mythique route de l’Iseran menant au col routier le plus élevé d’Europe.

Mais avant de devenir une célèbre station de sports d’hiver, la plus haute commune de Savoie (1850m) est d’abord un vieux village savoyard qui traine derrière lui une histoire séculaire ! Comment la vie s’organisait –elle en ces altitudes ? Et durant les longs mois d’hiver ? Comment le ski y est-il apparu ?

Ces questions et tant d’autres, nous accompagnent en cette pâle matinée de début juin, durant la longue montée depuis Bourg-St-Maurice en direction de Val-d’Isère. Après avoir dépassé le lac de Tignes et la « Sarrasine », – statue Mémorial en bronze sculptée par Livio Benedetti pour le 50e anniversaire du barrage de Tignes, rappelant le souvenir du village englouti en 1953 -, nous débouchons dans la haute vallée de l’Isère, qui donne son nom à la commune. Dans un cadre grandiose dominé par des sommets de plus d e3000 m. de la Tsanteleina au Pic de la Galise en passant par le Signal  de l’Iseran, le bourg s’épanouit à la confluence de cette vallée avec le vallon du Manchet, encadré, à son entrée, par Bellevarde et la Tête de Solaise.

Le calme qui règne en cette période contraste avec l’effervescence de la saison hivernale.  Sous les télésièges immobiles, des vaches paissent tranquillement les prés enfin débarrassés du manteau neigeux qui les recouvrait il y a peu. La tranquillité des lieux n’est troublée que par l’écho des travaux au pied de la Face de Bellevarde, en prévision des prochains Championnats du monde de ski alpin de février 2009.

Notre première rencontre est pour M. Marc Bauer, le maire nouvellement élu, qui en préside le Comité d’organisation.

« C’est un grand honneur pour nous d’accueillir un tel évènement pour la première fois en France depuis Chamonix en 1962. Les épreuves masculines se dérouleront sur la mythique Face de Bellevarde, rendue célèbre par les J.O. d’Albertville de 1992. Exigeant, son tracé de 1000 m. de dénivelé a pour particularité d’être visible sur presque toute sa longueur depuis l’aire d’arrivée, située sur le front de neige, en plein cœur du village ! Il en sera de même pour les épreuves de vitesse Dames, qui s’élanceront depuis la Tête de Solaise en face, sur la nouvelle piste « Rhône-Alpes » dessinée pour l’occasion.

Cette configuration « face à face » est unique dans l’histoire des Championnats du monde ! Autre grande première, l’accès gratuit pour le public ! »

Tous nos vœux vous accompagnent pour la pleine réussite de ces mondiaux. En attendant, pourriez-vous présenter Val-D’isère à nos lecteurs ?

« Le territoire communal s’étend sur plus de  9.400 ha. Il s’étire le long de la vallée jusqu’au glacier des sources de l’Isère, situé sous les Aiguilles Rousses, à la frontière avec l’Italie, et le vallon du Manchet, fermé par les glaciers de Méan-Martin et de la Sana. 60% de notre commune se situe dans le Parc National de la Vanoise, limitrophe de celui du Grand Paradis, en Italie.

Avec 1.640 habitants, la population a quasiment décuplé depuis les années 30, conséquence, évidemment, du développement touristique. La station offre une capacité d’accueil de 28 000 lits et emploie en hiver 5.000 saisonniers ! La clientèle est en majorité étrangère : Britanniques, Scandinaves et de plus en plus d’Européens de l’Est. Associé à celui de Tignes, sous le nom d’Espace Killy », le domaine skiable, à cheval sur plusieurs massifs, offre plus de 300 km de pistes, reliées entre elles par 95 remontées mécaniques.

Ce succès n’est pas sans contrainte. Le coût élevé de l’immobilier empêche de plus en plus de jeunes Avalins de se loger. »

Val-D’Isère est l’une des rares stations de haute altitude qui ne se soit pas créée ex nihilo, mais là où un village existait depuis très longtemps

« Oui. D’ailleurs, au départ, le développement de la station s’est accompagné de construction « modernes » à l’esthétisme bien loin de l’architecture traditionnelle du pays. Aussi, à partir de 1983, dans un souci d’authenticité, le village a été entièrement rénové en s’inspirant des vieilles maisons avalines, associant pierres, bois et lauzes. »

-Sur le conseil de M. le Maire, nous allons retrouver ensuite  m. Jean-Louis Costerg, directeur du Service des pistes, un passionné de l’histoire de son village :

« La première occupation humaine de la vallée remonte aux Ceutrons. Des vestiges romains témoignent que le col de l’Iseran était déjà utilisé comme une voie de passage entre la Maurienne et l’Italie. Historiquement, Val d’Isère désignait la vallée jusqu’à Conflans, voilà pourquoi la Société savante de Moûtiers porte le nom d’Académie de Val d’Isère.

Le premier village de Val parait avoir été celui du Manchet, situé dans le vallon  qu’arrose la Calabourdane, et abandonné depuis longtemps. Puis les gens déboisèrent l’emplacement actuel et s’y installèrent. Les éléments les plus anciens de l’église, notamment le transept, sont datés du XIe siècle. »

-A l’origine, la paroisse dépendait de celle de Tignes…

« En effet. D’ailleurs, la commune s’appela longtemps Laval-de-Tignes, puis Val-sur-Tignes. Mais vu les difficultés pour se rendre aux offices à Tignes, une Bulle papale accorda en 1638 aux habitants la constitution d’une paroisse indépendante. Le nom de Val-D’isère date de 1886.

Notre église est dédiée à saint Bernard de Menthon, patron des montagnards. Erigé en 1664, le clocher, en tuf, est l’un des rares de Tarentaise à avoir échappé à la folie destructrice d’Albitte, en 1794 : en effet, la population chassa à coup de mitraille les ouvriers chargés de le démolir ! Agrandie au XVIIe siècle, l’église possède un beau retable baroque ainsi qu’une châsse refermant des reliques de saint Innocent, expédiées de Rome en 1682. Jusqu’en 1970, se déroulait une procession le jour de sa fête, le 28 juillet ; à la St-Antoine, avait lieu la bénédiction des mulets après la messe, devant la chapelle St-Roch, située juste à côté. Cette chapelle avait jadis une autre fonction durant les grands froids hivernaux : on y entreposait les corps des défunts, en attendant de pouvoir les enterrer. »

Durant  des siècles, votre situation en haut de vallée favorisa les échanges avec les vallées voisines.

« Bien sûr. Les hauts cols de la Galise, de Rhêmes-Calabre et de l’Iseran ouvraient l’accès respectivement vers le val d’Aoste, la Maurienne, le Mont-Cenis et le Piémont. De fait,  l’émigration fut longtemps tournée davantage vers Turin que vers la Savoie ou la France. Mais après 1800, nos aïeux s’orientèrent vers la vallée du Rhône. Montpellier et l’Espagne. Les recherches généalogiques que j’ai effectuées sur les principales familles du village, m’ont révélé que, dans bien des cas, les émigrés maintenaient les liens avec leur terre natale. Ils revenaient se marier avec une fille du pays, puis repartaient après. Ce choix était mu par le souci d’éviter la dispersion du patrimoine. En conséquence, nombre de ces unions étaient plus ou moins des mariages entre cousins et cousines. L’église les tolérait, contre paiement d’un droit dit de « dispense ».

Après l’Annexion, Paris devint la destination naturelle des jeunes. Beaucoup allèrent s’y employer comme « cols rouges » à la salle des ventes de Drouot…

Sachez encore qu’au début juin 1940, après l’entrée en guerre de l’Italie, tous les habitants furent évacués à Montchenu, dans la Drôme : ils ne furent autorisés à rentrer chez eux que deux mois plus tard.

Naguère, Val d’Isère, comme tous les villages d’altitude, reprenait vie au printemps, après le long isolement de l’hiver ; désormais, il en va du contraire. Cette inversion du cycle des saisons n’est qu’un effet parmi d’autres de « la révolution  de l’or blanc »… Au village de la Daille, nom local du pin cembro, Mme Louise Bonnevie peut en témoigner, elle qui a vu le jour dans ce hameau situé à l’entrée de la commune voilà plus de  80 ans.

« C’est peu dire que les choses ont bien changé au pays ! Songez que notre route date de la construction du barrage de Tignes de 1946 ! A l’origine, un chemin muletier longeait l’Isère, traversait les gorges de la Daille, très dangereuses l’hiver à cause des avalanches et des chutes de glace. Plus d’un Avalin y  a laissé sa vie… En février 1807, le maire Joseph Moris, y trouva la mort avec les deux conscrits qu’il conduisait à Moûtiers. Ce chemin ne fut rendu carrossable qu’e, 1888 ; puis à partir de 1938, commença le percement du premier des tunnels en surplomb des gorges. Cependant, l’accès à Val en hiver demeura encore difficile aux véhicule jusqu’en 1945. Fréquemment, dans l’attente du rare chasse-neige montant de la vallée, les Avalins se réunissaient en équipe pour déneiger la route à la pelle ! »

Vous viviez don en autarcie une grande partie de l’année.

« Oui, de la Toussaint à la mi-mai environ. Comme  on n’avait pas de commerces, à l’automne, un boulanger de Tignes et l’épicier Bethaz, de Bourg St-Maurice, venaient nous livrer les provisions pour l’hiver. La première boulangerie a ouvert en 1936. On mangeait aussi du civet de marmottes, conservées au saloir. A l’automne, les hommes allaient  repérer leurs terriers, les tapias, et en marquaient l’emplacement avec un cairn. Sitôt qu’elles s’étaient mises en hibernation, à la mi-octobre, ils allaient « gava les marmotta », c’est-à-dire, les déterrer. On vendait les peaux à des tanneurs de Séez, la famille Favre et la graisse récupérée à un négociant qui la revendait à des pharmaciens (pour préparer des onguents contre les rhumatismes). »

Comment vous chauffiez-vous ?

« On utilisait le bois de nos forêts, mais aussi les carros, faits avec… le fumier de nos moutons. On le découpait en grandes plaques que l’on mettait assécher dans la grange durant une année. Ils servaient à « tenir le feu » durant la nuit, car ils brûlaient lentement. On récupérerait descendre pour la lessive, et je vous assure que le linge ne sont pas mauvais ! »

Pendant que nous devisons, nous rejoint Mme Hélène Gunié, devenu comme tous les jours, salué sa « classarde », et qui nous explique :

« Il vous faudra parler de la terrible crue de juin 1957, quand, sous l’effet de la fonte des neiges et de fortes pluies, l’Isère est sortie de son lit. Tout le village se retrouva inonder. À l’entrée du village, une maison et à l’Illaz, la chapelle Sainte Agathe, furent emportées, et la route coupée en plusieurs endroits. Ce sinistre n’est cependant rien comparé à la catastrophe qui endeuilla notre commune le 10 février 1970… Vers 8h du matin, l’avalanche de la Grande Gorge emporta le chalet de l’UCPA, située à 150 m de l’église, faisant 39 victimes et 40 blessés… »

La conversation se poursuivant, Mme Gunié évoque au détour d’une phrase l’arrivée des

 « Chinois » à Val-D’Isère… Devant un autre regard étonné, elle part d’un rire franc :

« C’est ainsi qu’on appela les « étrangers » venus s’installer chez nous après la création de la station de ski. L’un d’eux M. André Degouey, notre ancien maire, a même écrit un livre « un chinois à Val-d’Isère ». L’expression n’était pas péjorative, elle s’est même maintenue assez longtemps.

Vous savez, c’est le tourisme hivernal qui a sauvé le village. En 1936, il ne comptait plus que 150 habitants, soit deux fois moins que 100 ans auparavant. Les jeunes ont alors pu rester au pays. J’en sais quelque chose : mon mari et mes cinq enfants ont tous été moniteur de ski. »

Ancien directeur du Club des Sports, M. Jean-Claude Fritsch connaît bien la genèse de la station avaline :

« Deux hommes en sont les pionniers. Le premier, Jacques Mouflier, était un industriel parisien, amoureux de la montagne. Après un séjour à Val-d’Isère en hiver 1929-1930, il comprend que le cadre est idéal pour les sports d’hiver est réussi à convaincre le maire d’alors, M. Nicolas Bazile, qui devint la cheville ouvrière de la renaissance du village. En 1936, un premier remonte-pente est installé au Rogoney, sur l’actuel front de neige. La station se structure progressivement, des hôtels et des commerces ouvrent, le village est électrifié… En 1943 la Sté des Téléphériques, fondée par M. Mouflier, inaugure le premier téléphérique, Solaise.

Le second est un Alsacien, M. Charles Diebold. Arrivée en mai 1932, lui aussi est séduit par le site et crée, dès l’hiver suivant, une première école de ski. Il sera à l’origine du Club des Sports avec l’aide du curé : l’abbé Joseph Gontheret.

D’autres Alsaciens arrivent dans le sillage de M. Diebold : le docteur Petri, qui sera notre premier médecin et qui deviendra maire par la suite, les familles Killy et Goitschel, dont la progéniture aura le destin olympique que l’on sait…

En 1955, M. Diebold eut l’idée de créer le Critérium de la Première Neige. Depuis 1968, ce Critérium donne le coup d’envoi officiel de la Coupe du monde de ski alpin. Il se déroule habituellement sur la piste de la Daille, dite piste « OK» en hommage à Henri Oreiller et Jean-Claude Killy. Cette épreuve a contribué à la réputation de « station sportive » attachée  à Val-D’Isère. Entre 1964 et 2006, j’ai organisé 172 épreuves de Coupe du monde. Ce doit être un record mondial ! »

Ajoutons les exploits de vos champions…

« Bien sûr. Avec 19 médailles d’or réparties entre les Championnats du monde et les Jeux Olympiques, le Club des Sports peut s’enorgueillir d’être le plus titré au monde ! 4 skieurs avalins ont décroché l’or olympique : Henri Oreiller, 1e skieur français, champions olympique en 1948, à St Moritz ; Jean-Claude Killy à Grenoble en 1968 et les sœur Marielle et Christine Goitschel, à Innsbruck (1964) et à Grenoble. Aujourd’hui, notre club compte environ 160 jeunes de 8 à 20 ans, encadrés par douze entraineurs mis à sa disposition par l’ESF. »

De tous nos champions de ski savoyards, il en est un dont le nom est étroitement lié à Val-d’Isère, Jean-Claude Killy. Il y a quarante ans « Toutoune » comme l’appellent les Avalins, entrait dans la légende du ski français en décrochant trois médailles d’or aux J.O. de Grenoble.

M. Killy raconte au Vieux Savoyard quelques souvenirs de son enfance :

« Je suis viscéralement attaché à mon village de Val-d’Isère où je suis arrivé avec ma famille à l’âge de 3 ans, en 1946. J’ai appris à skier seul l’hiver suivant, sur la bosse face à l’hôtel Tsanteleina, devant le chalet-       atelier de mon père, loueur de skis. Pour cette première journée, j’ai monté, descendu cette pente plus de 50 fois. Et mon père m’a raconté que le lendemain, lorsqu’il a voulu m’apprendre à skier, j’ai répondu : Non, c’est pas la peine, je sais déjà faire du ski ! J’avais  3 ans.

Quand j’utilisais le petit téléski sur le front de neige – un monstre pour un petit enfant –les hautes perches me décollaient du sol, car j’étais trop léger ! C’est un moniteur, Joachim Scaraffiotti, qui me portait sur ses épaules quand il remontait avec ses élèves ! Je me rappelle aussi de l’abbé Charvin, excellent skieur, chaussant les skis, avec sa soutane flottant au vent pour nous rattraper, les sœurs Goitschel, Firmin Mattis et moi-même et nous amener au catéchisme !

Le ski, c’était ma passion, ma raison de vivre ! Hélas, à partir de 9 ans, j’intègre différents pensionnats, qui me sépareront de Val-d’Isère, hormis aux vacances. Mon père était réticent à une carrière de skieur. Poursuivant tout de même la compétition,  – allant jusqu’à faire le mur pour m’y rendre – j’étais malheureux lorsque je croisais mes amis avec leurs tenues rouges ornées de l’aigle du Club des sports de Val-d’Isère. Mais en 1959, je fus repéré par Honoré Bonnet et j’intégrai l’équipe de France Espoirs0 en 1961, je remporte ma première victoire, à la surprise générale, car parti avec le dossard n° 39 lors du Critérium de la Première Neige, chez moi, à Val d’Isère.

Mes plus belles médailles restent les premières, celles de Portillo en 1966, lors des Championnats du Monde au Chili. C’est à ce moment que j’ai su que j’étais capable de gagner. »

Ancienne hôtelière, Mme Yvonne Favre, née Moris dans une des plus anciennes maisons du village datée de 1629, à l’architecture typique du pays, avec ses deux paravents latéraux protégeant la façade principale des vents, évoque pour nous les débuts de l’aventure touristique.

« Mon oncle, Pierre Rond, aménagea au début des années 30 le modeste hôtel de la Galise dans un bâtiment qui servait jadis d’école et de mairie. Seuls trois hôtels existaient alors : le premier, créé en 1888, l’Hôtel Moris devenu en 1925 Les Glaciers ; Le Parisien en 1900 et Le Bellevue en 1919. Ouverts seulement en été, ils accueillaient quelques touristes, notamment des Britanniques, épris de botaniques, de randonnées et d’alpinisme, qui embauchaient des gars du pays pour leur servir de guides. Certains client montaient aussi à Val-d’Isère… en vélo. De là, avant la construction de la route de l’Iseran, mon père les faisait passer à Bonneval en chargeant leurs bicyclette sur un mulet. Au sommet du col, se trouvait un chalet-refuge, construit en 1926 par le Touring-Club.

Et dès 1933, les hôteliers s’ouvrent au tourisme hivernal en proposant 130 chambres. Mais la route depuis Tignes étant impraticable l’hiver, les clients attendaient qu’on vienne les chercher en traineaux. Encore fallait-il au préalable faire « le nerf de la route », c’est-à-dire ouvrir un passage pour les traîneaux. Pour cela, plusieurs jours de suite, on faisait passer des chevaux tenus par la bride sur la route, afin de la damer. C’était un travail extrêmement pénible tant il y avait de neige »

La station prit son essor véritable après la guerre de 39-45 ?

« En effet. Grâce à notre champion Henri Oreiller et à ses victoires en 1948, la réputation de Val d’Isère comme station de ski se développe. Jean-Claude Killy la baptisera plus tard « le plus beau terrain de jeux d’hiver du monde ». Elle fut aussi la première à initier le ski d’été, sur le glacier du Grand Pissaillas, au-dessus du col de l’Iseran en 1965.

L’Iseran et sa route mythique ! Pour raconter l’histoire d’un des plus hauts cols routiers d’Europe (2770 m), reliant Val-d’Isère à Bonneval-sur-Arc, en Maurienne, nous allons saluer notre ami M. Fernand Bonnevie.

Est-il vrai que vous avez participé à la construction de la route commencée en 1929 ?

« Oui, mais modestement ! Jeune, je faisais en quelque sorte « l’homme à tout faire », le botch’a en patois.  J’apportais les broches usées utilisées pour creuser les trous de mine, aux forgerons, afin qu’ils en refassent la pointe. Ou alors, avec un mulet, je montais les bidons de soupe aux 400 ouvriers, tous Italiens, qui travaillaient sur le chantier. Le soir, ils dormaient dans des baraquements, les « cantines ». Les entrepreneurs étaient les frère Abate, de Bourg-Saint-Maurice. Les travaux ne pouvant avoir lieu que l’été, ils ont duré huit ans. Le pont St-Charles, construit au pied du col, à la sortie des gorges de Malpasset, est le premier de tous les ponts qui se trouvent sur l’Isère jusqu’au Rhône. Avec l’argent gagné, je me suis acheté un vélo ! »

-Jusque-là, la route de l’Iseran était un simple chemin muletier…

« Bien sûr. En 1852, le roi Victor- Emmanuel II l’avait fait baliser de cairns, aux frais des paroisses de Ste-Foy, Tignes et Val ! L’idée d’une voie carrossable est née à la fin du XIXe siècle, lors du projet de la « Route des Grandes Alpes », reliant Evian à Nice. Le ruban inaugural fut coupé le 10 juillet 1937 par le président de la République, Albert Lebrun. Je me souviens qu’il y avait encore quantité de neige ! Pour l’occasion, fut organisé un concours de ski sur le glacier du Pissaillas, auquel je pris part et qu’Emile  Allais remporta.

L’été suivant, le Tour de France passait le col de l’Iseran ! Et le 13 août 1939, était inaugurée par Mgr Duc la chapelle N-D-de-Toute-Prudence, voulue par Mgr Grumel évêque de Maurienne. Œuvre de l’architecte savoyard Maurice Novarina elle est certes, située au sommet du col, mais côté mauriennais ! »

-Les cols communiquant avec l’Italie ont dû favoriser la contrebande

« Oh oui, parce que les échanges, nombreux avec le Val d’Aoste, avant 1860, devinrent soumis aux droits de douane après l’Annexion ! D’où l’apparition d’une contrebande. C’était une pratique courante ici, en particulier avec le village italien de Rhêmes-Notre-Dame. Par le col de Rhême-Calabre, il fallait sept heures de marche, avec sur le dos des dizaines de kilo de sel qu’on échangeait contre du riz et de la polenta ou du papier à cigarettes. Pendant la 2e guerre, j’ai même échangé du sel contre des accordéons Fratelli Rosso et des machines à écrire Olivetti. Par deux fois j’ai fait le voyage jusqu’à Paris pour les revendre… »

M. Bonnevie nous ayant informé de la prochaine ouverture de la route du col, nous allons nous enquérir des opérations de déneigement auprès de M. Luc Mercier, mécanicien de la D.D.E. à Val-d’Isère :

« Comme tous les ans, nous ouvrirons le col le 15 juin. Deux semaines de travail en équipes avec 5 fraises à neige sont nécessaires pour déneiger les 13 kilomètres du Fornet à l’Iseran. Avec un front de neige de 5 m. de haut du « Parc aux Moutons », jusqu’aux épingles, nous avons cette année (2009) peu rencontré de difficulté. On procède de la façon suivante : une fois la route balisée à l’aide de sondes à avalanches, les engins, dont le premier est équipé de chenilles, attaquent en file indienne, par couches d’ 1mètre, la neige jusqu’au noir, le revêtement. Nos collègues mauriennais font de même pour les 12 km exposés sud depuis Bonneval-sur-Arc. Chaque été, nous devons fermer durant u ou 2 jours le col pour le déneiger, principalement en raison de la formation de congères. Avant l’arrivée d’engins performants dans les années 80, les agents allaient épandre sur la route enneigée (dont les plus anciens devinaient le tracé – dès le mois de mai, de la poussière de charbon ou de la terre, pour favoriser la fonte de la neige. Il est vrai qu’à cette époque, nous avions 20 m. de neige cumulée à Val-d’Isère, contre 3,40m en 2007 et 6 m. en 2008 !

La Daille, le Joseray, le Laisinant…Naguère distincts les uns des autres, ces villages de Val-d’Isère se sont retrouvés reliés par l’urbanisation. Seul demeure encore à l’écart le joli hameau du Fornet, à 1930 m. d’altitude, qui, traversé par l’Isère tumultueuse, se trouve à 2 km du chef-lieu, sous le vallon de l’Iseran.

Nous rencontrons M. Guy Bonnevie.

« Nos Anciens avaient une expression qui disait « Val-d’Isère, huit mois d’hiver, quatre mois d’enfer ».  Car il ne fallait pas chômer au retour des beaux jours, la saison des champs étant tellement courte. Sur l’endroit de la vallée, pierres et cailloux éboulés des montagnes s’étaient accumulés dans les prairies et dès la fonte de la neige, il fallait épierrer. Avec les cailloux, on construisait des murgers, murets délimitant les propriétés. Chaque famille possédait jadis deux ou trois vaches, guère plus, une dizaine de moutons et un mulet ou un cheval. En 1928, fut construite la première fruitière de Val, ouverte seulement l’été. La laine de nos moutons était vendue à la filature Arpin de Séez ou au père Borrel, de Villaroger, qui en faisait de bons matelas. »

Les fenaisons devaient être bien tardives à cette altitude ?

« Elles commençaient le jour de la sainte-Madeleine, le 22 juillet. On embauchait des Italiens qui venaient à pied du Val d’Aoste par les cols de Rhêmes, de la Galise ou de la Vache. Beaucoup firent souche en mariant une fille du pays, comme le père de notre champion Henri Oreiller. »

Toujours au Fornet, Mme Maryse Allosio participe volontiers à notre tournée :

« Le cas de mon grand-père maternel, Célestin Mattis, pourrait illustrer ce phénomène d’émigration qui a longtemps caractérisé Val-d’Isère. Vers 1870, à l’âge de 10 ans, il part rejoindre un oncle installé à Barcelone, à pied, évidemment. Il devient cireur de bottes, mais annonce un jour à ses parents qu’il veut devenir toréador ! Son père le fait revenir aussitôt et l’envoie travailler à Paris, chez des parents. Célestin reviendra plus tard marier une fille du pays. Le couple repartira et reviendra définitivement en 1912, pécule en poche. »

De quand date l’apparition des skis dans la vallée ?

« La première paire de skis du village, fut offerte en 1889, au curé par un officier des Chasseurs Alpins. Ces drôles de planches furent vite adoptées par tous pour se déplacer dans la neige : l’abbé Marcel Charvin, notre curé de 1940 à 1998, montait au Fornet en ski et en soutane, pour nous faire le catéchisme. Il croisait le facteur de Val, un Fornelain qui, lui, descendait tous les matins à Tignes chercher le courrier à distribuer ! »

L’activité pastorale qui, des siècles durant, caractérisa la vie à cette altitude, n’a pas pris totalement fin avec les changements du siècle dernier, comme nous l’apprend M. Xavier Mattis, l’un des deux derniers exploitants agricole de Val-d’Isère avec M. Jean-Paul Tutel.

« Mon cheptel se compose d’une quarantaine de laitières, qui se partagent entre montbéliardes et brunes des Alpes. Mon collègue possède, lui, des tarines, et produit du beaufort, Val-d’Isère se trouvant dans la zone AOC. Depuis la fermeture de la fruitière en 1975, nous transformons notre lait en tommes, gruyères, vacherins… outre la vente directe, nous fournissons également une cinquantaine d’hôtels et de restaurants de Val-d’Isère et Tignes »

Les alpages communaux accueillent-t-ils des troupeaux d’estive ?

« Bien sûr. Trois troupeaux de moutons, soit 8.500 bêtes, venues de la Drôme estivent sur nos alpages ; la présence d cheptel ovin et bovin participe à l’entretien de la pelouse alpine, favorisant de ce fait la pratique du ski : contrairement aux sols rocailleux, il est possible de skier sur des pistes recouvertes de 20cm de neige ! Preuve supplémentaire du nécessaire maintien d’une agriculture de montagne  dans nos Alpes désormais vouées aux sports d’hiver.

Sur ces sages paroles auxquelles le Vieux Savoyard ne peut qu’agréer, s’achève cette tournée en terre avaline ; en prenant le chemin du retour, il songe à toute les personnes rencontrées aujourd’hui : elles ont été les témoins de la formidable évolution que Val-d’Isère, comme tant d’autres villages de montagne, a connue en l’espace de quelques décennies seulement.

Ou comment un modeste village isolé, naguère coupé du monde une grande partie de l’année, s’est mué en un temple du tourisme hivernal à la renommée internationale.

Recueillir les paroles de ces témoins avant qu’elles ne s’effacent le conforte chaque jour davantage dans l’utilité de la tâche qu’il entend remplir, fidèlement, avec son Almanach.

fama-volat

une grand-mère qui s'amuse, certes, mais qui aime aussi partager ce qu'elle apprend

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.